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Voyages aux pays des Serbes. Dix ans après…

Christophe Dabitch, David Prudhomme, Voyages aux pays des Serbes. Dix ans après…, Autrement Frontières ed., 2003, 227 p., 19

Ce livre est un carnet de voyages, un carnet beaucoup plus intime que ceux de François Maspero ou Jean Hatzfeld et moins sombre et cynique que ceux d’Edmond About ou Albert Londres. Et pour cause. Ces deux voyages dans la Serbie ex-yougoslave durant l’été 2001 et l’hiver 2002 sont aussi des quêtes des racines perdues, oubliées, enfouies, une archéologie familliale.

Christophe Dabitch a d’abord été Dabi_ sans le savoir. Après ses deux voyages, il est aujourd’hui Dabi (_-tch), à cheval entre la France et la Serbie.

Un lointain arrière-grand-père a quitté le Monténégro au début du siècle pour tenter sa chance aux Amériques. Mais fidèle serviteur de son prince Danilo, il a rejoint ce dernier dans son exil bordelais, traversant l’Atlantique dans l’autre sens. C’est ainsi que la deuxième génération est devenue française, bordelaise et Dabitch. La troisième génération a oublié la langue maternelle. L’auteur est donc l’héritier de cette lignée d’exilés. Ecrivain et journaliste, il collabore à de nombreuses revues littéraires et travaille à la télévision France 3 Aquitaine. Il a déjà publié trois petits ouvrages sur Bordeaux et réalisé cinq documentaires, dont le dernier sur la Serbie.

Les racines sont tenaces dans les Balkans et, en 1989, quand la Yougoslavie a commencé à faire la Une de l’actualité, Christophe Dabitch a questionné autour de lui, dans le cercle familial. C’est ainsi qu’il a retrouvé une adresse inconnue à Belgrade, de lointains cousins. Peut-être étaient ils morts ou avaient-ils déménagé  ? Mais quelques semaines plus tard, une lettre venue de Belgrade est arrivée à Bordeaux. C’est ainsi que l’auteur est arrivé pour la première fois dans une ville inconnue parlant une langue inconnue.

Il a laissé passer la bourrasque de l’implosion de la Yougoslavie, du démembrement du pays, du rétrécissement de la Serbie sous la dictature de Milosevic. Douze ans plus tard, il a entrepris sa quête, espérant que le retour à la liberté permettrait de mieux appréhender la réalité. En avant-propos, il écrit : « Il faut encore préciser que ce carnet de voyage ne se veut ni une défense des Serbes et de la Serbie, ni l’attaque en règle d’un collectif dont chaque personne ne serait qu’un fidèle représentant  ».

Dans ses voyages, il n’a pas fait le travail classique des journalistes, rencontrant des politiciens, des militaires, des intellectuels. Il s’est laissé porter au gré des rencontres, des amitiés, déroulant la pelote des vies de Serbes de tous âges, des deux sexes. Il s’est laissé porter par les flots du Danube, par les routes cahoteuses, allant de la Voïvodine au nord, jusqu’au Kosovo au sud.

Mieux que des articles de journaux, les témoignages que livre Dabitch dépeignent la réalité d’un peuple déboussolé, qui aimerait comprendre ce qui lui est arrivé, ce qu’il est maintenant. Quant à l’avenir de Novi Sad, à Belgrade, de Valjevo à Kragujevac, il se vit au quotidien.

Dans ces dialogues, l’auteur comprend qu’il a le tort d’être français, l’ami historique qui a trahi au printemps 1999, durant les bombardements de l’OTAN. Mais il a aussi la chance d’avoir des racines serbes et de réapprendre la langue. Alors on veut bien lui pardonner et lui expliquer. Il y a un peu de schizophrénie dans tout cela.

Et Dabitch d’écrire : « Je me dis que je trouve parfois en Serbie la caricature de ce que nous sommes ». Il n’a pas tort.

Ce carnet remarquablement écrit, ce qui est de plus en rare pour les livres traitant des Balkans, ressemble à un tableau de l’époque pointilliste. Chaque touche, chaque tranche de vie reconstituent le puzzle de cette société à la dérive.

A la fin du deuxième voyage, le lecteur comprend beaucoup mieux le paradoxe serbe. Dabitch a pris soin de passer au dessus des idées reçues, des clichés et autres balivernes distillés tant dans les Balkans qu’en Occident.

Cet ouvrage est illustré par les dessins de David Prudhomme, auteur bordelais de bandes dessinées, qui tout au long du voyage a croqué le visage des personnes rencontrées, ainsi que les paysages de cette Serbie profonde, si attachante et si déconcertante.