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Vous avez dit « représailles » ?

Sylviane de Wangen: Membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée
12 décembre 2012
L’Etat de Palestine a été admis par l’Assemblée générale de l’ONU comme Etat observateur non membre le 29 novembre 2012 (par 138 voix dont celle de la France pour, 9 contre et 41 abstentions) 65 ans jour pour jour après la résolution de l’Assemblée générale d’alors (1947) recommandant un plan de partage de la Palestine (par 33 voix pour, 13 contre et 10 abstentions).

Il n’y a donc pas incompatibilité, bien au contraire, entre admission à l’ONU de l’Etat de Palestine et reprise des négociations israélo-palestiniennes, sauf semble-t-il pour le gouvernement israélien.

Le principal argument des quelques Etats qui, dans l’obéissance directe ou indirecte au pouvoir israélien, n’ont pas voulu apporter leur soutien à la Palestine est le dit « unilatéralisme » de l’initiative du dirigeant palestinien. Depuis bientôt 20 ans, toutes les tentatives de faire avancer les négociations ont échoué du fait du refus israélien de négocier sous divers prétextes dilatoires, ce qui a abouti au constat d’échec des accords d’Oslo (accords jamais admis rappelons-le par tous ceux qui dirigent d’Israël depuis la mort de Rabin). Dès lors, que pouvait faire, par une voie pacifique, le président palestinien sinon s’adresser à l’assemblée générale de l’ONU, expression même du multilatéralisme ?

Après le vote, des journalistes ont qualifié la décision de l’ONU de « symbolique », rejoignant un des thèmes de l’intervention du représentant de l’Etat d’Israël à New-York. Cette décision, quoi que minimale, est loin de n’être que symbolique. Quand 138 Etats parmi lesquels de grandes puissances mondiales estiment que la Palestine a le droit d’être qualifiée d’Etat, ils mettent Israël devant ses responsabilités dans sa politique d’occupation d’un Etat désormais reconnu par la grande majorité des pays du monde. Ils facilitent l’admission de l’Etat de Palestine dans les différentes organisations de l’ONU à l’adhésion desquelles il n’y a pas de procédure de veto, comme cela s’est passé en 2011 pour l’Unesco, et ils contribuent à l’ouverture d’un vrai dialogue entre protagonistes juridiquement – si ce n’est économiquement et militairement – un peu plus égaux. Si cet acte n’était que « symbolique », pourquoi donc Israël et les Etats-Unis ont-ils déployé tant d’énergie pour l’empêcher et pourquoi Israël y a-t-il réagi si violemment ?

Dès le début décembre, des organes de presse ont annoncé que des mesures avaient été prises par Israël « en représailles » contre les Palestiniens : blocage du transfert des taxes collectées par Israël au profit de l’Autorité palestinienne et construction de 3.000 logements supplémentaires en Cisjordanie occupée et à Jérusalem-Est annexée, dans une zone particulièrement sensible. Le terme de « représailles » utilisée dans de grands médias français confère une sorte de légitimité aux mesures. Les journalistes qui l’emploient ne le perçoivent-ils pas ? Des « représailles » sont des mesures de violence qu’un État prend à l’égard d’un autre État pour répondre à un acte hostile de ce dernier. Plus généralement, exercer des représailles, c’est rendre le mal qu’on a subi. Donc celui qui exerce des représailles est celui qui a subi la violence initiale.

L’ « acte hostile » du président palestinien se limite à ce que ce dernier ait osé s’adresser à l’Assemblée générale de l’ONU pour que celle-ci accueille la Palestine en son sein comme Etat observateur. Or l’Assemblée générale a approuvé cette demande à une majorité écrasante des Etats du monde représentant une majorité encore plus écrasante des citoyens du monde. Que les Etats-Unis aient tout fait pour empêcher cette admission à l’ONU, après tant de promesses aux Palestiniens non tenues, tant de mises en garde aux Israéliens restées sans effet, est regrettable. Et il est temps que l’ONU facilite la réalisation de ce qu’elle a recommandé il y a plus de 60 ans.

Rappelons à ce sujet les termes de la résolution de l’Assemblée générale de l’ONU du 11 mai 1949 qui admit comme membre l’Etat d’Israël : « ...Prenant acte en outre de la déclaration par laquelle l’Etat d’Israël accepte sans réserve aucune les obligations découlant de la Charte des Nations unies et s’engage à les observer du jour où il deviendra membre des Nations unies. Rappelant ses résolutions du 29 novembre 1947 et du 11 décembre 1948, et prenant acte des déclarations faites et des explications fournies devant la Commission politique spéciale par le représentant du Gouvernement d’Israël en ce qui concerne la mise en œuvre des dites résolutions... L’assemblée générale … Décide d’admettre Israël à l’Organisation des Nations unies »

Le 29 novembre dernier, le représentant d’Israël, M. Ron Prosor, précisant qu’il représentait « le seul Etat juif du monde » a déclaré « Aucune décision de l’ONU ne peut casser le lien vieux de 4.000 ans entre le peuple d’Israël et la terre d’Israël. » Qu’est-ce à dire ? Qu’est donc la « terre d’Israël » pour le gouvernement israélien ? Où se trouve la Palestine pour lui ? La conception israélienne de la légalité internationale semble être bien éloignée de celle des Nations unies. Il devient urgent de cesser de jouer au chat et à la souris avec une question aussi importante pour la Paix.

Les journalistes qui reproduisent et répètent sans sourciller les éléments de langage mis au point par les services de presse du pouvoir israélien devraient veiller à vérifier non seulement l’information donnée mais le vocabulaire employé dans cette information, vocabulaire qui peut transformer un fait réel en mensonge. Les mesures illégales et totalement illégitimes annoncées par Israël à la suite du vote à l’Assemblée générale de l’ONU sont une agression contre un Etat reconnu et des punitions collectives qui touchent tout un peuple pour oser demander à exister à côté de l’Etat d’Israël. Ce ne sont pas des représailles.

Le seul mal que ce peuple fasse subir aujourd’hui à l’Etat d’Israël c’est d’exister et de souhaiter être reconnu dans ses droits. C’est d’essayer de revenir à la table de négociations avec Israël doté d’une vraie reconnaissance pour rendre la négociation un tout petit peu plus équilibrée.