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Vers un printemps démocratique arabe ?

Marie Dabrane:
26 janvier 2011
L’effondrement du régime de Zine El-Abidine Ben Ali, au terme de plus de 23 années d’un pouvoir sans partage, restera dans les annales comme l’un des bouleversements majeurs de l’histoire arabe récente. Et déjà, une même question brûle toutes les lèvres : la « Révolution de jasmin » entraînera-t-elle dans son sillage un « printemps démocratique arabe », de l’Afrique du Nord jusqu’au Golfe, en passant par le Moyen-Orient ? La chute brutale et inattendue du diktat de Tunis, considéré pourtant comme l’un des systèmes autoritaires les plus résilients dans la région, n’est pas sans susciter la peur de nombreuses capitales arabes, inquiètes que cette vague démocratique se propage à leurs sociétés, selon un « effet domino » comparable à celui qui avait précipité la fin de l’Union soviétique dans les années 1990. Symptomatiquement, depuis le 14 janvier, date de la fuite de l’ancien dictateur à l’étranger, une majorité de dirigeants arabes se sont tenus à des déclarations discrètes et de principe, se contentant souvent à appeler la Tunisie à l’unité.

Indiscutablement, la déchéance de M. Ben Ali renvoie nombre de ces leaders à la question de leur propre survie, et ce alors que s’épuisent leurs ressources politiques internes. Le soulèvement a surtout produit un écho sans précédent auprès d’une jeunesse arabe en proie à des maux similaires à ceux endurés par les Tunisiens, qu’il s’agisse du chômage massif qui frappe la région depuis plusieurs décennies et de l’absence de perspectives, d’une répression politique et policière systématique, d’un verrouillage social total, ou encore des entraves quotidiennes aux droits fondamentaux. La Révolution de jasmin a, pour la première fois, déclenché une dynamique de prise de conscience collective des peuples arabes qu’il peut exister une « troisième voie » alternative à la dictature et à l’islamisme. Des protestations ont ainsi pris corps ces dernières semaines dans plusieurs pays – Algérie, Maroc, Jordanie, Yémen – en réaction à une situation économique précaire et à l’envolée récente des prix. Au plan politique, c’est en Algérie et en Égypte que la colère se veut la plus vive. Des émeutes ont éclaté à Alger, sous la coupe des principales forces d’opposition qui n’hésitent plus à qualifier les caciques du régime d’« assassins ». Dans les rues du Caire, où les dernières élections législatives se sont traduites par l’élimination des grands partis d’opposition, au premier rang desquels l’Association des Frères musulmans, on pouvait entendre des manifestants scander des slogans à la gloire de leur voisin maghrébin : « Écoutons les Tunisiens, c’est bientôt notre tour ».

La Révolution de jasmin constitue bel et bien un tournant, permettant non seulement de rompre avec la thèse éculée d’une « exception » politique arabe, mais qui a surtout enfin démontré la capacité d’une population arabe opprimée, jeune et éduquée, à se soulever et à défaire un tyran par ses propres moyens – contrairement à l’ingérence militaire étrangère qui avait été requise dans le cas de l’Irak en 2003 pour destituer Saddam Hussein. Doit-on toutefois voir dans ces symptômes initiaux de contagion l’avènement d’une onde de choc plus ample à l’échelle régionale ? S’il est certain que les effets de la révolte seront nombreux, le scénario d’une démocratisation d’ampleur reste en l’état peu probable, et ce pour plusieurs raisons.

Il importe en premier lieu de souligner le caractère tout à fait exceptionnel des événements qui se sont produits sous nos yeux, permis par une combinaison unique de facteurs et d’évolutions, mais aussi par les spécificités mêmes des structures sociopolitiques en Tunisie. Ainsi, sur un plan politique, le pays se trouvait déjà depuis des années dans une situation de fin de règne, autour d’une répression de plus en plus féroce et devenue insoutenable pour la population. D’un point de vue économique, la progression des inégalités, en partie sous le contrecoup de la crise internationale, n’a fait qu’exacerber la colère et le désespoir des plus déshérités. Quel exemple plus éloquent et tragique que le geste désespéré du jeune Mohammed Bouazizi, marchand ambulant de fruits et légumes suicidé par immolation dans le village de Sidi Bou Saïd et devenu le martyr du peuple ?

L’ampleur sans précédent de la mobilisation tunisienne aura, à ce titre, été permise par l’existence et la collusion avec la jeunesse d’une classe moyenne éclairée et laïque, productrice de richesses et, de ce fait, relativement indépendante du pouvoir central. On ne retrouve pas pareille configuration dans d’autres pays du Maghreb, à l’instar de l’Algérie où la rente pétrolière, manne stratégique aux mains de l’État, a permis à ce dernier d’assujettir la société dans son ensemble, en plaçant ses différents segments dans une situation de dépendance économique et en s’assurant ainsi leur allégeance politique totale. Enfin, il faut souligner le rôle fondamental qu’a endossé l’armée tunisienne dans le cours des derniers événements, et plus particulièrement la sympathie des militaires à l’égard de la révolte, là où les armées arabes ont toujours traditionnellement soutenu les régimes en place.

De surcroît, les contextes sociaux et politiques internes diffèrent grandement d’un pays à l’autre de la région et limitent, au demeurant pour l’heure, la perspective d’une réplication à l’identique du scénario tunisien. Il faut surtout s’attendre à ce que les régimes de la région réputés comme les plus exposés à un risque de soulèvement adoptent à court terme des mesures destinées à tarir le mécontentement de leurs populations et à éviter le pire. Symétriquement à l’éveil des peuples, la Révolution de jasmin pourrait bien, en effet, avoir provoqué une prise de conscience de la classe politique arabe quant à la nécessité d’engager rapidement des réformes, à défaut de véritables changements structurels. Des pays comme la Jordanie ou la Syrie, qui avaient recouru par le passé à des mesures d’« ouverture » (infitah) économique pour contenir justement les risques d’opposition, décidaient récemment d’une baisse des prix et d’une hausse des subventions aux fonctionnaires.

Si de telles mesures révèlent évidemment une ingénierie politique s’attaquant au volet économique afin de mieux occulter l’absence de libertés au plan politique, elles ne permettront pas de contenir dans le temps long une demande démocratique désormais authentique et croissante, et qui recoupe assez largement une exigence « générationnelle », celle d’une jeunesse tournée vers le monde et assoiffée de modernité. Cette ouverture s’est brillamment illustrée à travers l’influence des nouvelles technologies sur la mobilisation et son succès, les réseaux sociaux (Facebook, Twitter), la blogosphère et autres vecteurs numériques de la contestation ayant conduit en Tunisie, pour la première fois, à une libération absolue de la parole.

Que la Révolution de jasmin dépasse ou non ses frontières actuelles, elle semble d’ores et déjà avoir bouleversé, par son ampleur et son aura, une donne régionale jusqu’ici dépeinte comme politiquement immuable et culturellement hermétique au principe démocratique. Elle aura surtout démontré au reste du monde qu’une société arabe peut à son tour être porteuse de libération, d’espoir et d’universalité.