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Vers la fin de la corrida ?

Christophe Chiclet: Membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée
11 janvier 2016
Alors que la temporada 2015 a pris fin à l’automne et que l’escalafón a été publié [2], la corrida est remise en cause en Espagne, essentiellement pour des raisons politiques, mais aussi économiques car avec la crise, les places sont chères pour les aficionados. En revanche, en France les arènes sont pleines et les corridas à cheval autrefois boudées par les puristes font désormais le plein.

Entre 2007 et 2014, le nombre de corridas a diminué de moitié en Espagne. Dans ce pays, il s’agit souvent d’un débat d’ordre purement politique. Le 28 juillet 2010, le Parlement catalan votait l’interdiction de la corrida par 68 voix contre 55, loi devenant valable à partir du 1er janvier 2012. En 1991, les Canaries avaient déjà fait de même. Ces députés qui ont voté l’interdiction ne sont pas spécialement des fervents défenseurs de la cause animale, mais ils estiment que la pratique taurine est une pratique castillane contraire au nationalisme catalan. C’est oublier que Barcelone était la troisième plus grande arène d’Espagne et que la majorité des Catalans, comme les Andalous, les Basques et autres, restent attachés à leurs corridas. A noter que ces élus catalans n’ont pas interdit les Correbous qui sont des courses de toros spécifiquement catalanes qui n’ont rien à voir avec les joyeuses courses camarguaises et landaises avec leurs sauteurs, écarteurs, razeteurs qui jonglent avec toros et vaches dans un esprit uniquement ludique et sportif (déclaré comme un sport en 1973 par le ministère français de la Jeunesse et des Sports). Dans les Correbous, certes le toro n’est pas tué, mais les spectateurs encerclent la bête et cherchent à lui brûler les cornes ! Dans leur combat contre la corrida, les nationalistes catalans viennent d’obtenir un soutien de poids : la gauche radicale de Podemos qui compte en son sein nombre d’écologistes radicaux. Mais ironie de l’histoire, Podemos est politiquement la rivale de la droite nationaliste catalane à qui il a ravi la municipalité de Barcelone aux municipales de mai 2015. Or Podemos n’est pas franchement pour l’indépendance de la province mais elle mène plutôt le combat contre l’austérité imposée par la Troïka aux quatre coins de l’Espagne.

L’importance économique du secteur

Pour le journaliste du quotidien Sud-Ouest, Benjamin Ferret : « La tauromachie reste autant un poids lourd d’une économie hispanique souffreteuse qu’un marqueur politique et sociétal fort ». En effet, derrière un football qui vit à crédit, la corrida reste le deuxième spectacle de masse en Espagne, même si le nombre des corridas est passé de 800 en 2007 à 400 en 2014. D’après l’Association nationale des organisateurs de spectacles taurins, les bénéfices des corridas en 2014 ont été de plusieurs dizaines de millions d’euros, impliquant cent trois professions différentes et employant plus de 40.000 personnes. Le nombre de corridas espagnoles cette année est équivalent à celui de la fin des années 70. Les plazzas les plus importantes restent largement rentables. Las Ventas à Madrid a rapporté à la municipalité de la capitale près de 900.000 euros en 2014. Cette même année la feria de San Firmin à Pampelune avec ses centaines de milliers de participants (corridas, bars, restaurants, hôtels, boutiques de souvenirs…) a injecté 136 millions d’euros dans l’économie locale. Rien que la TVA sur les billets de corridas a rapporté 4,5 millions d’euros à l’État espagnol en 2014, soit 62% de plus que le cinéma, pourtant grandement subventionné et avec une année record en termes d’entrées. Pour le journaliste économiste à Expansión, Juan Manuel Lamet : « Comme tous les spectacles culturels, la tauromachie souffre depuis la crise économique ». En effet, les petites plazzas ont dû réduire la voilure et ne pas augmenter le prix des places car d’un côté les aficionados se sont appauvris et de l’autre une douzaine de grands toreros demandent encore des cachets exorbitants. Par ailleurs, le prix des toros de qualité des grands élevages devient prohibitifs pour les petites et moyennes arènes, tant en Espagne qu’en France.

En Espagne, les lignes sont en train de bouger entre pro et anti tauromachie, dans les deux sens. Les nouveaux maires Podemos ont pris un train de mesures contre la corrida. À la Corogne, en Galice, la nouvelle municipalité a rompu le contrat prévoyant l’organisation de deux spectacles taurins début août 2015. La nouvelle municipalité de Palma de Majorque, aux Baléares, s’est autoproclamée « ville antitaurine et amie des animaux ». Les habitants de cette grande cité touristique auraient préféré que la municipalité devienne d’abord une « ville antihooliganisme » face aux débordements quotidiens des touristes avinés venus massivement d’Angleterre et d’Allemagne, sans compter le trafic du cannabis omniprésent. A Madrid, gagnée elle aussi par Podemos, l’école taurine devrait être privée d’une subvention municipale de quelques milliers d’euros.

En revanche au Pays basque l’heure est à la reconquête de l’aficion. Les arènes de Saint Sébastien avaient fermé en 2012. Elles ont rouvert en 2015. A Saint Sébastien, les élus de Bildu (gauche indépendantiste basque) sont anti corrida alors qu’à Pampelune, ils sont pour ! Quant aux conservateurs du Parti Populaire (PP) et aux socialistes du PSOE, la question de savoir si on est pour ou contre la corrida est abordée uniquement de manière électoraliste, région par région, pour contrer l’influence de plus en plus importante de Podemos qui est en train de faire exploser le bipartisme, comme l’a fait la Syriza grecque.

Pour Benjamin Ferret de Sud-Ouest, les temps changent en Espagne : « L’explosion du nombre de spectacles de tauromachie de rue, moins onéreux à organiser, montre à la fois un manque de moyens économiques du peuple espagnol et une évolution de ses goûts ». Désormais, anti-taurins et aficionados se battent sur les réseaux sociaux mondialisés.

Et en France

Sébastien Castella, le meilleur torero français depuis plusieurs années, a tiré la sonnette d’alarme le 10 août 2015 dans une lettre ouverte dans tous les quotidiens nationaux d’Espagne. Ce Biterrois né en 1983, d’un père espagnol et d’une mère polonaise, installé en Espagne depuis de nombreuses années, en appelle « au respect des libertés individuelles » et d’ajouter : « J’ai toujours admiré les Espagnols comme un peuple qui, historiquement, s’est défendu et a lutté pour sa liberté. Maintenant et sincèrement, je ne le reconnais plus ».

En France aussi les anti-taurins font le forcing. Mais au niveau de la mobilisation cela ne suit pas. Cet été à Captieux, ils étaient une vingtaine, à Dax en septembre moins d’une centaine ! En revanche, ils travaillent au corps les institutions. 120 députés (sur 577) ont signé quatre propositions de lois abolitionnistes et en juin 2015, la cour administrative d’appel de Paris a estimé que la tauromachie ne faisait plus partie du patrimoine culturel immatériel du pays. Pour Maître Michel Dufranc, ancien bâtonnier de Bordeaux et maire de la Brède, l’arène la plus au nord de France : « Cela ne change rien à la légalité de la corrida dans les régions de tradition. Le Conseil d’État a validé, fin 2012, la constitutionnalité de la tauromachie dans ces zones. Cette décision est d’autant plus savoureuse qu’elle découle d’une question prioritaire de constitutionnalité déposée par des associations anticorrida ».

En 2015, trois nouvelles arènes se sont ouvertes dans le sud de la France pour les corridas : deux dans les Landes (Pontonx sur l’Adour, Gamarde les Bains) et une dans l’Hérault (Boujan sur Libron). Cette année l’aficion française a pu assister à 74 corridas, 33 novilladas (pour apprentis toreros) et 7 corridas à cheval. Avec 30.000 entrées à Bayonne, il s’agit d’une augmentation de 20% par rapport à 2014. Dax a engrangé 45.000 entrées et les bénéfices sont suffisants pour financer les férias à venir. La bonne santé de la tauromachie française se voit aussi dans les résultats de l’escalafón : Sébastien Castella est le numéro deux mondial (51 corridas, 78 oreilles, une queue), Juan Bautista-Jalabert n°13 (39 oreilles, une queue), Thomas Dufau 53° (7 oreilles), Juan Leal 54° (5 oreilles). Chez les jeunes, les novilleros, les Français sont un peu à la traîne. Le Dacquois Louis Husson est 15° avec 4 oreilles, mais ce dernier aurait décidé d’arrêter sa jeune carrière pourtant prometteuse. L’Arlésien Lilian Ferrani est 22° et le Bordelais Clemente 24°.

Quant au roi de la temporada 2015, c’est l’Espagnol El Fandi avec 63 corridas, 145 oreilles et 6 queues. C’est depuis 2005 le meilleur, sauf en 2007, 2013 et 2014. Mais ce dernier a surtout brillé dans des petites arènes de troisième catégorie (villes moyennes et gros bourgs) ! Chez les jeunes, deux étoiles filantes sont en train d’apparaître : deux jeunes péruviens : Joaquin Galdos (n °2, 34 corridas, 41 oreilles) et Andrés Roca Rey (n°5, 22 corridas, 42 oreilles, une queue). Chez les cavaliers qui sont de véritables artistes avec leurs chevaux qu’ils dressent au moins cinq ans pour être au niveau, c’est toujours le même duo de tête : Pablo Hermoso de Mendoza et Diego Ventura. A noter que la nouvelle déesse du réjon (corrida à cheval) est la gracieuse française Léa Vicens qui arrive à la septième place. Contrairement à la corrida à pied, la corrida à cheval est plus féminisée, et la réussite de Léa Vicens, quelques années après Marie Sara dans les années 80-90, attire de plus en plus de femmes à ce type de corrida.

Que les anticorridas se rassurent, les toros ont été particulièrement durs durant cette temporada 2015, envoyant nombre de matadors à l’hôpital : Enrique Ponce, Antonio Ferrera, Angel Perera, Francisco Rivera Ordóñez, Saúl Jiménez Fortes, Alejandro Talavante, Alberto López Simón, Paco Ureña, Agustin Serrano, Juan del Alamo, Carlos Aranda, Alberto Escudero, José Manuel, Javier Orozco, Alejandro Mora, Joaquin Galdos, Andrés Roca Rey… Rarement les infirmeries et les hôpitaux auront été aussi pleins. Alors la corrida va-t-elle disparaître ? A court terme, certainement pas, mais à moyen et long termes, sa pérennité n’est pas totalement acquise.

[1Temporada : saison tauromachique qui en Europe (Espagne, France, Portugal) commence en février et finit fin octobre. Escalafon : classement des meilleurs toreros et novilleros en nombre d’oreilles et de queues coupées, l’équivalent du classement ATP en tennis.

[2Temporada : saison tauromachique qui en Europe (Espagne, France, Portugal) commence en février et finit fin octobre. Escalafon : classement des meilleurs toreros et novilleros en nombre d’oreilles et de queues coupées, l’équivalent du classement ATP en tennis.