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Union Méditerranéenne : Une forme en recherche de contenu

Robert Bistolfi: Membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée.
25 octobre 2007
On ne peut que se réjouir de voir la Méditerranée remise au centre des préoccupations françaises avec le projet d’Union méditerranéenne : les liens de toujours, les déséquilibres d’aujourd’hui, les potentialités de l’ensemble euroméditerranéen plaident en effet pour un engagement de vaste visée. Le projet, dont Nicolas Sarkozy avait tracé les contours dans une allocution prononcée à Toulon, le 7 février 2007, a été confirmé comme priorité diplomatique du quinquennat aussitôt après l’élection présidentielle. [...]

Mais il a fallu attendre le discours de Tanger du 23 octobre dernier pour que soient apportées quelques clarifications sur les intentions présidentielles. Entre les deux discours, des déclarations imprécises ou contradictoires avaient donné l’impression d’une navigation à la godille.

Avant d’évoquer les questions de fond, peut-on ironiser en évoquant Platon, grand Méditerranéen s’il en fut, et son dialogue entre Cratyle et Hermogène ? Pour Cratyle, qui affirme que les noms sont formés selon la nature même des choses, parler d’Union méditerranéenne serait pour le moins hasardeux face au chaos régional que l’on connaît. Plus optimiste, Hermogène pense que le langage est une simple convention et qu’il suffit de nommer une chose pour qu’elle prenne vie et forme. Plus proche d’Hermogène que de Cratyle, ayant désigné l’Union méditerranéenne comme devant advenir, Nicolas Sarkozy lui avait déjà donné un certain corps : sur les deux rives, on avait enregistré quelques réactions, pour la plupart circonspectes.

Il n’est pas inutile de revenir sur le dévoilement progressif du projet au cours des derniers mois : pour ses contempteurs, les hésitations auraient été révélatrices d’un manque de netteté dans la conception, pour les optimistes d’un pragmatisme prudent et bienvenu.

Voulant forcer la réalité à entrer dans le cadre qu’il dessine, Hermogène a parfois manqué de rigueur. Ainsi, lorsqu’il énumère les pays de la rive Nord qui seraient concernés, il oublie Malte et la Slovénie. Les oublis ont bien sûr été corrigés (l’oubli était d’autant plus regrettable que la Slovénie assurera prochainement la présidence des Vingt-Sept). D’autres exemples de tâtonnement, plus gênants, ont porté sur les liens que la future Union serait appelée à avoir avec l’Union européenne. Lors de la conférence de presse du 31 mai 2007, à Madrid, avec le Premier ministre Zapatero, on évoque une forme d’absorption du Partenariat euroméditerranéen actuel par la structure à venir : « Notre idée est d’intégrer le processus de Barcelone à l’Union de la Méditerranée ». Mais lors de la visite du président égyptien Hosni Moubarak à Paris, début août, il n’est parlé que d’un « projet qui est destiné à tous les Etats riverains de la Méditerranée, qui ne fera pas concurrence aux structures existantes mais viendra en complément, s’attachera à réaliser des projets concrets dans les domaines où les besoins sont les plus évidents ». C’est sans doute le ministre algérien des Affaires étrangères qui a le mieux résumé la situation après le voyage à Alger de Nicolas Sarkozy, en juillet dernier : « Nous nous sommes donnés un an pour clarifier le concept ». Cette clarification doit d’abord intervenir du côté français : des cellules, à l’Elysée comme au Quai d’Orsay, travaillent à cela.

Vouloir faire de la région le centre de gravité d’une construction appelée à peser dans la mondialisation aurait réclamé de tirer plus explicitement les enseignements de l’échec du « Processus de Barcelone ». Cela n’a pas été fait. Parmi les fragilités de départ de ce processus, il y a eu bien sûr l’illusion que des accords bilatéraux de libre-échange plus ou moins imposés et juxtaposés pouvaient constituer un bon socle pour un ensemble euroméditerranéen destiné à exister en tant que tel. L’insuffisante impulsion de la dynamique économique qui devait réduire les inégalités de développement entre les deux rives a joué également. Les bricolages d’un dialogue culturel sans réelle consistance n’ont pas traité les incompréhensions en profondeur. Sur le plan politique, l’exclusion de dossiers brûlants, au premier rang desquels la question palestinienne, avait ôté d’emblée l’essentiel de sa crédibilité à un partenariat dont la dimension arabe avait été par trop gommée.

L’échec était donc patent, mais tel qu’il a été dessiné le projet Sarkozyen semblait faire table rase avec trop de désinvolture de l’acquis euroméditerranéen, modeste sans doute, mais impliquant la totalité des pays membres de l’Union européenne. Clarifier la relation de la future Union méditerranéenne avec l’Union européenne semblait donc indispensable. N’espérait-on plus que les pays de l’Europe du Nord, qui s’orientent spontanément vers d’autres priorités, accordent enfin aux urgences méditerranéennes l’attention qu’elles méritent ? Considérait-on qu’engagé sur de mauvaises bases, le Partenariat existant ne pouvait être refondé ?

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Si le récent discours de Tanger a répondu à certaines questions, le cheminement avait jusque-là été plutôt obscur. À Toulon, où Nicolas Sarkozy avait été le plus disert, quatre champs d’action avaient été prévus pour l’Union Méditerranéenne :
• L’immigration : c’est dans ce cadre que l’option pour une « immigration choisie » - "c’est-à-dire décidée ensemble, organisée ensemble, maîtrisée ensemble" - devrait prendre corps.
• L’écologie : l’objectif serait de promouvoir un développement durable, le premier chantier devant être celui de la dépollution de la Méditerranée.
• Le co-développement : il tablerait sur un libre-échange négocié et régulé, avec une sous-traitance inspirée des exemples asiatiques pour créer de l’emploi sur la rive Sud. Des secteurs seraient prioritaires : l’eau, l’énergie, la défense du patrimoine. Calquée sur la BEI, une Banque méditerranéenne d’investissement verrait le jour.
• La sécurité : adossée à un espace judiciaire commun, une coopération organisée lutterait contre la corruption, le crime organisé et le terrorisme.

Des institutions nouvelles complèteraient un dispositif de sécurité collective voulant bannir l’intimidation et la course aux armements. Inspirées du modèle du G8, des rencontres périodiques des chefs d’Etat et de gouvernement seraient prévues. Par ailleurs, l’Union méditerranéenne aurait un Conseil de la Méditerranée analogue au Conseil de l’Europe. Sur un plan directement politique, « ce que l’on appelait autrefois la politique arabe de la France » devrait être « repensé » dans la perspective de cette nouvelle Union, et une issue au conflit israélo-palestinien être recherchée dans ce même cadre.

Évoquée plus haut, la tonalité générale du premier accueil réservé au projet sarkozyen se résumait en deux mots : attente et prudence. Sur la rive Sud, seul le Maroc avait rapidement affirmé une adhésion de principe. En Europe, l’Espagne avait été le pays le plus ouvert au projet, et le ministre des Affaires étrangères Moratinos le plus enthousiaste. Dans une tribune publiée par El Païs le 2 août dernier, il avait estimé que le moment était venu de « construire un véritable espace géopolitique » : aux institutions envisagées dans le projet français, il ajoutait comme souhaitables (sorte de doublon des institutions européennes) des conseils ministériels, une commission permanente, une assemblée parlementaire.

La question turque, on s’en doute, a vite été au centre des interrogations. Réservés face à une adhésion de la Turquie, nombre de pays européens n’avaient pas été mécontents du refus frontal de la France. Les mêmes ont d’abord été tentés de ne voir dans le projet d’Union méditerranéenne qu’un moyen pour Nicolas Sarkozy de sortir de l’impasse où son refus de la candidature d’Ankara l’avait mis. Ne ramener le projet qu’à cette seule motivation serait sans doute réducteur : l’ambition affichée se veut beaucoup plus haute. Quoi qu’il en soit, c’est vers ce cadre d’une union méditerranéenne que, du côté français, l’on voudrait faire dériver l’avenir des relations avec la Turquie. Cette dernière ne s’y est pas trompée, et son refus a été immédiat : dès le 17 mai dernier, Abdullah Gül, qui était encore ministre des Affaires étrangères, déclarait que « la coopération dans le bassin méditerranéen et la coopération au sein de l’Union européenne sont deux choses différentes. La Turquie est un pays qui a ouvert des négociations avec l’Union européenne. (…) Ériger des obstacles dans ce processus de négociations signifierait ne pas respecter les signatures et les engagements passés ».

Au-delà du traitement du dossier turc, des questions institutionnelles ont immédiatement porté sur l’articulation à définir entre les deux Unions. Certains des domaines où veut se déployer le nouveau projet sont en effet communautaires ou en voie de communautarisation : la compatibilité et la complémentarité des deux démarches étaient encore à construire et, sur ce point, Benita Ferrero-Waldner, Commissaire aux relations extérieures, avait rapidement formulé des interrogations plus ou moins inquiètes.

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Le flou persistant du discours français avait alimenté au total deux spéculations opposées :
Certains craignaient qu’au-delà des effets d’annonce, le projet d’Union méditerranéenne n’aboutisse au mieux qu’à un replâtrage de la « politique de voisinage » des Européens, cela s’accompagnant d’un recentrage sur les Etats membres riverains de la Méditerranée plus directement concernés par les déséquilibres de la région. Limité dans son objet, l’ensemble qui se structurerait ainsi n’entrerait pas en concurrence avec l’Union européenne mais prolongerait sa politique méditerranéenne en l’amplifiant à la marge. En d’autres termes, il s’agirait - non sans risques de duplication de l’existant - d’accorder un nouveau et vague sursis à un processus de Barcelone moribond.

D’autres pensaient en revanche que si une Union méditerranéenne devait voir le jour, ce devrait être pour doter la relation entre les pays du Nord et du Sud de la Méditerranée d’une vraie volonté politique et d’une grande ambition, ce qui avait précisément manqué à un Partenariat limité et par trop inégalitaire. Pour eux, le projet aurait donc mérité d’être fermement soutenu. À travers un dialogue paritaire, avec des règles du jeu qui ne seraient plus fixées unilatéralement par le Nord, en ouvrant des perspectives de développement additionnel aux pays de la rive Sud, en réduisant dans leurs sociétés la désespérance politique et sociale où s’alimentent les replis identitaires et religieux, l’Union méditerranéenne pourrait - disaient-ils - bloquer l’engrenage du conflit de civilisation que l’on nous avait annoncé et qui prend forme chaque jour davantage. Certains rêvaient qu’au bout de la démarche, absorbée en quelque sorte par l’Union méditerranéenne, l’Union européenne elle-même en vienne à se transformer en Union euroméditerranéenne…

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Telle était la situation à la veille du voyage d’Etat de Nicolas Sarkozy au Maroc. Peut-on affirmer que toutes les incertitudes ont maintenant été levées ? Sans aucun doute, non. Mais la réaffirmation solennelle que « l’avenir de l’Europe est au Sud », la volonté de « passer du dialogue à la politique », l’invitation à une démarche inspirée de l’exemple européen pour dépasser par le haut les antagonismes, tout cela montre que mener à bien le projet d’Union méditerranéenne sera l’une des ambitions structurantes du quinquennat sarkozyen.

les précisions enfin données à Tanger ont introduit plus que des nuances dans les propos antérieurs.
Si le projet se veut toujours en rupture avec les prudences et les pusillanimités du passé, il ne nie plus les avancées du Partenariat existant, et il n’a plus vocation à se substituer à ce qui existe : la Commission européenne serait d’emblée pleinement associée à l’Union méditerranéenne, et même invitée à participer à tous ses travaux.

En bref, les rapports entre les deux Unions sont désormais vus explicitement comme complémentaires.

L’Union méditerranéenne serait d’abord « une union de projets ». L’accent est mis sur la progressivité de l’entreprise, laquelle serait également à géométrie variable (en clair : les partenaires varieraient en fonction des projets). Aux champs d’action identifiés à Toulon, le discours de Tanger en ajoute d’autres : la culture, l’éducation, la santé, le capital humain. Le mouvement se prouvant en marchant, Nicolas Sarkozy a souhaité qu’une dizaine de projets soient rapidement identifiés d’un commun accord.

La dimension institutionnelle n’a plus été évoquée. En revanche, une réunion des chefs d’Etat et de gouvernement des pays du pourtour méditerranéen devrait se tenir à Paris, en juin 2008, pour jeter les bases d’une « Union politique, économique et culturelle fondée sur le principe d’égalité entre les Nations ». La date choisie n’est pas fortuite : c’est à ce moment-là que la France prendra la présidence de l’Union européenne pour six mois.

Touche après touche, le projet d’Union méditerranéenne prend donc des couleurs sur la toile. Toutefois, les zones en grisé dominent encore. Parmi les clarifications encore nécessaires, certaines sont d’ordre politique. Pour nécessaire qu’elle soit, une politique méditerranéenne est distincte de l’approche spécifique que réclame la complexité des relations avec le monde arabe. En voulant faire de la première un cadre de substitution à la seconde, Nicolas Sarkozy amorce à certains égards un revirement stratégique. Certains commentateurs ne s’y sont pas trompés : pour Alexandre Adler par exemple (Cf. Le Figaro du 14 juillet 2007), l’une des vertus premières du projet d’Union méditerranéenne serait de fragmenter le monde arabo-musulman en divers secteurs géographiques que l’on pourrait plus aisément englober, séparément, dans des sous-ensembles régionaux culturellement hétérogènes : l’espoir d’une intégration plus aisée d’Israël au Proche-Orient est ici explicitement posé en perspective. Les illusions quant au contournement possible des attentes nationales palestiniennes sont décidément tenaces… Dans son récent rapport sur la France et la mondialisation, Hubert Védrine rappelle opportunément que « renoncer à la "politique arabe" de la France serait une concession inutile à une partie de la presse américaine et à la droite israélienne », et également que « la politique arabe c’est aussi bien sûr la question palestinienne ».

Au stade actuel, peut-on également suivre le même Hubert Védrine lorsqu’il estime que « l’idée d’"Union de la Méditerranée" (…) est dans son principe un progrès quelle que soit son issue : plutôt qu’une politique de l’Union européenne pour les Méditerranéens, des projets élaborés entre eux par les Méditerranéens » ? Il faut en accepter l’augure, et demeurer attentif.