À l'iReMMO

Dernier Numéro

design by Studio4u
And Patrick Habis

Un dégat collatéral des attentats du 13 novembre 2015

Christophe Chiclet: Membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée
4 décembre 2015
Le vendredi 13 est un jour particulier pour les parieurs de tout poil. C’était aussi le jour décrété « de la gentillesse » ! Les commandos du mouvement État Islamique en ont décidé autrement en faisant un véritable carnage en plein Paris. Même l’OAS durant et après la guerre d’Algérie n’avait commis une pareille boucherie. Toute proportion gardée, il faut revenir à la Deuxième Guerre mondiale et à la « semaine sanglante » de la Commune de Paris.

Le vendredi 13 est un jour particulier pour les parieurs de tout poil. C’était aussi le jour décrété « de la gentillesse » ! Les commandos du mouvement État Islamique en ont décidé autrement en faisant un véritable carnage en plein Paris. Même l’OAS durant et après la guerre d’Algérie n’avait commis une pareille boucherie. Toute proportion gardée, il faut revenir à la Deuxième Guerre mondiale et à la « semaine sanglante » de la Commune de Paris.

Mais dès les lundi et mardi 16 et 17 novembre les artistes avaient repris le chemin des théâtres et des salles de concerts, tant à Paris qu’en province. Idem pour les restaurateurs et leurs terrasses. Il fallait montrer que l’obscurantisme n’avait pas brisé la ville lumière. En revanche, le grand public tarde encore à reprendre les chemins des boutiques et des transports en commun. Mais c’est sans conteste le 26e Festival international du film d’Histoire de Pessac qui a été une des victimes collatérales des attentats. Il devait s’ouvrir le 16 novembre au cinéma Jean Eustache à Pessac dans la proche banlieue de Bordeaux avec comme thème : « Un si proche Proche-orient ». Or, deux jours avant l’ouverture, les autorités locales (préfecture, Conseil régional, Conseil départemental, Bordeaux métropole) ont demandé au directeur du festival, François Aymé, d’annuler. Compréhensif mais la mort dans l’âme, samedi soir il a réuni les membres de son équipe pour leur annoncer l’annulation, une triste première en vingt-cinq ans. Mais pour ne pas plier devant l’État Islamique, il a annoncé que le 26e serait reporté au printemps prochain.

Entre le 16 et le 23 novembre 140 films (fictions et documentaires) devaient être projetés, dont 28 avant-premières et 40 débats organisés. Et comme chaque année, deux prix décernés : « le prix du film d’histoire, catégorie fiction » et le prix « panorama du documentaire ». Etaient programmés des films sur l’Arabie saoudite, l’Egypte, l’Irak, l’Iran, le Liban, Israël-Palestine, la Jordanie, la Syrie, la Turquie et l’incontournable chef d’œuvre de David Lean « Lawrence d’Arabie ». Quant aux débats, café historique et autres tables rondes et entretiens, ils étaient organisés en partenariat avec la revue L’Histoire, les quotidiens Sud-Ouest, Le Monde et les universités de Bordeaux. Le festival devait rendre un vibrant hommage à Jean Lacouture, enfant du pays, décédé le 16 juillet 2015 à l’âge de 94 ans. C’était l’ensemble de l’histoire de cette région, de l’Antiquité à nos jours, qui devait être abordé.

L’éditorial de Jean-Noël Jeanneney, Président d’honneur du festival, publié dans le journal Sud-Ouest du 4 novembre, résonne aujourd’hui de façon presque prémonitoire : « Il n’est guère, sur notre planète, de territoires où se soient concentrée, au long des âges, en dépit de leurs dimensions limitées au regard de toutes les terres émergées, une telle intensité de passions et d’intérêts, de mythes et de religions, de générosités et de haines… Plus l’actualité est pesante (et rarement le fut-elle autant qu’à l’heure de Daech et des djihadistes), plus s’imposent le recul des réflexions et la fécondation des émotions ». Et malheureusement de conclure : « Nous séparerons-nous, à l’issue de cette semaine d’amitié, avec le sentiment d’avoir éclairé le mystère de cette exceptionnalité ? Ce n’est pas sûr, tant il se défend bien… »

Le casse-tête du report

C’est le nouveau maire de Pessac, Franck Raynal (LR) et le Président du Conseil régional, Alain Rousset (PS), qui ont annoncé à l’équipe du festival le report sine die. A J-2, il a fallu décommander dans l’urgence les distributeurs de films, les membres des jurys, les 200 invités intervenants, les châteaux pour les soirées, les hôtels, les chauffeurs, le personnel d’accueil, les traiteurs, les voitures, les billets de transports et la trentaine d’employés qui devaient venir en renfort.

François Aymé, en tant que commissaire général d’un festival au budget de 550.000 euros, doit désormais affronter un sérieux problème financier. Il s’en expliquait dans l’édition du 16 novembre de Sud-Ouest : « Beaucoup de dépenses étaient engagées et il faudra réembaucher une équipe pour organiser le festival à une autre date. Cela ne pourra pas être fait d’ici plusieurs mois, février ou mars. D’ici là, tout le travail ne sera pas perdu, mais beaucoup de choses devront être revues, à commencer par les compétitions basées sur des avant-premières ». En effet, d’ici le printemps prochain, plus de la moitié des films qui devaient être présentés au festival seront sortis en salles. En revanche, il ne devrait pas y avoir de problèmes avec les documentaires. Par ailleurs les emplois du temps des intervenants leur permettront-ils de revenir au printemps prochain ? Ceux qui devaient venir de la région étudiée ont déjà fait part de leur crainte de venir en France. Mais personne ne veut baisser les bras. Pour Alain Rousset, le président de la région, il ne faut pas abandonner le thème du Moyen-orient car déclarait-il, « sinon, les barbares auraient gagné ». François Aymé, évidemment, va dans le même sens : « Ce festival a un sens, une utilité, par la connaissance, l’analyse, la réflexion et le débat afin de faire tomber les préjugés… ».

Autre changement d’importance : les scolaires. En effet, chaque année, le rectorat, les lycées, les collèges envoyaient des centaines d’élèves au festival. Aujourd’hui, le rectorat ne pense pas envoyer ses jeunes pour l’édition reportée. A noter enfin que le Jean Eustache a dû fermer ses portes les 16 et 17 novembre. Quoi qu’il en soit, ce report, s’il s’agit bien d’un report, laissera des traces, tant au niveau financier, qu’au niveau culturel et intellectuel. La tenue du 26e festival aurait au contraire permis un large débat sur le fanatisme, l’obscurantisme et la complexité géopolitique de l’Irak et la Syrie d’aujourd’hui. Mais visiblement les autorités ont pensé que le coût de la sécurisation de cet événement aurait été trop lourd. C’est oublier l’impact pédagogique, en particulier sur certains scolaires qui avaient refusé ou chahuté la minute de silence lors du massacre de l’hebdomadaire Charlie Hebdo. Et cela n’a pas prix !