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And Patrick Habis

Un cadeau de l’Europe

Uri Avnery:
23 juillet 2013
POUR MON 70e anniversaire, j’avais reçu un cadeau d’Yitzhak Rabin : il avait signé le document reconnaissant l’existence du peuple palestinien, après de nombreuses décennies de déni. Il reconnaissait aussi l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP) comme son représentant. Je demandais cela, presque seul, depuis des années.


Trois jours plus tard, les Accords d’Oslo étaient signés sur la pelouse de la Maison blanche.

Cette semaine, j’ai reçu un autre cadeau d’importance semblable, visiblement en anticipation de mon 90e anniversaire, dans moins de deux mois.

Rien moins qu’une institution comme l’Union européenne a fait une déclaration équivalant en pratique à un appel au boycott total des colonies, 15 ans après l’appel à un tel boycott par Gush Shalom, l’organisation de la paix à laquelle j’appartiens.

La décision européenne dit qu’aucune institution ou entreprise israélienne ayant des liens directs ou indirects avec des colonies israéliennes en Cisjordanie, à Jérusalem-est ou sur les Hauteurs du Golan ne pourra faire l’objet de contrat, d’accord, de distinction ou autre chose semblable de la part de l’Union européenne ou de tout État membre. Pour en garantir la conformité, tout contrat entre des Israéliens et l’Union européenne devra comporter un paragraphe indiquant que les colonies ne font pas partie d’Israël.

L’un de mes amis m’a adressé un message d’un seul mot : Mabrouk (félicitations en arabe).

Si tout cela semble un peu mégalomane, je sollicite votre indulgence. Je suis tout simplement heureux.

QUAND NOUS avons décidé d’organiser notre boycott en 1998, nous avions en tête plusieurs objectifs étroitement liés.

Un boycott est un moyen éminemment démocratique, une forme de résistance non-violente.

Chaque individu peut décider pour lui-même ou pour elle-même de s’associer ou non au boycott.

Tout individu peut aussi décider soit de boycotter toutes les entreprises de la liste proposée, soit d’en exclure certaines. Une partie de ceux qui nous soutiennent refusèrent de boycotter les colonies du Golan qu’ils considéraient comme différentes des autres, d’autres refusèrent de boycotter celles de Jérusalem-est. Un artiste célèbre avait déclaré qu’il lui était totalement impossible de vivre sans les excellents vins du Golan.

Beaucoup d’entreprises dans les colonies n’y sont pas allées pour des raisons idéologiques – les capitalistes ne sont généralement pas connus pour leur ferveur idéologique – mais parce que le gouvernement israélien leur attribuait gratuitement des terrains (volés), ainsi que toutes sortes d’avantages, exemptions d’impôts et autres mesures incitatives. Il y avait une logique économique pour une entreprise à vendre cher leur site de Tel Aviv pour obtenir un terrain gratuit à Ariel. Un boycott peut contrebalancer cet avantage.

Contrairement au fait de descendre dans la rue pour se joindre à une manifestation, ne pas acheter quelque chose dans un supermarché est une affaire privée. Dans une manifestation on peut recevoir des gaz lacrymogènes, être la cible de canons à eau ou se faire frapper. On s’expose au risque de se voir inscrire sur une liste quelque part et même de se voir écarté d’un emploi du gouvernement.

Tout le monde peut boycotter. On n’a pas besoin de rejoindre une organisation, de signer une pétition, de donner son identité. Et cependant on a la satisfaction de faire quelque chose d’utile, en accord avec ses convictions.

Mais notre objectif principal se situait au plan des idées. Depuis des décennies les gouvernements israéliens successifs s’efforcent de supprimer la Ligne Verte de la carte et de l’esprit des gens. L’objectif principal du boycott était de replacer les frontières réelles d’Israël dans l’esprit du public.

Nous avons diffusé des milliers de copies de la liste des entreprises dans les colonies, toutes sur demande.

Le gouvernement israélien nous gratifia du compliment exceptionnel de promulguer une loi spéciale pour sanctionner tous les appels au boycott des productions des colons. Toute personne qui se sent lésée par un tel appel peut demander des indemnités illimitées, sans avoir à apporter la preuve d’un dommage réel. Cela peut atteindre des millions de dollars.

Nous avons demandé à la Cour Suprême d’invalider cette loi, mais la cour traîne les pieds depuis déjà plusieurs années, de toute évidence par peur d’être critiquée.

POURTANT, alors que pendant que nous faisions cela, l’Union européenne faisait le contraire. Elle aidait en pratique à financer les colonies – les mêmes colonies qu’elle déclarait illégales.

En réalité, les nouvelles mesures ne sont en rien nouvelles. Les accords entre l’Union européenne et Israël exemptent les produits israéliens de droits de douane européens, comme si Israël était un État européen. Israël est déjà membre de la ligue européenne de football, du concours de chansons de l’Eurovision ainsi que d’autres manifestations et organisations. Les universités israéliennes reçoivent de l’Europe des fonds considérables pour la recherche et participent à des programmes scientifiques européens.

Tous ces accords ne concernent en principe qu’Israël à proprement parler et ne s’appliquent pas aux colonies. Pourtant depuis des décennies, le super-gouvernement de Bruxelles a consciencieusement fermé les deux yeux.

Je le sais, parce que je me suis moi-même rendu à Bruxelles il y a des années pour protester contre cette pratique, expliquant aux membres de la commission, aux fonctionnaires et aux parlementaires que, dans la pratique, ils encouragent les colonies et incitent les entreprises à s’y installer. On m’a fait comprendre que l’on avait de la sympathie pour notre position mais qu’on était impuissant, parce que plusieurs pays européens, comme l’Allemagne et les Pays Bas, bloquaient toute tentative au sein de l’Union d’agir contre les intérêts apparents d’Israël.

Il semble que cet obstacle ait été maintenant surmonté. Et j’en suis heureux.

EN ISRAËL, le gouvernement a appris la nouvelle avec consternation. Quelques jours plus tôt ils n’auraient pas pu imaginer que ce fut possible.

En Israël, l’Union européenne est objet de risée. Forts de la conviction que nous avons le contrôle absolu de la politique américaine, nous pouvions considérer l’UE avec mépris, alors qu’elle est notre principal partenaire commercial. Elle est la destination d’une grande partie des exportations israéliennes, y compris les équipements militaires.

Les leaders du gouvernement maintenant tremblent de rage. Pas un seul homme politique n’a osé s’exprimer en faveur de la décision européenne. Droite et gauche sont unies pour la condamner. Benjamin Nétanyahou a déclaré que seul Israël déciderait du tracé de ses frontières, et seulement dans le cadre de négociations directes. Peu importe qu’il fasse obstruction depuis des années à de véritables négociations directes.

Naftali Bennett, le ministre de l’Économie, qui se trouve être aussi le délégué en chef des colons, a rejeté la décision d’emblée. Quelques jours plus tôt seulement, ce génie politique (et “frère” auto-proclamé de Ya’ir Lapid) avait annoncé qu’il n’y avait absolument aucune pression sur Israël.

Lapid lui-même formula l’opinion que la démarche européenne était une “décision lamentable”.

Bennett propose maintenant de punir l’Europe en arrêtant tous les projets humanitaires de l’Union européenne en Cisjordanie. (Cela rappelle la blague sur le noble polonais dont le juif avait été battu par un autre noble et qui menaçait : “Si vous n’arrêtez pas de battre mon juif, je vais battre votre juif !”)

Mais le plus révélateur des arguments avancés par les dirigeants israéliens est que la décision européenne compromet les efforts courageux de John Kerry pour engager des négociations entre Israël et l’Autorité palestinienne.

C’est le comble du culot. Cela fait des mois maintenant que Nétanyahou et son gouvernement font tout ce qu’ils peuvent pour empêcher le malheureux Kerry d’atteindre ses objectifs. Ils utilisent maintenant ses efforts stériles comme feuille de vigne pour les colonies.

Shelly Yachimovitch, la “chef de l’opposition” officielle, s’est contentée de répéter l’appel à des négociations. Pas l’ombre d’une critique des colons, pour lesquels elle a publiquement déclaré sa sympathie.

COMME D’HABITUDE dans ce genre de situations, l’opinion publique israélienne s’est mise à chercher à qui faire porter la responsabilité. Mais il n’y a personne en vue.

Israël n’a pas de ministre des Affaires étrangères, seulement un délégué, qui se trouve être l’un de ceux qui siègent le plus à l’extrême droite à la Knesset. Le précédent ministre, Avigdor Lieberman, est en procès pour corruption, et le poste est maintenu en attente pour lui. Nétanyahou pense évidemment qu’aucun juge n’osera déclarer coupable le terrible Lieberman, alors que le procureur général a déjà renoncé à l’inculper pour les chefs d’accusation les plus graves.

En l’absence de ministre (officiellement, le Premier Ministre assure l’intérim) et avec un ministère des Affaires étrangères démoralisé, il ne pouvait pas y avoir eu d’avertissement préalable.

Il a des gens qui prétendent que la décision européenne est en réalité une action pro-israélienne, parce qu’elle anticipe un boycott général d’Israël qui est demandé par un nombre croissant de personnalités et d’ONG dans le monde. Un boycott des colonies représente le minimum.

À cet égard également, les Européens ont adopté eux aussi une position que mes amis et moi défendons depuis des années.

Contrairement à plusieurs Israéliens de gauche, je pense qu’un boycott général d’Israël est contre-productif. Alors que notre boycott est conçu pour isoler les colons et les brouiller avec la masse de la population israélienne, un boycott général (qualifié de BDS) entraînerait presque tous les Israéliens dans les bras des colons, sous le vénérable slogan juif : “Le monde entier est contre nous !” Il donnerait plus de force à l’argument que le véritable objectif n’est pas de faire changer la politique israélienne, mais de rayer complètement Israël de la carte.

C’est vrai, il y a quelques bonnes raisons pour un boycott général, y compris l’exemple historique du boycott de l’Afrique du Sud de l’apartheid. Mais la situation israélienne est tout à fait différente.

LE TERME “boycott” a été inventé en 1888 dans une situation qui ne différait pas de la nôtre aujourd’hui. Il s’agissait de domination étrangère, de terres et de colons.

En Irlande, alors sous occupation britannique, il y avait une famine. Charles Boycott, le représentant d’un propriétaire absent, expulsa des métayers locaux qui ne pouvaient pas payer leur loyer. Un dirigeant nationaliste irlandais appela ses concitoyens à ne pas attaquer Boycott physiquement mais à le tenir à l’écart. Tous ses voisins cessèrent toutes relations avec lui, de travailler pour lui et de lui adresser la parole. Boycott devint synonyme de mise au ban de la société.

Le boycot par l’Union européenne des colonies et de ceux qui les soutiennent va avoir un impact économique majeur. Personne n’en connait encore l’importance. Mais l’effet moral est encore plus significatif. Même si des pressions israélo-américaines massives contrecarrent ou à tout le moins diffèrent l’action européenne, le choc moral est déjà dévastateur.

Il nous dit : les colonies sont illégales. Elles sont immorales. Elles font subir une injustice considérable au peuple palestinien. Elles rendent la paix impossible. Elles mettent en danger l’avenir même d’Israël.

Merci l’Europe !


[Article écrit en hébreu et en anglais, publié par Gush Shalom le 20 juillet 2013 – Traduit de l’anglais « A Gift from Europe » pour l’AFPS : FL/SW]