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Trafics et crimes dans les Balkans

Nicolas Miletitch, Trafics et crimes dans les Balkans, Paris, PUF, 1998, 118 FF.

Sous la direction de Xavier Rauffer, professeur de criminologie, à l’Institut de Criminologie de l’Université Paris II, Panthéon-Assas, les Presses universitaires de France viennent de lancer une nouvelle collection intitulée « Criminalité internationale. Géographie criminelle ». Cette collection couvre les points chauds du monde. En ce qui concerne la fameuse « poudrière  » des Balkans, c’est le journaliste Nicolas Miletitch qui signe l’ouvrage. Serbe d’origine, il a été le chef de poste de l’AFP à Belgrade pendant sept ans. Il a donc assisté à la longue agonie de la Fédération yougoslave puis à son explosion. En tant que chef de poste à Belgrade, il avait dans sa « juridiction » l’Albanie. En effet jusqu’à peu de temps, le régime albanais interdisait tout correspondant de presse étranger. L’auteur a donc assisté à la chaotique transition démocratique albanaise. Ayant eu maille à partir avec les autorités nationales-communistes de Belgrade, il dû rejoindre Paris. Aujourd’hui, il est rédacteur en chef adjoint du secteur étranger de l’AFP. Il nous livre ici une étude exhaustive sur tous les trafics et les crimes qui défigurent la région depuis près de dix ans. L’auteur n’a rien oublié et avec un luxe de détails, il nous fait plonger dans cet univers glauque. En revanche on regrettera le manque d’analyse. En effet, tous crimes et trafics ne sont pas tombés du ciel. Mais on y reviendra plus loin. Nicolas Miletitch commence son travail par un long chapitre sur l’immigration clandestine. Poussés par la pauvreté et les guerres, des centaines de milliers d’Albanais d’Albanie, du Kosovo et de Macédoine vont chercher fortune en Europe occidentale et en Grèce. Des Bulgares, des Roumains et des Bosniaques les rejoignent. Devant un tel flux de population, ce mouvement s’est transformé en véritable appel d’air pour d’autres immigrants venant de contrées plus lointaines. Les filières balkaniques sont donc utilisées par des Turcs, des Kurdes de Turquie, d’Irak et d’Iran, mais aussi par des Sri Lankais et même des Chinois de Chine populaire. C’est ainsi que la police italienne a découvert des relations étroites entre les mafias chinoises et albanaises ! Le deuxième chapitre est un des plus tragiques : le trafic d’armes. Les guerres passées, présentes et futures ont besoin d’armement. Les trafiquants s’en chargent. Les armes ne servent plus uniquement les armées officielles et officieuses, mais aussi les différentes milices et désormais les bandes de brigands et toute une petite pègre de droit commun. La Kalachnikov à 20 dollars, pourquoi s’en priver. Le troisième chapitre concerne la délinquance financière. Dans une telle région sans foi ni loi, les faux monnayeurs sont tranquilles. Les pays servent aussi de lieu de blanchiment de l’argent sale des mafias et des profiteurs du monde entier. Ce travail est facilité par le fait que la pègre contrôle directement certaines institutions bancaires. Le quatrième chapitre, un des plus importants, est bien évidemment celui qui concerne la drogue. Aujourd’hui, les Balkans servent à tout : transit, production et depuis peu consommation. Les chapitres cinq et six sont plus pittoresques mais tout aussi juteux pour les trafiquants. Il s’agit du trafic de cigarettes et de voitures. En effet, aujourd’hui on peut voir dans la capitale albanaise, Tirana, des embouteillages de Mercedes de luxe et de carriole à cheval ! Les chapitres sept et huit sont peut être les moins connus, mais certainement pas les moins dangereux : « Traite des blanches, exploitation des enfants et trafic d’organes, matières nucléaires, métaux stratégiques et produits toxiques ». Ils sont la preuve que désormais dans cette région, tout est permis et que la vie n’a plus de prix. Les trafics de travailleurs, d’armes, de cigarettes, de voiture, de drogue empruntent souvent les mêmes chemins, sont anciens et connus par les polices du monde entier. En revanche, pour les organes et le nucléaire, les choses sont relativement nouvelles, surtout dans cette partie de l’Europe. Le dernier chapitre, « Criminalité hybride et zones grises », montrent les passerelles entre le monde criminel et les forces politiques, surtout quand l’un et l’autre ne font qu’un. Cette conclusion aurait peut être dû amener l’auteur à analyser aussi ce phénomène de décomposition. A oublier l’histoire et à croire que le communisme a tout gelé à l’Est, on risque d’oublier que les staliniens qui ont pris le pouvoir dans les Balkans en 1944-45 ont été remplacés par leurs « enfants », génération de la nomenklatura ayant vite compris qu’Etat et pouvoir rimaient avec leurs propres poches. Dans ce contexte, le manque de démocratie et de contre-pouvoir ne peut que faciliter les dérives totalitaromafieuses. Lors de la chute du communisme dans ces pays, les dirigeants ont simplement changé de casquette. De dirigeants de la politique, ils sont devenus dirigeants de l’économie. Il s’agit simplement de faire perdurer le pouvoir sous d’autres oripeaux. Les lois du libéralisme ont permis cette criminalisation de la région. Passer de 40 ans de socialisme à l’économie de marché en l’espace de quelques mois, ne pouvait qu’engendrer de sévères dysfonctionnements, aggravés par des tensions interethniques à fleur de peau. Les institutions internationales, tant au niveau politique qu’économique ont de lourdes responsabilités dans cette dérive. L’ONU, l’OSCE, l’UE, le FMI, la Banque Mondiale, n’ont pas vu venir l’orage. Aucun plan Marshall au niveau économique et démocratique n’a été mis en place. Pis encore, les Européens se sont divisés sur la conduite à adopter face à cette première guerre au coeur de l’Europe depuis 1945. Les Etats-Unis en ont profité pour jouer les nouveaux gendarmes du monde. Bref, les forces démocratiques des Balkans n’ont reçu aucune aide. Les vautours en ont profité pour s’enrichir facilement et sans vergogne. Cet enrichissement basé sur la spéculation et les trafics est en train de se retourner contre l’Europe occidentale qui est, à son tour, la cible des trafiquants. Truman et Marshall étaient moins aveugles.