Suivez nous!

Dernier Numéro

design by Studio4u
And Patrick Habis

Trafics d’armes dans les Balkans : Nouvelles révélations

Christophe Chiclet: Membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée
6 août 2012
De juin 1991 à août 2001, les conflits dans l’espace ex-yougoslave n’ont jamais cessé. Les informations sur les trafics d’armes, de drogue et autre ont souvent fait la une de la presse spécialisée. On croyait presque tout savoir, surtout après l’arrestation de criminels de guerre serbes, croates, bosniaques et albanais. Mais en décembre 2011, un journaliste slovène, Blaz Zgaga a fait de nouvelles révélations fracassantes.

Lors du déclenchement des guerres yougoslaves en juin-juillet 1991, l’opinion publique européenne a découvert des scènes de guerre inconnue depuis 1945 sur le vieux continent. La JNA (Armée nationale yougoslave), contrôlée par les Serbes étaient largement équipée. Mais après 1968, et l’intervention soviétique en Tchécoslovaquie, Josip Broz Tito a craint une intervention de Moscou en Yougoslavie. Il a donc mis en place les défenses territoriales dans chaque République de la Fédération socialiste. Des arsenaux ont ainsi été cachés en Slovénie, Croatie, Bosnie, Macédoine… A l’été 1991, les indépendantistes slovènes, au départ pacifistes, ont pioché dans ces arsenaux de la défense territoriale pour faire reculer la JNA. A l’automne 1991, l’armée serbo-yougoslave a occupé la Slavonie occidentale et les Krajina croates. Au début de 1992, le conflit a touché la Bosnie, puis en 1999 le Kosovo et enfin en 2001 la Macédoine occidentale. Bref, les stocks d’armes locaux ne suffisaient plus. Les experts et les médias savaient que les services secrets allemands et américains ont fournit fin 1994 d’importants stocks d’armes à la petite armée croate. Ces armes provenaient de réserves de l’ancienne armée de la RDA. Avantage, ces armes étaient aux normes du pacte de Varsovie, comme l’armement de la JNA. Les services secrets allemands (BND entre autre) avaient pris langue avec la mafia croate de Munich, Stuttgart, et Cologne qui faisait transiter armes légères et lourdes par l’Autriche, l’Italie et la Slovénie. Cet approvisionnement a permis à Zagreb à la mi 1995 de récupérer les territoires perdus. Les Bosniaques ont reçu des armes en provenance d’Iran et d’Arabie saoudite et les Serbes de Russie et d’Ukraine. Quant aux Kosovars et Albano-macédoniens, ils ont utilisé leurs relations avec les mafias albanaises et italiennes. Outre les armes, il y avait des volontaires et des mercenaires de tous pays : une trentaine d’Italiens, adepte de Gabriele D’Ammuzio, enrôles dans les milices serbes pour « libérer » l’Istrie et la Dalmatie, une centaine de nationalistes grecs proche de l’église orthodoxe qui furent les premiers à entrer dans Srbrenica, une poignée de néo-nazis français, allemands, belges et britanniques chez les Oustachis croates et nombre de chiens de guerre ukrainiens et russes chez les Serbes.

2009-2011 : TROIS ANS D’ENQUETE

Un travail de fourmis de journalistes slovènes a permis récemment de découvrir l’ampleur du trafic. Malgré l’embargo de l’ONU, la Bulgarie, la Pologne, la Roumanie, l’Ukraine et la Russie exportaient illégalement des armes de tous calibres vers la Serbie, mais aussi pour ses ennemis. Ce commerce passait par Vienne, carrefour de tous les trafics depuis la guerre froide et les transactions financières transitaient par une banque hongroise (Banque Internationale Centre Européenne) qui travaillait avec des sociétés off-shore basées au Panama. Les Britanniques et les Allemands ont fait de même pour les Croates et les Bosniaques.

Des documents déclassifiés des services de renseignements slovènes ont permis ces nouvelles révélations. La personne qui fut l’intermédiaire entre les vendeurs russes et ukrainiens et les acheteurs serbes, est un Grec : Konstantinos Dafermos, né le 8 novembre 1942 à Iraklion en Crète. Ce dernier est fiché par au moins quatre services de renseignements, la KYP-EYP grecque, la DST-DCRI française, la DGSE française, la KYP chypriote. Pour la DCRI, Dafermos n’a plus fait parler de lui depuis 2001. Bien évidement Dafermos habitait à Vienne en 1991-92, (il serait encore là en 2011) au contact avec des anciens de la KDC bulgare, du KGB soviétique et sans doute de la Stasi Est-allemande et les Tchèques du STB.

Entre 1991-92, vingt bateaux affrétés par Dafermos, sans doute grâce à ses relations avec les armateurs grecs et chypriotes ont quitté les ports de la Mer noire (Burgas-Bulgarie, Odessa, Mykolaïv-Ukraine, Constantsa-Roumanie, Gdynia-Pologne) pour décharger dans le petit port discret de Koper en Slovénie. D’autres bateaux seraient aussi arrivés en provenance de Singapour, sans doute avec des armes chinoises. Aussitôt et très rapidement les armes étaient envoyées sur les lignes de front en Croatie et en Bosnie pour contenir le rouleau compresseur de la JNA qui disposait en particulier d’artillerie lourde (canons de 105 et 155 fixes et mobiles-treuillés) d’origine yougoslave et russe. D’autres armes arrivaient dans les aéroports slovènes de Maribor et de Ljubljana. Dans ce dernier, c’était Ludvik Zovnar, conseiller du ministre de la défense Janez Jansa, qui contrôlait le site, gardé par la police. Des ports et aéroports slovènes, les armes étaient stockées dans une ancienne caserne de la JNA abandonnée à Koceska Reka dans le sud de la Slovénie, placée sous la protection d’une unité spéciale de l’armée slovène, la brigade « Motis ». En janvier 1992, 120 containers ont transité par Kocevska Reka à destination de la Croatie. De là, ils partaient vers le poste frontière slovéno-croate de Jelsane à quelques dizaines de kilomètres de Kocevska Reka, où Ragip Merdevic, cadre important des services secrets croates en prenait livraison.

Le petit port de Koper était le lieu rêvé car il n’était pas sous le contrôle des observateurs de l’ONU et de l’UE, comme l’étaient Rijeka, Split et Dubrovnik en Croatie. Les services secrets slovène, à l’époque appelés VIS était dirigé par Dusan Pibr et Miha Brejc (né le 15 novembre 1947, docteur en sociologie en 1983, directeur du SIV de 1990 à 1993, lié au groupe d’amitié Slovénie-Taïwan ; Taïwan a acheté des politiciens slovènes et macédoniens pour que ces nouveaux pays reconnaissent l’île mise au banc des Nations Unies. La petite armée et la police slovènes veillaient à la discrétion de ces arrivages et à sa redistribution, prenant au passage un pourcentage sous forme de valises d’argent liquide, essentiellement du Deutsche mark, mais aussi du dollar.

Les sociétés à la base de ce trafic sont la Kintex bulgare, société appartenant à l’ancienne KDC, qui avait déjà fourni des armes au FLN algérien en 1960-61, la Stalleker GmbH autrichienne basée à Vienne, la compagnie britannique Racal spécialisée dans l’informatique militaire (messages radio cryptés). Racal a gagné à l’époque cinq millions de livre sertling. Il est évident que les services anglais (MI5 intérieur, MI6 extérieur) étaient au courant de ces transactions. Ont-ils fermé les yeux ou organisé le trafic ?

Quant à Konstantinos Dafermos, il était l’un des cadres très importants de la société Scorpion International Services S.A. (directeur du service international), société militaire russe, enregistrée au Panama, avec son bureau européen proche de l’aéroport de Vienne. Les relevés de comptes bancaires découvert par les journalistes slovènes montrent que la Scorpion a reçu 80 millions de dollars de ses clients slovènes, croates et bosniaques. Quant à la société de vente d’armes polonaise, Cenrex, elle aurait perçu de Dafermos entre 9 et 19 millions de dollars. En 2002, la Cenrex a rejoint le consortium polonais Bumar qui regroupe douze sociétés polonaises d’armement. Les officiers polonais particulièrement liés à l’URSS durant la dictature du général Jaruzelski ont été les premiers à se jeter dans les bras de l’OTAN. Toute juste entrée dans l’UE, la Pologne avait acheté, grâce aux fonds communautaires, des avions américains F-16, au lieu d’acheter des Mirages ou des Rafales français !

A l’époque le directeur de la Cernex était le lieutenant-colonel Jerzy Dembovski, membre du renseignement militaire polonais, alias Wirakocza, pseudonyme utilisé pour ses malversations. Il organisait les départs de bateaux du port de Gdynia, chargés d’armes soviétiques pour l’ensemble des belligérants.

Par ailleurs trois bateaux sont partis du port roumain de Constantsa entre décembre 1991 et janvier 1992, transportant 3.500 tonnes d’armes, répartis dans 200 containers. Ce chargement a été débarqué à Koper pour l’armée croate. A cette époque, la mafia russo-ukrainienne d’Odessa n’était pas en reste. De mars 1992 au printemps 1994, elle a fait partir du port de Mykolaïv huit bateaux chargés de 12.000 tonnes d’armes pour les milices croates. Un des chargement remplis de 96 containers a navigué sur le bateau « Island », dont le pavillon n’est pas encore connu. Dafermos a touché 60 millions de dollars des Croates. Il en a reversé 40 millions à ses associés, dont Global Technologies International Inc., basée au Panama et dirigée par l’Ukrainien Dimitri Streshinsky.

Le dernier bateau parti de Mykolaïv en 1994 a été arraisonné dans l’Adriatique par la flotte de l’OTAN. Il s’agissait du « Jadran Express ». Suite à cet arraisonnage, la procurature de Turin a jugé par contumace Dafermos, Streshinsky, les oligarques russes Alexander Jukov, Léonid Lebedev, le banquier britannique Mark Garber, et l’ancien chef du KGB ukrainien et ancien Premier ministre ukrainien, du 1er mars 1995 au 28 mai 1996, Yevhen Martchouk. Le parquet de Turin a décrit Dafermos comme le cerveau de cette organisation qui falsifiait les documents de destination des armes. Officiellement destinées à l’Afrique, autre grand terrain de jeu des trafiquants d’armes internationaux, pour finir dans les Balkans. Tous les accusés ont été condamnés, par contumace !

UNE INTERNATIONALE DU CRIME

Toutes les personnes citées par différentes cour de justice, par des journalistes slovènes, croates et des services de renseignements occidentaux sont loin d’être des enfants de cœur. On a déjà vu une partie du pédigrée du Crétois. Alexander Jukov est né le 1er juin 1956 à Moscou. Diplômé d’économie, il a été député à la Douma de 1994 à 2004, membre du Comité olympique russe en 2010. Avec ses entrées dans tous les ministères, il est aujourd’hui basé à Londres, peut être par crainte des représailles des hommes de Poutine contre les oligarques de l’ère Eltsine. Il possède aussi de riches demeures à Moscou, en Sardaigne et en Israël. Il a aussi fondé la compagnie pétrolière Sintez UK avec son compère Léonid Lebedev. Ce dernier a été arrêté par la police italienne et emprisonné pendant six mois en Italie. Il a réussi à vendre dans l’espace yougoslave 30.000 AK 47 (kalashnikov) avec leurs 32 millions de munitions, 10.000 armes antichars et 400 missiles sol-sol et sol-air de courte portée.

L’UE a souvent loué les Slovènes pour leur pacifisme, leur volonté d’éviter une guerre civile et leur économie saine. C’est d’ailleurs la première République de l’ex-Yougoslavie à rejoindre l’UE en 2004 puis la zone euro trois ans plus tard. Pourtant, en février 1995, la justice slovène a condamné Dafermos et les anciens ministres de la défense, Janez Jansa, et de l’intérieur, Igor Bavcar, pour avoir vendu illégalement 13.000 fusils d’assaut en Croatie entre 1992 et 1995. Jansa est né le 17 septembre 1958. Jeune journaliste dissident, il a été arrêté par la JNA en mai 1988. L’année suivante, il est l’un des fondateur de l’Union démocratique slovène qui prône la sortie de la Slovénie de la Fédération yougoslave. Il sera ministre de la défense de 1990 à 1994, mettant en déroute des soldats de la JNA peu motivés. En 1992, il rejoint le Parti social-démocrate slovène, puis devient président du Parti démocrate slovène deux ans plus tard. Après une traversée du désert, il sera Premier ministre du 9 novembre 2003 au 21 septembre 2008.

Bavcar, ami de longue date de Jansa, est né le 28 novembre 1955. Il a présidé le Comité de défense des droits de l’homme en Slovénie à la fin de l’époque yougoslave. Il sera ministre de l’intérieur en 1991-1992. En 1992, il rejoint le Parti démocrate slovène, puis deux ans plus tard, la Démocratie-libérale de Slovénie. De 1997 à 2002, il sera ministre de l’intégration européenne. En 2002, il abandonne la politique pour se lancer dans les affaires. Il devient le président de la Istrabenz Holding, basée comme par hasard dans le port de Koper. Il est désormais l’une des plus grosses fortunes du pays.

Entre 1991 et 1992, Dafermos a affrété trois bateaux en partance de Pologne et d’Ukraine pour rejoindre Koper. Dans leurs soutes des armes russo-soviétiques : 52 lanceurs sol-air SA-16 Igla avec leurs 400 missiles, 50 lanceurs anti-char AT-4 Fagot avec leurs 500 missiles, 20 lanceurs anti-char AT-7 Metis avec leurs 200 missiles, pour une valeur de 33 millions de dollars. De quoi faire des ravages dans les blindés et les hélicoptères de la JNA. Certains de ces missiles ont été payés grâce à un prêt de la banque d’affaires bavaroise Unimercat, dont le siège est à Monaco, d’un montant de 60 millions de Deutsche mark. En 1992, le même Dafermos propose à la Slovénie indépendante le système russe de défense anti-aérienne moderne, SA-8 Gecko, sans succès. En 1994, les Russes ont aussi envoyé pour 9 millions de dollars de masques à gaz à la Slovénie (850.000 masques), pour être revendus en grande partie en Croatie et en Bosnie. Ce trafic a été organisé par le politicien ultra nationaliste russe, Vladimir Jirinovski. C’est un ami de Dafermos qui s’est chargé de la transaction, un certain Nicolas Alexander Oman, citoyen slovène, voyageant avec un passeport australien et ancien consul honoraire de Slovénie au Libéria de 1992 à 1996. Après avoir truandé les autorités libériennes sur des trafics d’armes et des impayés, il a été déclaré persona non grata en 1996 de ce petit pays africain en pleine guerre civile et tribale.

Les dirigeants slovènes qui auraient gagné au minimum 278 millions d’euros, ont aussi vendu des armes aux Bosniaques. En effet les relations anti-serbes des Slovènes, des Croates et des Bosniaques n’aillaient pas de soi. Slovènes et Croates sont en conflit sur la délimitation de leurs frontières et en particulier sur le port de Koper. Quant aux Croates, dès 1992, le régime de Tudjman avait pris langue avec Milosevic pour se partager les dépouilles de la Bosnie : 50% à la Serbie, 30% à la Croatie et les 20% restant seraient devenus une « réserve d’indiens » pour les Musulmans bosniaques (Musulmans avec un M majuscule comme l’a souhaité Tito lors de la constitution de 1974). Ainsi Zagreb a tenté d’interdire à la Slovénie de vendre des armes à la Bosnie. Pourtant en 1993, 12 containers sont partis de l’aéroport de Maribor pour un petit aéroport de Bosnie. C’est Hasan Cengic, cadre important du gouvernement bosniaque qui s’est occupé de l’achat d’armes en provenance de Slovénie pour 30 millions de dollars, via entre autre, les services de N.A. Oman. Oman a vendu des AK47 stockées à Kocevska Reka à Cengic au prix unitaire de 159 Deutsche mark. Mais le Bosniaque a revendu ces armes à son gouvernement au prix unitaire de 450 DM, soit un bénéfice de 291 DM par arme, parti on ne sait où.

Dafermos avait aussi un autre ami de « marque » qui travaillait entre autre pour la société Scorpion, le général croate Vladimir Zagorec, secrétaire d’Etat à la défense de Croatie de 1993 à 2000, proche de Tudjman, mais aussi membre de nombreux conseils d’administration de sociétés croates, suisses et autrichiennes. Zagorec a détourné 5 millions de dollars dans ses trafics (armes et construction). Le Liechtenstein a fermé ses six comptes en septembre 2010 et en 2011. La justice croate l’a condamné à sept ans de prison et a confisqué tous ses biens, pour un montant de 39 millions de dollars.

Les bénéfices de ces marchands de mort se comptent en centaines de millions de dollars et en près de 130.000 morts sur tous les théâtres d’opérations de l’ex-Yougoslavie de 1990 à 2001. La plupart sont passés entre les mailles des justices nationales et internationales.