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And Patrick Habis

Srebrenica 1995, l’été d’une agonie. Des femmes témoignent

Hajra Catic, Coéditeurs : L’esprit des Péninsules, Arte éditions, France Info, Paris, 2000, 352 pages, 140 FF

Parmi toutes les atrocités perpétrées en Bosnie-Herzégovine de 1992 à 1995, le martyre de Srebrenica est un des plus vastes massacres commis en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Sur quelques kilomètres carrés plus de 7.000 personnes ont péri entre le 6 et le 14 juillet 1995. Soit presque l’équivalent de ce qui s’est passé à Chypre en juillet-août 1974 ou au Kosovo de février 1998 à juin 1999. Bref, un concentré de barbarie dans une jolie petite vallée de la Bosnie orientale. Cette tuerie demeure exemplaire de la sauvagerie des guerres yougoslaves, commencées en juin 1991 et toujours pas terminées, malgré les vains espoirs de l’OTAN, de l’ONU et de Washington. Elle est aussi exemplaire de l’aveuglement des Occidentaux. Ces derniers avaient en effet décrété l’enclave "zone de sécurité", protégée par des casques bleus. En l’occurrence une bande de bons à rien bataves. L’énormité des exactions a motivé l’inculpation par le Tribunal Pénal International sur la Yougoslavie (TPIY) de Radovan Karadzic et de Ratko Mladic. Le premier, psychiatre fou se prenant pour un poète, était le chef politique des nationalistes serbes de Bosnie. Le second, colonel quasi à la retraite avant 1991, a gagné ses étoiles de général en trempant ses mains dans le sang de ses compatriotes. Aujourd’hui ces deux-là sont toujours libres et la Sfor (les soldats de l’ONU chargés du respect du protectorat onusien) est "incapable" de leur mettre la main dessus. Les termes de l’acte d’accusation contre ces deux personnages, dressé par le juge Riad, stigmatisent "l’une des pages les plus noires de l’histoire de l’Humanité". Si le terme d’"Humanité" revient dans ce livre avec tant d’insistance, c’est que les 104 témoignages de rescapés rassemblés dans cet ouvrage par l’Association des femmes de Srebrenica ne se rapportent pas au traumatisme d’un simple pays, mais à l’irréductible part humaine qui subsiste, malgré tout, en chacun de nous. L’affaire commence en 1992, lorsque les nationalistes de Belgrade, de Zagreb et de Sarajevo décident de concert d’en finir avec la Yougoslavie. Sarajevo devient le point focal de cette folie. Les médias internationaux en font leurs choux gras. Mais on oublie les autres villes industrielles multiethniques de la Bosnie. Rapidement les hordes de nationalistes de tous bords, venus des villages, fondent sur les cités. C’est la curée. Enclaves serbes, croates et surtout bosniaques se multiplient. Les casques bleus finissent par arriver comme les carabiniers : en retard. Rapidement, les habitants de Srebrenica sont en danger de mort. Les soudards de Mladic se rapprochent. L’enclave est défendue par des soldats bosniaques qui ne sont pas tous des anges. Bref, les civils risquent gros. Mais au printemps 1993, le général français Morillon, un chrétien démocrate proche du Vatican, vient sauver la ville en faisant rempart de son corps. Son initiative est mal vue des grands. Il sera peu après rappelé à Paris. Quant à l’enclave, elle gêne de plus en plus Milosevic qui perd du terrain en Croatie. Il sait grâce à son téléphone rouge relié à Zagreb que les forces croates vont reprendre les zones serbes de Croatie. Il envoie donc le feu vert à Mladic : donnant-donnant. L’hallali est proche. Les casques bleus commencent à se faire tirer comme des lapins. Ils demandent du secours à New York. Une fois, deux fois. Pas de réponse, les diplomates réfléchissent, les Américains se frottent les mains. Clinton n’attend que la faillite de l’ONU et de l’UE pour intervenir. Srebrenica préfigure la guerre du Kosovo et la nouvelle stratégie des Etats-Unis, seule puissance mondiale après la fin de la guerre froide. Les loups de Mladic et les brebis civiles de Srebrenica n’ont pas vraiment conscience qu’ils sont les jouets des Grands. En embuscade, une "brigade internationale". Malheureusement, le livre n’en parle pas. Il s’agit de 50 volontaires grecs, soldats perdus d’une très incertaine orthodoxie religieuse. Pourtant c’est cette phalange qui a bousculé les lignes de résistance bosniaque et est entrée la première dans la ville martyre, plantant le drapeau bleu à la croix blanche sur la mosquée de la ville Ensuite ce fut l’horreur décrite par ces femmes. Retour aux violences ottomanes, autrichiennes, nazies, cryptotitistes... L’Histoire recommence dans ces diables de Balkans. C’est l’avantage de ce livre : de l’information brute, des témoignages vérifiés et recoupés et en prime une chronologie des plus précises. Finalement, les éditions "L’Esprit des Péninsules" font un travail de fond sur les Balkans. Un témoignage tout simplement poignant et historique.