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And Patrick Habis

Soldats en Algérie 1954-162, Expériences contrastées des hommes du contingent

Autrement, collection, Mémoires, n° 160, Paris, 2011 , 383 p.
Voici une nouvelle édition d’un livre important publié en 2000. Il est fondé sur des sources variées : les archives historiques de l’armée française, des fonds privés, une enquête, ainsi que des travaux d’étudiants dirigés par l’auteur -tous sont toujours cités.


Le livre de Jean-Charles Jauffret (J-C J) commence par le conseil de révision, les mois de classes accompagnés de leur liturgie vexatoire, mais entraînant en principe les hommes à l’agressivité. Les horreurs de la guerre durent sans doute aussi les conduire à serrer les rangs, même s’il n’y eut au total que peu de désertions. Le journal Le Bled, qui distillait la bonne parole officielle, dut être un moyen de cette cohésion, non moins que l’idée du devoir national enseigné par l’école républicaine. Mais, en même temps, les problèmes algériens étaient perçus comme étrangers à la vie de la nation. Et Le Bled diabolisait un adversaire confondu sottement avec l’hydre communiste.
Après un passage par le « foutoir » du camp de Sainte Marthe, c’est l’arrivée en Algérie. A part à Oran, c’est le couvre-feu dans les villes. Il y a à la fois incompréhension d’un monde perçu comme foncièrement étranger et, solidarité à l’endroit d’humains misérables. J-C J analyse avec pertinence les méthodes de guerre en brossant le tableau d’une armée à deux vitesses où les troupes de secteur s’opposent à celles des « réserves générales », lesquelles ne représentent que 6% de l’effectif total. La cohésion de l’armée est peu effective car il n’y a pas de culture interarmées. En avril 1961, le mythe de l’unité de l’armée vole en éclats. L’encadrement comprenait des officiers de réserve sans grande vocation, écrasés de paperasse, mais vivant tout de même au quotidien leur version de Servitudes et Grandeurs militaires. Les hommes de troupe attendaient patiemment la quille dans une guerre qui ne les concernait pas vraiment et dans laquelle ils ne savaient pas véritablement ce qu’ils venaient y faire.
Les phases de la guerre passent par l’apprentissage de la période 1954-56, avec un tournant : le soulèvement du Nord- Constantinois d’août 1955. Ensuite, ce sont les accrochages meurtriers de 1956 -El Milia, Aflou, Palestro-, puis le paroxysme des engagements français de l’hiver 1957 et, un an plus tard, la sanglante bataille du barrage Est. Avec de Gaulle, s’ouvre une nouvelle période marquée par l’engagement politique
- notamment le référendum du 28 septembre 1958. C’est aussi, en 1959, le plan Challe grâce auquel les soldats français acquièrent un moral de vainqueurs. A l’inverse, après la conférence de presse du 16 septembre 1959 sur l’autodétermination, la guerre continue bien, mais le doute s’installe jusqu’au putsch des généraux d’avril 1961. Survient une crise d’autorité qui, d’après J-C J, anticipe Mai 68. Insolite, le drapeau rouge flotte un temps sur la base de Blida. D’un côté, c’est « Charlot la Quille », de l’autre les Pieds Noirs désespérés, dont le drame peut susciter l’émotion, sont perçus comme des obstacles à la paix.
J-C J est intarissable sur les types d’armes utilisées – fusilsmitrailleurs, lance-flammes, mines antipersonnel, blindés légers, et chevaux, encore. Les nouveautés : les hélicos, les missiles et, plein-sud, la première bombe atomique française, en février 1960. Sont censés maîtriser le terrain le maillage radioélectrique, la couverture aérienne, la protection maritime, la ligne de surveillance nord-saharienne et les deux limès – électrifiés, barbelés, minés – de l’Est et de l’Ouest… La guerre de 1954-1962 réinstalle en grand la politique de prise en mains et de contacts à la Lyautey – elle-même issue des vieux bureaux arabes. Entre autres figures de proue de cette guerre, côté français : l’officier de SAS [1] au képi bleu, l’officier psychologue, avec les cercles sportifs, l’AMG [2], les légions d’instituteurs improvisés qui font rapidement monter le taux de scolarisation… La guerre au quotidien, c’est la vie dans « le poste », grande guitoune d’où s’exhalent des « relents de latrines et de graillon  », c’est la solitude, le cafard et la peur, soignés à la codéine et au Maxiton et par l’espoir de permissions en ville. Rançons du stress/du climat : caries et ictères, insolations et dysenteries amibiennes. Il y a aussi « le salaire de la peur » : les primes, rognées sous Guy Mollet, réévaluées par de Gaulle – c’est une des sources de la popularité du général. Au foyer du soldat, romans policiers, monopoly, dominos et belote, constituent l’ordinaire, avec la bière, la « dive canette » et la cigarette. La douche et les chaussettes propres l’emportent sans retour. Pourtant, s’installe une « culture de guerre » spécifique, avec la tenue léopard et la casquette Bigeard ; on tient à « faire du bilan, mais on aspire à la « quille », objet d’un vrai culte ; et pataquès, chrab, fissa, labès chouïa deviennent, pour les bidasses, des noms courants. C’est aussi une guerre de photos car le souci de mémoire est constant ; c’est la solidarité entre copains, le cafard et l’ennui, parfois l’automutilation et le suicide. Moins de chants, mais plus de chansons pour lisser le rêche présent. Pourtant, la troupe tient bien, mais non sans cultiver un maintien négligé et un esprit gouailleur.
Le chapitre 9 (« Servitudes et aigreurs militaires ») montre le respect dû aux chefs jusqu’au putsch d’avril 1961. Mais, il n’exclut pas l’envie d’assassiner des chefs détestés, durs, souvent absentéistes. Par ailleurs, de lourdes vengeances sont tirées d’embuscades meurtrières -comme après l’embuscade de Palestro. Des témoignages attestent un cas d’asphyxie collective dans des cuves à vin dans l’Algérois, des récits parlent de colliers d’oreilles d’ennemis massacrés. Au moins avant 1958, les hautes instances civiles françaises ferment hypocritement les yeux sur la torture. Mais, il y eut des officiers à la refuser et avec elle, toute violence sadique : le général Gambiez, le colonel Buis, le général Paris de Bollardière, mais aussi d’autres moins gradés. Parmi les aumôniers, au médiatique RP Louis Delarue, indulgent avec les tortureurs, s’oppose le discret RP Henri Péninou.
Quand à l’arrière, « il ne tient pas » : il y a divorce entre l’armée et la nation de plus en plus favorable à l’indépendance de l’Algérie. L’arrière, ce sont les permissions, le courrier – surveillé –, les émissions de Jean Nohain destinés aux appelés – le transistor triomphe –, les petites fiancées et autres marraines de guerre. Les viols ne sont pas rares sur fond de l’ignominieuse surveillance de la longueur des toisons pubiennes chez les femmes algériennes. Le livre se termine sur l’évocation du retour, sur le bilan humain, sur les pertes : un tiers des tués l’ont été par accident. Il y a eu aussi l’abus d’alcool... Pendant longtemps, les appelés furent les non-combattants d’une nonguerre, résignés à célébrer des non-anniversaires : autant de signes de l’absurde.
Quelques réserves sur ce livre : le plan, peut-être trop fragmenté, conduit à quelques redites, des « moyens de la pacification » aux « méthodes de guerre » via « le système d’armes », dans les descriptions de la vie quotidienne ou dans les évocations de la violence. Sur ce point, on aurait aimé des analyses respectives sur les violences affrontées – l’une industrielle et impersonnelle, l’autre anthropologique, les deux pouvant d’ailleurs se côtoyer ou s’interpénétrer. Il manque, pour faire le pendant des dégâts des « bombes artisanales », l’évocation des bombes industrielles explosant au hasard sur un peuple dominé et aux moyens précaires. Il arrive – rarement – que les analyses soient insuffisamment claires – c’est le cas sur le 13 mai (p. 124- 126). Et l’anticipation rétrospective, qui fait des manifestations anti-hiérarchiques du printemps 1961 des prodromes de mai 1968, n’empêche pas que, pour les hommes, leur comportement dut être vécu sous le signe de réminiscences pacifistes et anarchistes du début du XXe siècle. Et pourquoi écoutait-on à la fois les Platters et le Bambino de Dalida ? Fernand Reynaud et Boris Vian ? Dans un autre domaine, l’accumulation érudite des différents types d’armes peut désorienter le lecteur. Enfin, on lui permettra de douter que les accords d’Évian aient été un « marché de dupes » (p. 314).
Il reste que ce livre suscite un intérêt constant de bout en bout et qu’il est souvent passionnant. Dès sa première édition, il eut une stature de livre de référence. La version 2011 comporte plusieurs rajouts, dès l’avant-propos et aussi, surtout dans le chapitre 1, (« La République nous appelle ») [3], dans la conclusion (« L’homme révolté »), dans « Sources et bibliographie » et, à un bien moindre degré dans les chapitre 8 (« Une culture de guerre ») et 9 (« Servitude et aigreur militaire »). Au total, 40 pages sont rajoutées, même si le volume 2011 n’a que 18 pages de plus que celui de 2000 (283 au lieu de 365) : bien que la taille et la police des caractères demeurent inchangées, le texte a été réduit par la suppression de nombre d’intervalles entre les paragraphes. Et quelques lignes – bien peu – ont été supprimées.
Les rajouts sont redevables à la prise en compte de travaux publiés dans la première décennie du XXIe siècle : les ouvrages universitaires tirés des thèses de Raphaëlle Branche sur la torture, de Sylvie Thénault sur la justice pendant la guerre de libération algérienne et d’autres de ces deux auteures, le gros livre sur cette guerre dirigé par Mohammed Harbi et Benjamin Stora et aussi L’Ennemi intime de Patrick Rotman et le film qu’en a tiré Florent Emilio Siri et cætera. Nombre de faits non mentionnés en 2000 le sont en 2011, des précisions ont enrichi à profusion le vocabulaire, souvent croustillant, des « bleu bites  » transformés en « soldats ». Le chapitre 8 offre un florilège de ces expressions, forgées et usitées in situ durant la guerre : le soleil, c’est Mahomet ; laisser chier, c’est pour un para s’écarter trop vite de l’avion ; un point con, c’est un lieu suspect et dangereux, etc.
Davantage d’informations sont livrées au lecteur, dans le chapitre 1, sur les insubordinations et manifestations de 1955 et 1956 [4]– par exemple le meeting de la Mutualité du 23 février 1956 –, sur leur contexte et leurs connexions politiques (anarchistes, trotskistes, communistes) et sur les lourdes sanctions – emprisonnements, bagne de Tifouchi, etc. – qui ont frappé les révoltés. C’est que l’enquête a été approfondie, nombre de nouveaux témoins se sont exprimés ; et Tramor Quemeneur a soutenu, en 2007, sa remarquable thèse sur l’insoumission, les refus d’obéissance et les désertions des soldats français, malheureusement non encore publiée à ce jour. On peut aussi comparer les positions critiques sur la guerre coloniale de Claude Bourdet, de Pierre Cot, du chanoine Kir… à celles d’un Maurice Thorez, enjoignant à ses ouailles militantes de s’en tenir à la légalité. Le chapitre 9 offre sur la torture et les brutalités le témoignage, citation à l’appui (p. 267), du général – alors capitaine – Jean Delmas, directeur du Service Historique de l’Armée de 1980 à 1986. Ce témoin a bien vu dans le mess de sa compagnie un bocal d’oreilles coupées et conservées dans du formol. Le lecteur est accablé par « la banalisation de la torture », il apprend l’institutionnalisation des exécutions sommaires par une circulaire du 11 juillet 1955 du ministre de la Défense, le général Koenig, et de son collègue de l’Intérieur, Bourgès- Maunoury.
La conclusion met sur le tapis la question des irradiés des expériences nucléaires sahariennes, elle stigmatise le désintérêt des officiels français tout en reconnaissant l’oeuvre de Hervé Morin (p. 357) et la loi du 23 décembre 2009 sur l’indemnisation des victimes des essais nucléaires. Mais est-on au bout du compte ? Quid des victimes locales, des Touaregs, Algériens, Maliens, Nigériens… ? Pour J-C J, le « syndrome algérien » reste au coeur de « la mauvaise conscience nationale ». La conclusion de 2011 se termine sur la mention des recherches et travaux publiés, précisés dans la bibliographie, et aussi sur les multiples mises en scène mémorielles, celles du pouvoir d’État, mais aussi celle de tel regretté indomptable militant socialiste mu par une fraîche émulation J-C J, qui a longtemps été en poste à Montpellier, sait de quoi il parle. In fine, il rend hommage à des entreprises citoyennes plus éprises de vérité que de médiatisation vulgaire, comme l’EPHMGA [5] ou l’association des Anciens Combattants de Cherchell. On reste assez surpris, pourtant, par la célébration finale du 11 novembre comme seule fête commémorative possible. L’auteur de ces lignes l’envisagerait plutôt comme une journée de deuil stigmatisant la cruauté humaine, au niveau français, mais aussi européen et international.
Ceci dit, les propos de J-C J sont énoncés plus clairement, plus vigoureusement qu’en 2000, les prises de position politiques, tirées de son engagement de chercheur et de sa réflexion, sont plus fermes. C’est qu’il a eu le temps d’éprouver les mauvais vouloirs et de subir les vétos des institutions et autres armées de l’ombre, officielles ou non : rappelons que les deux premiers volumes de sa somme La guerre d’Algérie par les documents, publiés respectivement en 1990 et 1998, par le Service historique de l’Armée de Terre [6], sont restés sans suite alors même que le 3e volume est depuis longtemps en grande partie achevé… Au total, J-C J continue à allier, à de solides qualités d’historien, sensibilité et générosité. Troubadour fougueux, il a l’art du conteur. Il a souvent le sens de la formule, les analyses sont conduites avec finesse et souci d’équilibre. Il fait la part honnête des violences et des atrocités. Et il ne se censure jamais. Une raison : il est honnête.

NOTES

Notes 1. Section Administrative Spécialisée. 2. Assistance Médicale Gratuite. 3. Dans cette version 2011, 1er chapitre : de 31 à 41 pages (+ 9 p) : p. 15-56 ; ch. 8 : de 27 à 28 p. (+ 1 p.) : p. 225-253 ; ch. 9 : de 31 à 32 p. (+ 1 p.) : 254-286 ; Conclusion : de 5 à 9 p (+ 4 p.) : p. 354-362 ; Sources et bibliographie : de 8 à 14 p (+ 6 p.) : p. 369-379. 4. Sont dénombrées 76 manifestations de rappelés en 1956. 5. Dans le cadre de la FNACA, Espace Parisien Histoire Mémoire Guerre d’Algérie. 6. T. 1, L’avertissement 1943-1946, Vincennes, SHAT, 1990, 550 p. ; t. 2, Les portes de la guerre 1946-1954, ibid., 1998, 1023 p.