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And Patrick Habis

Société laïque et Islam : aux frontières du dialogue

Robert Bistolfi: Membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée.
27 juin 2013
1. Le chaudron où bout la « guerre des civilisations » est en surchauffe. Il est aujourd’hui difficile d’ignorer les événements comme les prises de position anxiogènes qui l’alimentent. Le « suspect » qui menace à la fois la cohésion identitaire et la sécurité n’est plus le juif : le musulman a pris la relève et se voit doté d’une propension innée à l’extrémisme.

L’islam n’est-il pas ontologiquement fanatique ? Des faits épars et rapportés par les médias reflètent – et alimentent – un inquiétant glissement d’ensemble. En vrac, et sans être exhaustif : protestations contre la décision de justice en faveur de la « nounou voilée » de la crèche Baby Loup ; propositions visant à étendre en France le champ des interdictions du « voile » ; multiplication des demandes appelant à une législation restrictive de la pratique religieuse dans les entreprises privées ; dégradations de mosquées et de centres culturels musulmans ; agressions physiques de femmes voilées… [1] Ces faits sont de nature et d’importance très inégale, mais, rapprochés, ils font sens. Les précautions de style touchant au « bon » musulman qui n’aurait rien à redouter seront vite oubliées, et le rejet de la présence musulmane se voit alimenté par le sensationnalisme des « unes » de périodiques se prétendant de qualité. Peut-on pointer ici, également, le jeu douteux du ministre de l’Intérieur : loin de toute prudence laïque, ne s’était-il pas aventuré à arbitrer entre les légitimités du port de la kippa et du voile ? En bout de chaîne, l’on ne s’étonnera pas d’avoir à constater que les actes antimusulmans ont en 2012 progressé pour la troisième année consécutive. Même si Jean-Louis Bianco, président de l’Observatoire de la laïcité, affirme heureusement que les conflits réels – dans l’entreprise, à l’hôpital… – trouvent le plus souvent une réponse dans le dialogue, l’imaginaire du grand public demeure largement dominé par l’inquiétude. [2]

2. Comment lutter contre la concurrence mortifère entre les identités de groupe, chacune ancrée dans une croyance religieuse et une tradition culturelle également closes ? Le noyau dur des incompatibilités religieuses, en particulier, rend difficile l’émergence d’un corps de valeurs à vocation universelle qui seraient réellement en partage. Dès lors, tout ce qui vient ébranler les grands édifices dogmatiques doit être examiné avec soin. Il faut d’abord être attentif aux ébranlements internes de chaque construction, avec des hérésies ou contestations dont certaines – mais non pas toutes, hélas ! – peuvent être porteuses d’ouverture à l’égard de l’autre. Il faut être attentif également aux ébranlements que, malgré tous les replis défensifs, chaque grand système explicatif subit du fait de la globalisation économique. Celle-ci impose et multipliera de plus en plus des « frottements » entre cultures. Les emprunts et les reconnaissances croisées vont-elles croître, remettant en question la vision autocentrée des groupes ?

3. Être attentif à ce qui brouille les frontières et peut élargir le terrain du dialogue… Des secousses fondamentales pourront voisiner avec des faits d’apparence anodine ; mais tous, collectivement, seront porteurs d’un sens utile en longue portée. S’il est impératif aujourd’hui de guetter les ruptures, les innovations, les interrogations – et cela du fait micro-culturel aux grandes réformes systémiques, il faut le faire au sein des différentes traditions. [3] Dans cette optique, peut-on évoquer tout d’abord la réorientation fondamentale du catholicisme qui fut recherchée par la « théologie de la libération » : elle eut le sort que l’on sait à Rome, mais le rapprochement audacieux qu’elle osa entre l’esprit évangélique et un marxisme non ossifié vivifie encore aujourd’hui les luttes progressistes du continent sud-américain. A-t-on été assez attentif, plus récemment, à un micro-événement – mais porteur lui aussi d’une rupture inattendue – lorsque, dans le Vaucluse, le NPA (Nouveau Parti Anticapitaliste) avait investi lors d’élections régionales une candidate voilée ? La direction nationale du parti désavoua l’initiative, mais une alliance progressiste – analogue à celle de la rose et du réséda, que célébra Aragon pendant les années noires – avait pourtant voulu refleurir là. Les mouvements féministes très divers qui ont émergé ça et là dans la mouvance islamique invitent également à la réflexion. De vifs débats accompagnent le phénomène : débats entre mouvements, et aussi interpellations de certaines féministes du camp laïque. On n’entrera pas dans le détail de ces discussions : l’important, ici, est qu’une telle émergence ait lieu, que l’univers du dogme et de la loi – masculin et patriarcal s’il en est – soit interrogé, contesté à des niveaux divers, sommé de renouveler les interprétations. [4] Osera-t-on citer, enfin, le débat français relatif au « mariage pour tous », avec la déroutante « alliance du refus » nouée entre opposants catholiques et musulmans ? Des catholiques côtoyant des musulmans dans les manifestations parisiennes, une Frigide Barjot se rendant au Congrès de l’UOIF ! On peut ne voir dans ces rapprochements que confusion et alliance opportuniste de conservatismes obtus. Ce qu’ils sont sans doute ; pourtant, au-delà, est mise en lumière l’une des données vraiment originales de la modernité : un individualisme qui conduit chacun, tout en se référant à un système de valeurs traditionnel, à inventer des réponses personnalisées, à innover de manière inattendue. Les porosités apparues entre mouvements animés par des idéologies radicalement différentes sont bien sûr surprenantes. Le fait, au-delà de l’anecdote, révèle néanmoins un paradoxal progrès de l’autonomie des personnes par rapport à une discipline de la tradition longtemps vécue comme non négociable. Autonomie dont témoigne tout autant l’extraordinaire « bricolage » que s’autorisent les croyants, quelle que soit leur obédience : catholiques pratiquants ne se bornant pas à contourner les interdictions de l’Eglise touchant à la sexualité, et mettant en doute parfois jusqu’à l’existence de l’Enfer ; musulmans (dans une religion où nulle institution ne prévaut sur le dialogue singulier entre le croyant et Dieu) dispersés entre les interprétations du Livre…

4. Certains feront observer que les ruptures constatables ici et là ne font surtout qu’exprimer l’émiettement anomique des sociétés modernes, et qu’elles n’annoncent en rien un réel élargissement du champ des rencontres. On peut partager ce pessimisme car beaucoup d’autres facteurs – en bref la destructrice crise économique et sociale, l’épuisement d’un système institutionnel incapable de gérer la diversité – pèsent dans le sens de la crispation identitaire et de la méfiance à l’égard de l’autre. Revenant à l’accueil de l’Islam et des musulmans – enjeu crucial de la période – ce pessimisme ne dispense pourtant pas d’agir. Au niveau de l’Etat, pourtant, la tentation est toujours présente de traiter la « communauté musulmane » comme un corps étranger. L’intervention directe du ministère de l’Intérieur dans la gestion du culte, impensable aujourd’hui avec d’autres religions, semble normale lorsqu’il s’agit de l’islam et des musulmans. Elle a pour corollaire la reconnaissance d’une fonction de contrôle religieux des autorités de certains pays d’émigration : Maroc, Algérie, Turquie… Tout cela témoigne de craintes et du refus implicite d’un Islam réellement « de France », avec des musulmans – le renouvellement des générations ayant joué – pouvant se révéler plus exigeants en raison d’une meilleure connaissance de leurs droits. La méfiance, toujours, a tendu à transformer la laïcité – dispositif institutionnel pacificateur à l’origine – en une idéologie d’Etat insidieusement réductrice des libertés individuelles dans l’espace public.

5. Les responsabilités mêlées du journaliste et de l’intellectuel doivent aussi être soulignées. Dans L’islam imaginaire : la construction médiatique de l’islamophobie en France (1975-2005), Thomas Deltombe avait excellemment analysé les glissements de l’information ayant consolidé une image négative de l’islam. Il suffit de parcourir la presse quotidienne ou les titres accrocheurs de l’Express, du Nouvel Observateur, du Point…, pour constater que la construction du rejet est toujours à l’œuvre, – et toujours payante dans tous les sens du terme parce qu’agissant sur un terreau de lecteurs hélas acquis. C’est peut-être du côté des intellectuels que les responsabilités comme les défis sont le plus manifestes. Qui dit « intellectuel » dit acceptation de dialogues conflictuels à développer dans la transparence. Sur ce point, la sélection des personnalités musulmanes dont la parole est jugée digne d’un échange entre pairs se fait dans l’opacité. Une gradation dans l’acceptation conduit du consensuel Tareq Oubrou, reconnu modéré et donc admissible, à un Tariq Ramadan déclaré indocile et délégitimé dès le départ en tant qu’intellectuel. Combien de penseurs médiatiques jouant aux censeurs n‘ont-il pas contribué à écarter ce dernier du champ des débats licites ! Il ne s’agit évidemment pas, ici, de se prononcer sur le fond d’une position individuelle et d’une démarche militante, mais d’illustrer à travers un cas trop médiatisé une réticence assez générale : quiconque, ancré dans la mouvance islamique et ne consentant pas au départ à des gestes de soumission, devient suspect. [5] Faut-il lire là un vieux réflexe remontant au passé colonial ? Manuel Valls et Najat Vallaud-Belkacem ont illustré jusqu’au ridicule le refus du dialogue en renonçant à se rendre à un Congrès européen, à Florence, parce que le précité Ramadan figurait aussi parmi les intervenants ! En regrettera-t-on la curiosité des anciens de l’Orientalisme, qui étaient certes attentifs aux frontières, mais au moins allaient le plus loin possible dans la connaissance de l’Autre ?

[1On ne peut bien sûr ignorer, en toile de fond, tous les actes violents qui, de par le monde, impliquent des musulmans et, exposés sur nos écrans, accréditent l’idée d’un islam intrinsèquement violent.

[2Cf . Jean-Louis Bianco : La France n’a pas de problèmes avec sa laïcité, Le Monde, 26 juin 2013.

[3 Ainsi, lorsqu’il ose le texte percutant qu’est « Comment j’ai cessé d’être juif », Schlomo Sand fait d’une pierre deux coups. D’un côté, il récuse l’assignation identitaire imposée par le raciste antisémite ; dans le même mouvement, il s’inscrit en faux contre un essentialisme juif qui prétend enfermer toute personne d’ascendance juive – et cela qu’elle le veuille ou non – dans une appartenance communautaire. Peut-on lire là un prolongement inattendu de la proclamation de saint Paul, dans l’Epître aux Galates : refuser tout caractère naturel, et donc indélébile, à une identité, n’est-ce pas déblayer la voie de la rencontre avec l’autre dans une commune humanité ?

[4On découvrira des contestations féministes analogues dans le monde juif avec les nominations de femmes rabbins du judaïsme libéral ; ou encore, au cœur de l’orthodoxie, avec le mouvement des « Femmes du Mur » qui veulent pouvoir prier comme les hommes au Mur des Lamentations.

[5Le très regretté Daniel Bensaïd avait analysé avec sa finesse et son honnêteté habituelles la démarche de Tariq Ramadan (Cf. Fragments mécréants, Mythes identitaires et république imaginaire, Ed. « Lignes et Manifestes », Paris, 2005). Nombreux sont sans doute ceux qui, comme lui, verront en T.R. « un allié de circonstance dans les combats contre l’uniformisation marchande et la misère du monde », et simultanément « un adversaire stratégique dans la lutte au long cours pour la sécularisation du monde ».