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And Patrick Habis

Smyrne 1922. Entre le feu, le glaive et l’eau

Dora Sakayan, Paris, L’Harmattan, 2000, 130 p.

Le génocide arménien, même s’il est peu reconnu internationalement, a été assez largement étudié, en particulier en Anatolie orientale. La guerre grécoturque de 1922 est aussi connue. En revanche, on connaît peu de choses sur le calvaire des Arméniens de Smyrne- Izmir en septembre 1922. Cet ouvrage est un des rares témoignages de cette tragédie. Tout commence en avril 1915 et se termine en septembre 1922 : en sept ans, plus d’un million de morts et près de deux millions de déplacés. Mais, à l’époque, l’on ne parlait ni de génocide, ni d’épuration ethnique, simplement de massacres et d’échanges de populations. L’auteur, Dora Sakayan, publie et annote ici le journal de son oncle, le Docteur Garabed Hatchérian (Barzidag 1876 – Buenos Aires 1952). La première édition, en arménien, date de 1995, suivie en 1997 d’une version anglaise. Ce témoignage, inédit en langue française jusqu’à ce jour, couvre la période allant du 15 août 1922 au 1er juin 1923. Au départ, la famille Hatchérian semble avoir échappé au génocide arménien. En effet, à partir du 24 avril 1915, les Ottomans décident d’exterminer tous les Arméniens de l’Empire et si possible tous les chrétiens, tenus à tort ou à raison pour une cinquième colonne de l’Empire russe qui, du Caucase, attaque la Sublime Porte. En Anatolie orientale et centrale, les Arméniens sont massacrés et déportés en masse. Les Assyro- Chaldéens et les Grecs isolés subissent le même sort. En revanche à Istanbul et surtout à Smyrne où les Turcs sont minoritaires, les Arméniens sont protégés par leur environnement. Ils passent donc à travers les mailles du génocide. Garabed Hatchérian est un riche docteur, occupant de hautes fonctions au sein de sa communauté, en étroite relation avec les Grecs et autres Franco-Levantins qui dominent l’économie de Smyrne et de sa région. En 1918, les Hatchérian semblent être sortis d’affaire, d’autant que l’Empire ottoman, vaincu, est en partie occupée par les Alliés. En 1919, l’armée grecque débarque en fanfare dans la ville de Smyrne sous les acclamations de la population chrétienne. En effet, Athènes a obtenu un droit de regard important sur l’Ionie, région de l’Anatolie égéenne où vit une importante minorité grecque. Mais trois ans plus tard, les choses se gâtent. Plutôt que de se contenter de l’Ionie, l’armée grecque part à la rencontre des forces nationalistes turques conduites par Mustafa Kemal Atatürk, au centre de l’Anatolie. Mal préparées et corrompues, les troupes grecques sont battues en août 1922 à Afion Karahisar. En quelques jours le front est enfoncé et les troupes turques sont aux portes de Smyrne. Le journal du docteur Hatchérian décrit bien cette période flottante. Au départ, les Arméniens sont confiants, puis petit à petit, ils s’inquiètent, d’autant qu’ils apprennent que les villages arméniens de l’arrière-pays sont systématiquement détruits et les habitants massacrés. Le génocide est en train de les rattraper. Mais, malgré tout, la bourgeoisie arménienne de Smyrne n’y croit pas. En effet, la ville et le port sont remplis de soldats et de navires grecs, français, italiens et américains. Mais entre temps, les Puissances ont changé leur fusil d’épaule et ne s’opposent plus à Kemal Atatürk. Le 11 septembre, jour de l’entrée des troupes turques dans Smyrne, les Hatchérian doivent déchanter. Les quartiers arméniens sont systématiquement brûlés et leurs occupants assassinés. Le génocide vient de les rattraper. Le docteur est même arrêté pendant une semaine par les Turcs. Il ne doit la vie sauve qu’à peu de chose. Libéré, à cause de son âge, il retrouve sa famille et réussit après moultes pérégrinations à embarquer pour l’île grecque de Mytilène. Ce passage est certainement le plus poignant de ce livre-témoignage. Ensuite, comme pour beaucoup d’Arméniens, sa vie se transforme en une planète sans visas : Mytilène, Salonique, la France et enfin l’Argentine. Une partie de la famille est morte en Anatolie, l’autre s’est dispersée dans le Nouveau monde. Près de 80 ans après, le génocide arménien vient tout juste d’être reconnu par le Parlement français et le sera bientôt par le Parlement suisse. En revanche la Turquie refuse toujours de faire amende honorable. Dans les années 30, Hitler disait « qui se souvient du génocide arménien ? ». Il était en train de préparer le deuxième du siècle.