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And Patrick Habis

Salam Kawakibi, intellectuel syrien, et le malaise du « clivage avec les jeunes de la révolution »

8 mars 2014

Les rencontres d’Averroès, créées il y a vingt ans à Marseille pour cerner et promouvoir l’ouverture dans l’espace euro-méditerranéen, sont éditées à Beyrouth depuis l’année dernière, à l’initiative de l’association Shams. Imprégnées des mouvances arabes, ces rencontres à Beyrouth servent de tribune aux pensées émergentes, qui sont autant de reflets du changement en cours, du rêve qui fermente, des critiques qui s’affinent. Au-delà des divergences, une dynamique est en marche : la volonté d’être libre a initié une prise de conscience régionale de l’universalité de l’homme. Au cœur de celle-ci, les échanges culturels, thème des rencontres d’Averroès cette année.

Les trois tables rondes ont ainsi défendu l’obligation « d’authenticité » pour toute culture, quelle qu’en soit l’ampleur, et pour tout échange, politique ou autre, que celle-ci induit. Cette exigence d’authenticité accompagnerait le rôle des intellectuels et des artistes. Une idée sur laquelle s’attarde le metteur en scène, acteur et dramaturge engagé Roger Assaf, ayant modéré l’une des tables rondes. « Un artiste ne peut faire changer les choses, mais il peut, s’il le veut, donner une forme aux questions que les gens se posent. Sa force est de faire aimer les idées, dont l’accumulation stimule, avec le temps, une possible action », affirme-t-il à L’Orient-Le Jour. Au Liban néanmoins, cet élan serait limité par « une société morcelée et disparate ». Le problème se pose, mais inversement, sur le terrain syrien.

Il existe « un décalage entre les intellectuels syriens et leur société », dénonce Salam Kawakibi, opposant syrien, qui renvoie la responsabilité de ce décalage aux intellectuels eux-mêmes, qu’ils soient en Syrie ou en exil. « La répression, la cooptation à caractère idéologique et la corruption sont les trois causes de cet écart », précise le directeur adjoint de l’Initiative de réforme arabe, basée à Paris. Se livrant ainsi à une autocritique dans une interview à L’OLJ, il rejette l’idée commune selon laquelle les intellectuels auraient initié le mouvement de contestation en Syrie. « La majorité des intellectuels était étonnée par le déclenchement du mouvement contestataire, qui n’émanait pas de leur vision, quand bien même il en défendait les valeurs », précise-t-il. Ce paradoxe serait révélateur de l’étanchéité des parois qui paraissent séparer « un milieu élitiste », d’une réalité sociétale syrienne marquée entre autres par une certaine « religiosité ». Certes, les intellectuels « se sont rejoints au mouvement en cours », mais continuent de « snober » la jeunesse. Si « leurs années passées dans les prisons syriennes ont renforcé leur éloignement de la réalité et leur recherche d’idéaux importés », leur écart par rapport aux jeunes ne saurait se justifier. « Ces jeunes non politisés ont concrétisé la pensée révolutionnaire conçue par leur élite. Ils ont aujourd’hui besoin d’un encadrement, d’une conceptualisation de leur mouvement ». Salam Kawakibi transmet, à titre d’exemple, les propos de l’un de ses pairs : « Celui qui veut me comprendre n’a qu’à me lire. » Or pareille attitude, « qui se réfugie derrière la rhétorique », nourrirait, dans l’intimité des jeunes, « la conviction d’être délaissés ». Cet abandon, qui se greffe sur le mutisme, sinon la quasi-inaction occidentale, animerait éventuellement le choix des jeunes de « se réfugier dans le spirituel, de se retrancher dans les identités religieuses ».

Interrogé par ailleurs sur la position des minorités dans ce schéma, il les répartit en trois catégories : « Ceux qui ne sont pas complices des tueries, mais qui ont peur ; ceux qui se sont habitués à la répression, étouffant toute volonté d’être libres ; et les rares qui osent s’exprimer contre le régime, et disparaissent aussitôt, dans des secteurs relevant des jihadistes ». Il affirme également que « les complices du régime, comme sœur Marie Agnès de la Croix, sont une pure fabrication des services de renseignements syriens ». « Le régime a ôté aux Syriens la capacité de se faire confiance. »