Suivez nous!

Dernier Numéro

design by Studio4u
And Patrick Habis

Saâda la Marocaine, Le café chantant, La fille des pachas

Elissa Rhaïs, Saâda la Marocaine, Le café chantant, La fille des pachas , Editions Bouchëne, 2002-2003.

Les éditions Bouchêne mènent une politique de réédition très intéressante. Trois livres de la romancière Elissa Rhaïs sont publiés en 2002 et 2003 [1]. Il faut rappeler rapidement « l’affaire » Elissa Rhaïs. Lorsqu’elle signe un contrat pour cinq ans, en 1919 aux éditions Plon, l’éditeur la présente comme une musulmane qui vient de quitter le harem, la première « Orientale » qui écrit des romans en français. Ses premiers titres seront des succès. Si la mode orientaliste décline en peinture, elle perdure en littérature. Comme certains romans de Pierre Loti, ceux d’Elissa Rhaïs sont des romans « orientaux » qui informent un public français plus large que celui des écrivains qui les ont précédés à la fin du XIXè siècle, et d’ailleurs on connaît mieux l’Orient égyptien, libano-syrien ou turc que l’Orient du Maghreb où on découvre les communautés berbères et juives. Quelle est la part orientale du Maghreb et de l’Algérie en particulier ? Elissa Rhaïs va alimenter la curiosité des lecteurs français en décrivant « les moeurs musulmanes » des femmes cloîtrées qu’elle connaît puisque son éditeur affirme qu’elle est musulmane et cloîtrée… Personne n’était dupe. Elissa Rhaïs, comme le rappelle Jean Déjeux [2], est née dans une famille juive de Blida, sous le nom de Rosine Boumendil. Elle va à l’école française, comme beaucoup d’enfants juifs (le décret Crémieux qui donne la nationalité française aux juifs d’Algérie date de 1870). Elle se marie avec un rabbin. À Paris dans les années 20, elle poursuit sa carrière littéraire, avant de s’installer à Blida, la ville qu’elle connaît le mieux avec Alger. Elle mourra à Blida en 1940. On a raconté que son neveu (le neveu du second mari) aurait écrit ses livres, à la fois nègre et amant [3] d’Elissa Rhaïs. Quoi qu’il en soit, les romans de l’« Orientale », qu’on lit avec intérêt aujourd’hui, rendent compte d’une réalité coloniale arabe et musulmane, juive, espagnole que l’intrigue amoureuse ne masque pas. Il ne s’agit pas seulement d’exotisme ou de folklore. Elissa Rhaïs connaît bien la société dont elle parle ; elle l’a observée de l’intérieur et souvent du côté des femmes, pas seulement les prostituées des cafés chantants ou des cafés clandestins des fumeurs de kif, des chanteuses et musiciennes courtisanes. La plupart des écrivains, dont André Gide, Pierre Louÿs, les frères Tharaud, Étienne Dinet… jusqu’à Isabelle Eberhardt, dont on aurait pu penser que les femmes algériennes occuperaient une place dans ses nouvelles et récits, ne voient que les femmes visibles de la société musulmane, c’est-àdire les femmes publiques des « cafés de la joie », les servantes noires porteuses de pains et de sucreries, les mendiantes et les folles. Il faut relire les récits de voyage de Gide et de Louÿs, friands de très jeunes filles, les Ouled Naïl, prostituées à Biskra, et de garçons, guides le plus souvent proxénètes et homosexuels.

Il faut relire aussi le roman d’Étienne Dinet qu’il écrit en collaboration avec son ami saharien Sliman Ben Ibrahim : Khadra, danseuse Ouled Naïl (écrit à Bou Saâda en 1909, publié en 1926 à Paris) où il met en scène une jeune Ouled Naïl exploitée par une mère proxénète, où la beauté des courtisanes s’accompagne d’une cupidité non moins grande, où l’amour hors prostitution conduit à la mort et à la folie.

On retrouve dans les romans et les nouvelles d’Elissa Rhaïs ces beautés féminines de cartes postales coloniales qui rendent les hommes fous, mais on ne reste pas seulement dans les bordels, les maisons du Village-Nègre, quartier réservé, ou les cafés chantants de luxe. Avec la romancière, on entre dans les maisons interdites aux étrangers, là où vivent les femmes musulmanes riches ou pauvres, les femmes juives consignées dans la maison des femmes ou le quartier juif. On les entend, mères endeuillées par la guerre de 14-18, soeurs, cousines, épouses heureuses ou malheureuses, amantes clandestines. Elles parlent, se parlent, rient et pleurent au patio ou au hammam… Elissa Rhaïs réussit à nous intéresser, sans folklorisme, aux coutumes et traditions juives et musulmanes de ces années 20 en Algérie, aux croyances populaires, aux rituels et aux fêtes qu’elle décrit en les intégrant parfaitement à l’histoire romanesque et sentimentale (souvent tragique) qu’elle raconte. Elissa Rhaïs aime raconter ; le lecteur a du plaisir à lire et il découvre une société complexe qu’on a tendance à oublier aujourd’hui.

On espère que Bouchêne poursuivra ce travail éditorial, nécessaire aux patrimoines algérien et français.

En complément, du côté de l’Orient, il faut lire L’Orient des femmes, le très riche et très savant recueil de textes, réunis par Marie-Élise Palmier-Chatelain et Pauline Lavague d’Ortigue, publié chez ENS Éditions, 2002, un livre passionnant sur les représentations de la femme orientale, le féminin oriental dans la littérature, l’imaginaire féminin du voyage et les visions orientalistes au féminin. On retrouvera la miniature et la poésie persanes, la poésie arabe classique et contemporaine, les excentriques Anglaises amoureuses de l’Orient Lady Montagu et Lady Stanhope, les femmes touristes en Égypte de 1869 à 1900, les femmes au désert, l’Orientale de Pierre Loti et jusqu’à Michel Foucault avec son « approche critique des notions de sérail et de despotisme ». Un cahier-images, miniatures et photographies, complète la lecture de L’Orient des femmes.

Notes : 1. Saâda la Marocaine (roman, 1919) ; Le café chantant (trois nouvelles, 1920, avec une préface de Denise Brahimi) ; La fille des pachas (roman, 1922).

2. Femmes d’Algérie, légendes, traditions, histoire, littérature, La Boîte à Documents, Paris, 1987.

3. Elissa Rhaïs, Paul Tabet, Grasset, Paris, 1982.