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Richesses de l’immigration : la myopie française

Robert Bistolfi: Membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée.
16 septembre 2009
Le pays de Jacques Berque et de Maxime Rodinson est-il devenu myope ? C’est ce que donne à penser la lecture de deux documents que le hasard des parutions rapproche : une enquête sur l’implantation et l’évolution de l’Islam de France [3] ; un article sur la situation de l’enseignement de l’arabe [4] .

L’IFOP a interrogé un ensemble représentatif de « personnes issues d’une famille d’origine musulmane ». Un premier tableau a pu être dressé de la géographie et de la démographie de l’Islam de France. Ce qu’il nous apprend confirme ce qu’intuitivement l’on pressentait : présence principale dans les zones urbaines ou industrialisées, jeunesse de la population, importance des catégories populaires… Le second tableau, qui porte sur la pratique religieuse, met à bas divers préjugés sur la dérive communautariste des musulmans. On découvre bien sûr des différences par rapport à la population d’origine catholique qui est présupposée exprimer une sensibilité « de souche » : une pratique nettement plus vivante chez les musulmans, un plus grand respect des obligations rituelles, des pratiques de consommation influencées par la tradition… Mais il apparaît également que la relation à l’Islam ne relève pas de l’enfermement contraignant que l’on dénonce de l’extérieur : la distinction entre musulmans croyants et pratiquants (33%), croyants non pratiquants (38%) et personnes se déclarant simplement d’origine musulmane (25%) montre que les comportements sont diversifiés. Pour ce qui est de la pratique religieuse, l’on constate peu de différences selon le sexe, alors que la classe d’âge joue : les jeunes sont nettement moins assidus pour ce qui est des prières quotidiennes, mais en revanche leur fréquentation de la mosquée croît en longue période. Jeûne du Ramadan, pèlerinage à la Mecque, consommation d’alcool… : l’enquête confirme aussi bien la permanence de marqueurs identitaires forts qu’une individualisation des comportements. Cette individualisation est confirmée par un « focus » sur les femmes musulmanes croyantes et pratiquantes [5] : seulement 26% d’entre elles portent le voile, et la proportion tombe à 8% chez les moins de 35 ans (il faut confronter ce chiffre à l’émotion que quelques burqas provocatrices ont suscité). À la question sensible : « Accepteriez-vous que votre fille se marie avec un non-musulman ? », les réponses sont extrêmement éclatées : si 27% des musulmanes pratiquantes ne l’accepteraient en aucun cas, 56% y seraient disposées (fut-ce avec des réticences pour certaines d’entre elles). L’acceptation sans réserves passe à 56% chez les musulmanes non pratiquantes, et à 76% chez celles se disant seulement d’origine musulmane. La permissivité en matière de mœurs (concubinage, divorce, contraception, liberté sexuelle avant le mariage…) est caractérisée aussi par un large éventail d’attitudes : plus que la simple croyance, l’intensité de la pratique religieuse est déterminante de positions restrictives.

À l’évidence, un sondage a des limites et ne remplace pas un travail sociologique plus circonstancié. Il permet toutefois d’apercevoir le processus d’intégration qui est à l’œuvre. Le terme « intégration » a mauvaise presse pour plusieurs raisons compréhensibles, mais si l’on entend par là les échanges croisés auxquels une société et ses nouveaux arrivants procèdent, les deux se transformant mutuellement et renouvelant ainsi l’identité d’ensemble de la collectivité nationale, alors ce terme convient pour qualifier la manière dont, la durée aidant, les musulmans se fondent dans la société française en devenant une de ses composantes originales…

Ces musulmans, qu’ils soient français ou de France, sont originaires dans leur grande majorité du monde méditerranéen, arabo-berbère et turc. Ce qu’ils nous ont apporté et nous apportent sur le plan culturel, eux-mêmes et leurs descendants citoyens français, est un héritage que nous avons négligé. Myopes, nous n’avons pas vu la valeur du « capital symbolique » dont ils sont détenteurs, et nous nous sommes focalisés médiocrement sur les difficultés adventices d’une intégration en bonne voie. Cette myopie est évidente sur le plan linguistique : l’enseignement de l’arabe en France est totalement naufragé.

Les chiffres sont parlants. Dans le primaire, moins de 23.000 élèves apprennent l’arabe. L’enseignement dans les langues et cultures d’origine (ELCO) y souffre de plusieurs carences depuis longtemps identifiées, Au collège, projeter des cours de langue arabe c’est courir le risque de stigmatiser un établissement. La situation dans les lycées est également mauvaise, avec une demande trop faible qui ne permet plus, souvent, le maintien d’un enseignement. À l’université, enfin, de 4 à 5.000 étudiants seulement sont inscrits. Tous ces chiffres devraient être accompagnés de commentaires explicatifs, mais tels quels ils sont déjà à rapprocher du sort beaucoup plus enviable d’autres « langues rares » : ainsi, 12.000 élèves apprennent le portugais, et 7.000 l’hébreu… Parmi les explications d’une telle situation, on n’en évoquera qu’une : l’absence de volonté politique de hausser l’enseignement public de l’arabe au niveau qui devrait être le sien en tant que grande langue de culture. D’où le glissement vers des enseignements privés, associatifs ou confessionnels, qui - pour certains d’entre eux – sont porteurs d’objectifs autres que purement culturels.

Du temps où Jean-Pierre Chevènement était ministre de l’Education nationale, un rapport avait été demandé à Jacques Berque sur le sujet : il plaçait haut les ambitions, mais la voie qu’il préconisait n’a pas été suivie longtemps. Plusieurs éléments nouveaux devraient pourtant inciter à plus de volontarisme, et d’abord les transformations au sein du monde arabe : le développement plus soutenu de la scolarisation, les simplifications intelligentes de la langue, le mouvement unificateur que cette langue connaît, grâce en particulier aux médias panarabes, tous ces faits contribuent à accroître sensiblement le nombre de locuteurs lettrés. N’oublions pas, enfin, les relations économiques et un marché porteur où, plutôt qu’un anglais mal maîtrisé, la connaissance de l’arabe serait très appréciée.

La volonté culturelle et l’intérêt économique sont à rapprocher ici pour regretter la déshérence à laquelle il a été consenti. D’autres n’ont pas eu les frilosités françaises : à la rentrée 2009, le Danemark a introduit l’arabe dans les collèges où les élèves d’origine palestinienne, libanaise et irakienne sont nombreux…

[1Institut Français d’Opinion Publique (IFOP), Enquête dur l’implantation et l’évolution de l’Islam de France, 1989-2009, Publication Août 2009, www.ifop.com

[2Brigitte Perucca, La langue arabe chassée des classes, Le Monde, 9 septembre 2009.

[3Institut Français d’Opinion Publique (IFOP), Enquête dur l’implantation et l’évolution de l’Islam de France, 1989-2009, Publication Août 2009, www.ifop.com

[4Brigitte Perucca, La langue arabe chassée des classes, Le Monde, 9 septembre 2009.

[5Sondage de 2003.