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Retour de Téhéran

Jean-Paul Chagnollaud: Professeur des universités et Directeur de l’iReMMO
28 mars 2008
Avec l’Iran, nous sommes désormais entraînés dans une sorte de cercle vicieux où les analyses sont noyées par une surenchère verbale : certains responsables politiques occidentaux semblent jouer à celui qui sera le plus ferme et le plus intransigeant à l’égard de dirigeants iraniens qui tiennent de leur côté le discours radical que l’on sait. Ces surenchères sont dangereuses car elles ne se préoccupent pas suffisamment des perceptions des opinions publiques. Ainsi, le président Sarkozy qui assène son refus de rencontrer le président iranien ne prend pas en compte l’impact dévastateur de ses formules dans l’opinion publique iranienne : celle-ci ne comprend plus ce que devient la politique de la France sur laquelle beaucoup d’Iraniens critiques du régime comptent pour sortir de leur enfermement.

Après la détente consécutive à la chute du mur de Berlin, le 11 septembre et la réponse des Etats-Unis ont produit de nouveaux antagonismes que certains estiment fondamentaux puisqu’ils prendraient la forme d’un choc des civilisations.

Dans cette nouvelle configuration, les Etats-Unis ont désigné leurs ennemis dans cet « axe du mal » où l’Iran, après l’Irak, occupe désormais une place centrale surtout depuis qu’il est soupçonné de vouloir se doter de la bombe atomique.

Depuis quelques années, la perception dominante de ce pays en Occident s’est ainsi largement focalisée sur l’image d’une puissance régionale imprévisible et dangereuse prête à tout pour imposer son influence dans la région et menacer gravement l’Etat d’Israël dont le principe même de l’existence est nié. Sans sous-estimer la part de vérité que peut contenir cette représentation, la surenchère de propos inquiets et alarmistes sur l’Iran fait oublier la singularité de la situation d’encerclement géostratégique dans laquelle il se trouve, les contradictions internes de son régime autoritaire qui ressemble davantage à un archipel de zones d’influence qu’à un système très centralisé et son inépuisable richesse culturelle et humaine enracinée dans une très ancienne civilisation. Au lieu de penser cette complexité, les représentations occidentales ont tendance à la ramener à la caricature de son régime aidées, il est vrai, par les discours radicaux et outranciers du président Mahmoud Ahmedinejad qui viennent conforter aux Etats-Unis et ailleurs tous ceux qui veulent en découdre avec les islamistes de Téhéran.

Cette cacophonie guerrière lancée par le président Bush, appuyée par certains dirigeants occidentaux, et largement alimentée par la radicalité populiste du président iranien produit une configuration stratégique à haut risque dans laquelle tout, et donc le pire, devient possible avec comme perspective potentielle une attaque des Etats-Unis et d’Israël contre les principaux sites nucléaires iraniens.

Dans de telles conditions, pourquoi diable (!) se rendre dans ce pays ?

Tout simplement pour tenter de dépasser cette sémantique réductrice et essayer d’apercevoir les Iraniens tels qu’ils sont sans pour autant être dupe de la violence du pouvoir en place dont on sait comment il a, au moins dans les premières années, mutilé et étouffé la société qu’il domine.

Dès qu’on arrive à Téhéran - énorme métropole de quinze millions d’habitants le plus souvent bloquée par un gigantesque flot de voitures collées les unes aux autres – on comprend vite que tout est bien plus complexe que les caricatures simplistes dont les esprits occidentaux sont parfois encombrées. Comme dans bien d’autres pays, on sent d’abord cet élémentaire et fondamental besoin de vivre d’une population fiévreusement accaparée par les soucis de la vie quotidienne. Chacun vaque à ses occupations sans se soucier des enjeux stratégiques du monde qui semblent très loin des réalités prosaïques d’une situation sociale et économique suffisamment difficile pour absorber toutes les énergies individuelles. Dans plusieurs des conversations que j’ai eues avec des hommes et des femmes aux statuts sociaux pourtant bien différents, je n’ai jamais senti autre chose qu’une envie de vivre en paix aussi normalement que possible sous un régime pesant avec lequel on essaie constamment de ruser. Qu’il s’agisse d’un fonctionnaire, d’une étudiante en droit, d’un marchand de tapis, d’un journaliste de la télévision, d’un artisan du bazar, d’une responsable d’une agence de tourisme, d’un économiste, d’une responsable universitaire, d’un architecte ou d’un chauffeur de taxi, chacun était d’abord préoccupé par sa vie personnelle, son travail et ses difficultés financières. Aucun n’envisageait le risque d’une attaque contre son pays qui, disaient-ils souvent, a pris l’habitude de ces menaces occidentales. Menaces que beaucoup avaient tendance à prendre avec une certaine condescendance sur le thème : pour qui ces gens nous prennent-ils ? ils oublient que nous sommes un grand pays, que nous sommes des Iraniens, c’est-à-dire un peuple enraciné dans une identité forgée par des siècles d’histoire …. Cette aspiration à la vie et donc à la paix est peut-être aussi liée au souvenir de la terrible guerre de huit ans contre l’Irak (entre 1980 et 1988) dont personne ne m’a spontanément parlé, comme si elle avait provoqué un traumatisme qu’on voudrait oublier.

Contrairement à ce qu’on peut croire à Paris, les critiques à l’encontre du régime paraissent fréquentes même si elles demeurent discrètes. Ce constat n’est bien sûr qu’une impression et non le résultat d’une analyse globale mais c’est en tout cas ce que j’ai ressenti partout où je suis allé y compris dans des enceintes plus ou moins officielles où je ne m’attendais pas à ce que mes interlocuteurs prennent leurs distances vis-à-vis de telle position gouvernementale ou de tel dispositif légal.

Les étudiants devant lesquels j’ai été amené à faire des conférences à l’université de Téhéran se sont exprimés, devant leurs professeurs, avec beaucoup de liberté sur des sujets aussi délicats que le nucléaire, Israël ou la censure…J’ai été assailli de questions de toutes sortes notamment sur la politique étrangère française qu’ils craignent de voir s’aligner sur celle des Etats-Unis. Dans ces débats, on sentait une profonde envie de découvrir le monde et donc aussi de s’y intégrer pleinement tout en restant soi-même, c’est-à-dire Iraniens et fiers de l’être. L’intériorisation de ce sentiment d’appartenance à une grande nation et la fierté qui en découle m’a beaucoup frappé … Cette dimension n’est pas si courante au Moyen-Orient où un Libanais a bien du mal à s’arracher à son appartenance communautaire, où un Kurde se ressent d’abord comme tel quel que soit le pays dans lequel il vit, tandis qu’un Irakien d’aujourd’hui se sent souvent d’abord chiite, sunnite ou kurde…

Vu de Paris, on a l’impression que la question du nucléaire est centrale dans ce pays et il est probable qu’elle soit abondamment discutée par certaines élites et les responsables politiques. La presse en traite aussi régulièrement et, quand la dernière résolution du Conseil de sécurité a été votée en mars 2008, les quotidiens y ont consacré leur première page. Dans la population, par contre, cela ne semble pas être le cas même s’il est bien difficile de le savoir en l’absence d’enquêtes précises. En tout cas, mes multiples interlocuteurs n’en ont jamais fait une interrogation majeure. Et quand je leur proposais d’en parler, ils étaient nombreux à défendre la position officielle consistant à exiger que la communauté internationale reconnaisse le droit de l’Iran à se doter de l’énergie nucléaire à des fins pacifiques. Question d’honneur national et de développement. Le recours à cette énergie permettant, comme le proclame le gouvernement, de sauvegarder une partie du pétrole qui n’est pas une ressource inépuisable. Dans l’ensemble, ils ne semblent pas croire que le régime veuille se doter d’une bombe et les plus informés estiment que, de toutes façons, l’Iran n’en aurait pas les moyens avant plusieurs années.

En fait, ce qui préoccupe d’abord les Iraniens rencontrés est l’emploi, l’inflation et plus généralement les conditions de vie et de travail. Le chômage touche une part importante de la population sans qu’on puisse en évaluer vraiment l’ampleur tant les chiffres officiels sont controversés. Manifestement cette économie rentière contrôlée par le pouvoir est très loin d’avoir créé suffisamment d’emplois pour une population de plus de 70 millions d’habitants parmi lesquels une grande proportion de jeunes qui essaient de trouver leur place… Et beaucoup d’Iraniens vivent en dessous du seuil de pauvreté. L’inflation atteint toute la société et déstabilise davantage encore les faibles revenus qui sont légion. Là non plus on ne dispose pas d’évaluation fiable mais le chiffre de 20% par an est plausible. Cette constante montée des prix avec la dévalorisation de la monnaie qu’elle entraîne est visible et palpable chez la plupart des commerçants puisque beaucoup disposent d’un petite machine à compter les billets… La coupure de base de 10.000 rials (ou 1.000 tomans) vaut environ un dollar, ce qui signifie que le moindre achat implique de sortir des dizaines de billets pour le régler. Sans ces machines, payer et rendre la monnaie serait donc un long et fastidieux comptage.

Et puis il y a la question des femmes. La principale représentation véhiculée en Occident est souvent celle de ces femmes voilées, tout en noir, qui défilent en masse dans la rue pour soutenir le régime. Après le poids des mots, la force des images vues à la télévision… Pendant ce séjour à Téhéran et à Ispahan, je n’ai guère croisé ces femmes habillées de manière traditionnelle. Celles qu’on rencontre, si elles portent évidemment toutes le tchador, sont vêtues « à l’occidentale » avec de longues jupes, des pantalons ou des jeans. Leur élégance n’a rien à envier aux femmes qu’on peut en France… Et surtout on devine facilement la féminité sous le tchador. C’est d’ailleurs toute la subtilité de ces comportements qui, tout en se pliant à la règle, n’entendent pas renoncer à leur identité de femmes qui, je l’imagine, doit se déployer très vite dès que le seuil de la maison est franchi. On a ainsi l’impression que, sur ce sujet comme sur bien d’autres, il doit y avoir un énorme contraste entre le dehors et le dedans, pour ne pas parler de schizophrénie ; le premier étant lourd de contraintes et de répressions sociales même si la police des mœurs s’est faite plus discrète ces dernières années ; le second étant au contraire l’espace de la liberté retrouvée même s’il existe des différences selon les milieux sociaux et les traditions familiales. L’un de mes interlocuteurs à qui je demandais pourquoi il y avait tant de voitures à Téhéran m’a répondu, avec un léger sourire, que tout le monde en voulait une parce que c’était un espace d’intimité ; ainsi pas besoin d’attendre de rentrer chez soi…les files de voiture qu’on peut trouver devant les marchands de glace sont très explicites à cet égard : à l’intérieur, des couples prennent tout leur temps pour déguster ce qu’ils viennent d’acheter !

Bref, l’Iran n’est pas ce pays mis en coupe réglée par un bataillon d’ayatollahs intégristes. Bien entendu, ces derniers existent et disposent d’une lourde influence dans bien des secteurs d’un pays dont ils contrôlent l’essentiel des activités surtout quand elles sont productrices de richesses, à commencer par le pétrole et le gaz. Mais à côté de ce pouvoir sans doute plus divisé qu’il n’y paraît, il y a la société civile [1] ou, en tout cas, une partie de celle-ci qui, tout en s’accommodant de ce régime faute de pouvoir faire autrement, essaie de vivre différemment en attendant le jour où les choses pourront changer. Au lieu de participer à la diabolisation de ce pays en se laissant aller parfois à des propos dévastateurs, les dirigeants européens devraient au contraire chercher à ouvrir des passerelles à tous les niveaux (industriels, culturels, universitaires…) pour pousser l’Iran à s’ouvrir comme cela a été tenté à l’époque du président Khatami. C’est d’ailleurs ce qu’ils ont fait, pour le moment sans succès, dans la question si complexe du nucléaire. Le meilleur service que l’Occident peut rendre aux radicaux de ce régime est de les menacer de sanctions voire d’une guerre car, dans ce type de configurations, le sursaut d’unité nationale joue à plein. La politique fondée sur le dialogue et la négociation doit donc être poursuivie même si elle s’annonce très difficile à tenir face à un président iranien démagogue et populiste, élu jusqu’en 2009, dont l’influence risque d’être consolidée par la victoire que les conservateurs viennent de remporter aux élections législatives de mars 2008.

[1Sur ce sujet, lire l’excellent livre de Sepideh Farkhondeh, Société civile en Iran, Mythes et réalités. L’harmattan. 2008