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Regarder l’étoile

Pierre Blanc: Rédacteur en chef de Confluences Méditerranée, Chercheur au Centre international des hautes études agronomiques méditerranéennes (CIHEAM)
5 avril 2011
La nuit est tombée sur Jenine et l’étoile semble avoir disparu... Juliano Mer-Khamis vient de tomber sous le feu d’un homme sans visage laissant ceux qui l’aimaient dans la nuit épaisse du camp où il avait choisi de vivre. Devant le théâtre de la Liberté, qu’il avait fondé en 2006, il a été abattu par celui - et sans doute ceux - pour qui ce mot de Liberté est à recouvrir d’un linceul.

Juliano était le fils de l’impossible. Il était né d’une rencontre improbable entre Arna Mer, une juive israélienne, et Saliba Khamis, un arabe israélien de Nazareth. Sa mère était une activiste juive pro-palestinienne qui avait fondé à Jenine le premier théâtre de la Liberté en 1989. C’est à elle qu’il avait consacré un très beau film – The Arna’s Children - sur la vie dans ce camp à l’heure de l’intifada. Son père issu d’une famille chrétienne de Galilée avait été le secrétaire général du parti communiste israélien. Pour l’un comme pour l’autre, la vocation de l’engagement politique était de rendre possible le rapprochement des hommes par la transformation sociale.

Nourri par ce double enracinement, Juliano n’avait eu de cesse de déployer son être vers l’idéal exigeant d’une paix juste entre Israéliens et Palestiniens. Sans provocation mais parce que c’était sa plus intime réalité, il se définissait à la fois comme Juif et Palestinien. Et comme judéo-palestinien, il avait choisi de lutter contre la perpétuation d’un conflit qui le divisait dans sa chair.

Pour faire avancer l’avènement d’une paix durable, Juliano voulait promouvoir le dialogue entre Israéliens et Palestiniens. « Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots » aurait-il pu dire à la suite de Martin Luther King. Mais son engagement n’était pas dicté par un quelconque « ni-ni », autant sans lendemain qu’empreint de couardise. C’est par le décryptage de la situation qu’il avait pris fait et cause non pas contre Israël mais pour la libération de ses frères palestiniens. De militaire israélien, il était ainsi devenu militant palestinien.

Ayant bien saisi qu’il n’y a pas de paix possible sans dignité pour tous, il s’était lancé dans sa dernière aventure : celle de faire renaître le théâtre de la Liberté après sa destruction lors de l’opération « Rempart » lancée par Tsahal durant l’intifada Al-Aqsa. Sur le fatras laissé par la violence des blindés, l’acteur et le réalisateur qu’il était avait su reconstruire ce lieu de parole, d’expression et de rencontres, avec l’aide de Zakaria Zoubeidi, un ancien leader des brigades des martyrs d’Al Aqsa. Ce lieu il le voulait au service de la liberté et de la fraternité : deux valeurs sans doute jugées trop dangereuses pour certains fossoyeurs de l’humanité, à l’évidence frappés eux-mêmes par la déshumanisation vers laquelle conduit parfois la violence de la vie. Ce sont sans doute ceux-là qui ont frappé comme ils avaient déjà essayé de le faire en s’attaquant plusieurs fois au théâtre. Un lieu de culture qui élève l’homme n’est-il pas aux antipodes de la vision de ceux qui ne s’élèvent qu’en écrasant les autres ? Un lieu qui exalte les Lumières peut-il convenir à ceux qui préfèrent la nuit de l’obscurantisme ?

Alors que le joug israélien s’alourdit dans les Territoires et que les Palestiniens se divisent comme jamais, une étoile nous a quittés. Regardons-là. Elle nous indique que tout est possible. Encore.