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And Patrick Habis

Ramallah, du rêve… à la réalité ?

Loin de l’emballement que provoque l’essor économique que semble connaître Ramallah et derrière l’apparence d’une ville présentée comme le fer de lance et la vitrine miraculeuse et merveilleuse du futur Etat palestinien, l’ouvrage de Benjamin Barthe donne à voir une réalité nettement moins réjouissante et dresse un bilan très contrasté de la situation, à contre-courant de ce qui est habituellement énoncé depuis quelque temps.
S’appuyant sur son excellente connaissance des intérêts et des enjeux due à son expérience de journaliste sur le terrain pendant plusieurs années, illustrant ses propos par des entretiens et des données précises, l’auteur fait un constat sévère de la politique menée par l’Autorité palestinienne et notamment de la volonté de Salam Fayyad de construire un Etat de fait, de manière pragmatique, en débutant par l’aspect économique.
Pourtant, la stratégie consistant à édifier un Etat de manière pacifique et empirique, en se basant sur des fondations concrètes, donc économiques, devrait pouvoir permettre d’aboutir par la suite et plus facilement à la « simple » reconnaissance officielle d’un Etat déjà existant. Cette idée n’est pas inintéressante et rappelle la vision des pères fondateurs de l’Europe, qui ont permis la création des Communautés européennes grâce aux politiques économiques. Mais ce qui pouvait se concevoir entre Etats libres et souverains apparaît difficilement transposable au sein d’un territoire soumis à occupation par un Etat tiers et qui, de ce fait, n’est ni maître de son économie et de ses finances, ni libre de ses décisions.
Au-delà de ce procédé, Benjamin Barthe pointe les contradictions inhérentes à la manière de faire qui a été choisie, elle-même due à la situation d’occupation dans laquelle se trouve la Palestine. Il estime ainsi que cette révolution économique n’est qu’un leurre, une fausse croissance, non durable, qui n’existe que du fait de l’aide des pays donateurs qui vient ainsi gonfler artificiellement le secteur public. Cela engendre un semblant de prospérité, forcément fragile, puisque sous perfusion internationale et soumis aux décisions arbitraires d’Israël qui, par sa réglementation tatillonne et par l’occupation des territoires, ne permet pas le développement réel de l’économie et une véritable liberté de circulation des produits (et que dire de celle des hommes ?).
Si la réussite économique est un simple mirage,, elle risque à l’inverse, d’engendrer des effets bien réels sur la société palestinienne : derrière ce symbole d’un développement euphorique basé sur le libéralisme économique, c’est une réalité autrement plus compliquée et hasardeuse qui se dessine. Apparaît ainsi un accroissement des disparités entre Palestiniens à l’intérieur de Ramallah, entre ceux qui bénéficient de ce boom économique et les autres, mais également entre les Palestiniens des différentes zones de Palestine (sans même évoquer les habitants de Gaza), tant cette envolée ne concerne que la seule ville de Ramallah qui devient, de fait, une sorte de métropole à part, d’enclave, au sein des territoires. Une enclave dorée à l’intérieur de territoires euxmêmes enclavés : l’image ferait sourire si elle n’était révélatrice de la situation d’un territoire coupé par l’occupation et redécoupé par l’économie à brève échéance. Le renforcement de ces inégalités sera mal vécu par la population et engendrera inéluctablement à terme des frustrations et des rancoeurs, ne prédisposant pas à la constitution d’un Etat.
L’auteur met aussi en exergue l’ambiguïté de l’aide internationale, source essentielle de ce développement économique, qui reste indispensable à la population mais qui participe aussi à une forme d’assistance et à terme d’acceptation passive de l’occupation. Population qui, pour une partie au moins, s’occidentalise, se convertit aux joies de la consommation et du crédit et, sommée de rembourser ces emprunts, se dépolitise, apparaît moins prompte à se révolter contre une occupation dont elle va s’accommoder. Enfin, l’évolution autoritaire de l’Autorité palestinienne, soucieuse de répondre aux exigences des pays donateurs et de ne pas perdre les manettes du pouvoir, n’est pas passée sous silence.
L’auteur donne ainsi très clairement, même à ceux qui ne sont pas familiers du conflit israélo-palestinien, les clés pour une compréhension de la situation actuelle en Palestine, en évitant les tentations du mirage qui voudrait voir en Ramallah, une sorte de nouvel eldorado, qui prouverait que tout ne va pas si mal que cela dans les territoires, puisque l’on y vit bien et que l’on peut même y faire des affaires. Il pointe du doigt le danger de l’acceptation du statu quo, de l’occupation à laquelle peut mener cette illusion économique, sans garantie aucune de la viabilité de cette expansion.
Il montre bien que Ramallah est une bulle, fictive, susceptible d’exploser si l’aide internationale venait à manquer, masquant, par un pseudo succès économique, l’échec du politique, une simple illusion avec laquelle chacun se berce pour ne pas voir le fiasco des vraies-fausses négociations de paix.
On peut toutefois comprendre le souhait d’une population qui, après des années d’occupation sans réel espoir de sortie de cette situation, préfère s’évader à travers ce rêve d’une réussite économique, matérielle, et s’attacher à tenter de mener une vie décente, plutôt que de rester prisonnière d’un cauchemar politique qui ne semble pas avoir de fin.
Mais cela demeure un simple pis-aller qui risque de se révéler amer après la première phase d’éblouissement passée : une chimère économique qui se sera écroulée, la normalisation de l’occupation, la stabilité dans les territoires mais au prix d’une population dépolitisée et endettée…et toujours pas de véritables droits, à défaut de véritable Etat.
Le livre laisse donc le lecteur désabusé et sceptique quant aux chances de réussite de la construction d’un Etat dans les conditions actuelles d’occupation et avec les exigences faites aux palestiniens. Alors, Ramallah, préfiguration d’un futur Etat palestinien moderne, libéral, ou mirage- refuge fragile ? Un « palestinian dream », mais alors, un rêve désenchanté, dont les Palestiniens ne sont pas totalement dupes, et pour lesquels le réveil pourrait se révéler douloureux.