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And Patrick Habis

Qui est le vassal ? 12 mai 2018

29 mai 2018

SI VOUS voulez comprendre la politique d’une nation, regardez la carte ! aurait dit Napoléon.

C’est un bon conseil.

Si vous vivez en Israël ces jours-ci, vous avez l’impression que le grand État d’Israël dicte à son vassal américain ce qu’il faut faire concernant l’Iran.

Le président Donald Trump écoute et exécute. Bibi le Grand lui demande de déchirer l’accord iranien sans raison évidente, et il obéit. Il n’a pas le choix, le pauvre.

Mais regardez donc la carte et, à votre grande surprise, vous découvrez que les États-Unis sont un très grand pays alors qu’Israël n’est qu’une simple tache, si petite qu’il faut en inscrire le nom hors des frontières, dans la mer.

Alors qu’est-ce qui ne va pas ? La géographie, bien sûr, n’est pas le seul facteur. Israël a des millions de fidèles partisans, qui sont citoyens américains et ont beaucoup d’argent. Mais encore.

Se peut-il que nous ayons une fausse vision des choses ? Que Trump ne soit pas le vassal de Nétanyahou, que ce soit l’inverse ? Que Trump ordonne et Bibi, malgré toutes ses fanfaronnades, se contente d’obéir ?

Ce ne serait pas la première fois. Dans les temps anciens, les dirigeants du commonwealth juif en Palestine firent tout leur possible pour satisfaire l’imperator de Rome. Néron, par exemple, l’homme qui s’amusa à incendier sa propre ville, et le monde, en jouant de la flûte, ou autre chose.

Donald Trump est le Néron d’aujourd’hui, l’imperator de la nouvelle Rome.

Le principal objectif de Trump dans la vie est de sortir de l’accord avec l’Iran, ‟le pire accord jamais passé”. Pourquoi ? J’ai écouté attentivement et n’ai discerné aucune autre raison que le fait que c’est Barack Obama, son prédécesseur haï, qui a conçu l’accord.

Quelle autre raison y avait-il pour annuler l’accord ? Je n’en ai entendu aucune. L’accord empêche l’Iran de procéder à la réalisation d’une arme nucléaire. Tous les experts sans exception (même en Israël) confirment que l’Iran a scrupuleusement tenu ses engagements.

En fait, le monde entier en dehors des États-Unis (et bien sûr Israël) a aujourd’hui décidé de rester dans l’accord. L’Allemagne, la France et la Grande Bretagne, trois puissances pas tout à fait insignifiantes, pensent que l’accord doit être maintenu. De même la Russie et la Chine, pays pas minuscules non plus. Excepté Israël. Ah, Israël.

LA PLUPART DES GENS en Israël pensent que Benjamin Nétanyahou, Bibi le Grand, tient Trump en laisse. Bibi a une telle emprise magique sur Trump que le président américain doit se plier aux directives d’Israël.

Bibi est obsédé par l’Iran. Il se réveille le matin avec l’Iran et s’endort avec l’Iran.

Personne ne semble demander : Pourquoi grand Dieu ?

Revenons à la carte de Napoléon : il ne semble pas qu’il y ait de conflit d’intérêts entre les pays Iran et Israël. Pas de frontière commune. Pas de territoires que l’un ou l’autre convoite. Pas non plus de ressources naturelles de l’un sur lesquelles l’autre voudrait mettre la main.

La preuve : il n’y a pas si longtemps, dans le laps de temps de ma vie, l’Iran était l’allié le plus proche d’Israël (sauf notre vassal américain, bien sûr). L’Iran était gouverné par le Shah, avec son bel uniforme et sa belle femme (s’il vous plait, pour une fois accordez-moi cela, chères féministes).

Israël et l’Iran allaient voler des poules ensemble, comme nous disons. Les Iraniens nous aidaient à infiltrer des agents dans le Kurdistan irakien, de façon à créer des ennuis au dictateur irakien, Saddam Hussein. Plus tard, nous avons apporté notre soutien à l’Iran dans sa guerre contre l’Irak, déclenchée par le même Hussein.

Dans l’un des plus grands scandales de l’époque, la dite affaire Iran-Contra, Israël avait transféré des armes américaines à l’Iran. (L’Iran les payait et les Américains utilisaient l’argent pour financer illégalement la guerre ‟Contra” contre le gouvernement de gauche du Nicaragua. Mon ami Amiram Nir, journaliste devenu conseiller du gouvernement en matière de sécurité, livra personnellement les armes à Téhéran. (Son homologue américain, Oliver North, venait d’être nommé à la tête de la puissante American Rifle Association.)

Assez d’anecdotes amusantes. Il n’y a pas entre nos deux nations d’antagonisme fondamental dicté par la géographie. Alors qu’y a-t-il ?

Eh bien il y a l’idéologie. Les dirigeants actuels de l’Iran sont des islamistes chiites extrémistes. Ils veulent devenir les leaders du monde arabo-musulman. Les Arabes haïssent Israël, principalement à cause de l’occupation israélienne de la Palestine. Alors les Iraniens affectent d’être le grand ennemi du ‟Petit Satan” (leur désignation plutôt injurieuse d’Israël, pour le distinguer du Grand Satan, les États-Unis).

Franchement, je pense que les dirigeants de l’Iran se fichent complètement d’Israël, sauf comme un instrument utile. La haine d’Israël est une arme dans la lutte avec le monde arabe sunnite, dirigée par l’hyperactif prince de la couronne saoudien.

(Le conflit entre sunnites et chiites remonte presque à l’époque du Prophète, il y a plus de 15 siècles.)

ALORS POURQUOI Bibi est-il obsédé par l’Iran, au point de commander à son vassal américain de s’orienter vers une troisième guerre mondiale ?

La réponse dépend de votre degré de cynisme.

Si vous êtes très cynique vous pouvez bien dire que Trump et Bibi sont l’un et l’autre plongés jusqu’au cou dans des enquêtes criminelles. Avec un peu de chance ils pourraient tous les deux finir en prison.

Quelle meilleure façon de détourner l’attention de leurs affaires qu’une petite guerre ? C’est un principe qui a été expérimenté depuis le début du monde, et cela n’échoue presque jamais. Qui va se soucier des broutilles comme les stars du porno de Trump ou les cadeaux faits à Bibi par des milliardaires (américains) lorsque la vie de nos garçons est en jeu ?

Les États-Unis sont encore loin de la guerre avec l’Iran, mais pas nous. Peut-être y sommes-nous déjà, sans en avoir conscience.

Ces jours-ci – ou devrais-je dire ces nuits-ci – nos braves garçons survolent la Syrie pour y bombarder des installations de l’armée iranienne. Jusqu’à la minute présente, les Iraniens n’ont pas réagi sauf par une légère tentative rapidement contrée par une frappe aérienne massive des Israéliens.

Pourquoi y a-t-il des Iraniens en première place ? C’est un élément de leur projet que de créer une sphère d’influence iranienne s’étendant de l’Iran à proprement parler jusqu’à la Méditerranée. En Irak qui possède une vaste population chiite, ils sont déjà dominants. Avec l’aide de la Russie, ils sont maintenant presque dominants en Syrie. Au Liban, leur proche allié, le mouvement chiite Hezbollah contrôle une grande partie du pays et vient de remporter les élections.

Les États-Unis n’aiment pas du tout cela. Il est vrai que Trump a décidé de se retirer du Moyen Orient (cela coûte cher), mais il ne veut pas que le vide soit comblé par Vladimir Poutine. Surtout pas. Alors il retire ses boys et dit à Israël de faire de la vie des Iraniens en Syrie un enfer.

C’est jouer avec le feu (pour nous). Jusqu’à présent les Iraniens se sont contentés de réagir à nos bombardements de nuit de leurs forces par de graves menaces et par la riposte inoffensive de cette semaine. Mais pour combien de temps ?

L’Iran est un pays raisonnable. Quelles que soient les fanfaronnades du régime actuel, il fait preuve de beaucoup de retenue. Il se souvient que très récemment (il y a à peine 2500 ans environ) il était une puissance mondiale. Il peut attendre. Il ne répondra pas aux attentes de Trump. Après tout, depuis combien de temps les États-Unis existent-ils ? Donc nous bombardons. Donc ils réagissent par des menaces. Donc Trump est heureux.

ET l’opinion publique israélienne ?

On peut se poser la question : une telle chose existe-t-elle ?

Des commentateurs locaux posent déjà la question : les citoyens israéliens sont-ils devenus de simples sujets ?

Israël est de toute évidence sur le sentier de la guerre. Le bombardement nocturne des forces iraniennes est une insulte à leur orgueil national. Dans notre région l’orgueil national joue un rôle important. Notre armée a dit à la population du nord du pays d’ouvrir les abris anti-aériens et de les préparer à servir. D’importantes forces anti-aériennes ont été acheminées à la frontière syrienne.

Et les Israéliens ? Ils haussent les épaules. Ils savent que Bibi est un comédien de génie. Il vient de fasciner le pays et le monde par une magnifique démonstration à la télévision, dans laquelle il révélait une foule d’informations sur les activités nucléaires de l’Iran. Les braves garçons et filles du Mossad ont volé ce trésor à Téhéran pour l’apporter en Israël, en risquant leur vie.

Merveilleux. Sauf qu’il s’est révélé que ce trésor est constitué de documents obsolètes d’avant l’accord, qui exposent ce que tout le monde savait déjà : que l’Iran voulait égaler Israël et produire sa propre bombe nucléaire. C’est en tout premier lieu pour prévenir cela que l’accord nucléaire a été mis en route.

Mais quel spectacle ! Quelle mise en scène ! Quel anglais (américain) admirable ! Quelle coordination parfaite avec la décision de Trump de saborder l’accord ! Se pourrait-il que tout le spectacle ait été commandé par Trump ?

Certains commentateurs israéliens l’ont suggéré. Mais il n’y a aucune opposition véritable à Bibi à la Knesset, dans la presse populaire ou à la télévision.

La grande majorité des gens en Israël – comme partout ailleurs – écoute lorsque le mot ‟sécurité” est prononcé. OK, Bibi est peut-être quelque peu corrompu, il peut avoir pris quelques pots-de-vin ici et là, mais c’est notre commandant en chef ! Il envoie nos garçons au combat ! Alors saluons le chef !

Salut Bibi !

Uri Avnery

[Article publié en hébreu et en anglais par Gush Shalom le12 mai 2018 – Traduit de l’anglais « Who is the Vassal ? » pour Confluences Méditerranée : FL/SW]