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And Patrick Habis

Qui diable sommes-nous ?, 4 août 2018

17 août 2018

IL Y A DES ANNÉES j’ai eu une discussion amicale avec Ariel Sharon.

Je lui dit : ‟Je suis avant tout israélien. Après quoi je suis juif.

Il me répondit vivement : ‟Je suis juif avant tout, et seulement après israélien”.

Cela peut sembler un débat théorique. Mais en réalité c’est la question qui est au centre de tous nos problèmes fondamentaux. C’est le cœur de la crise qui déchire actuellement Israël.

LA CAUSE IMMÉDIATE de cette crise est la loi adoptée précipitamment la semaine dernière par la majorité de droite de la Knesset. Elle s’intitule : ‟Loi fondamentale : Israël, l’État-nation du peuple juif”.

C’est une loi constitutionnelle. Quand Israël fut fondé durant la guerre de 1948, l’État n’adopta pas de constitution. Il y avait un problème avec la communauté religieuse orthodoxe qui rendait impossible un accord sur une formulation. À défaut David Ben-Gourion lut une ‟Déclaration d’Indépendance” qui disait que ‟nous fondons l’État juif, à savoir l’État d’Israël”.

La déclaration ne devint pas une loi. La Cour suprême en adopta les principes sans une base juridique. Le nouveau document, cependant, est une loi contraignante.

Qu’y a-t-il donc de nouveau avec la nouvelle loi qui, au premier abord, ressemble à une copie de la déclaration ? Elle comporte deux omissions importantes : la déclaration parlait d’un ‟État juif et démocratique”, et promettait une pleine égalité entre tous les citoyens, sans considération de religion, d’appartenance ethnique ou de sexe.

Tout cela a disparu. Pas de démocratie. Pas d’égalité. Un État des Juifs, pour les Juifs, par les Juifs.

LES PREMIERS à protester furent les Druzes.

Les Druzes représentent une petite minorité très unie. Ils envoient leurs fils servir dans l’armée et la police israéliennes et se considèrent comme des ‟frères de sang”. Soudain on leur a dérobé leurs droits juridiques et de leur sentiment d’appartenance.

Sont-ils Arabes ou non ? Musulmans ou non ? Cela dépend de qui parle, où et pourquoi. Ils menacent de manifester, de quitter l’armée et de se révolter en bloc. Benjamin Nétanyahou essaie de les acheter, mais ils forment une communauté fière.

Néanmoins, les Druzes ne sont pas l’élément le plus important. La nouvelle loi ignore complètement les 1,8 million d’Arabes qui sont citoyens israéliens, y compris les Bédouins et les chrétiens. (Personne ne se préoccupe des centaines de milliers de chrétiens européens qui ont émigré avec leur conjoint juif et d’autres membres de leur famille, principalement de Russie.)

La langue arabe avec toute sa beauté, qui jusqu’à présent était l’une des deux langues officielles, se voit reléguée à un simple ‟statut spécial”, quoi que cela signifie.

(Tout ceci s’applique à Israël proprement dit, pas aux près de 5 millions d’Arabes de Cisjordanie et de la bande de Gaza qui n’ont pas de droits du tout.)

Nétanyahou défend cette loi comme un lion contre les critiques qui s’élèvent de l’intérieur. Il a publiquement déclaré que tous les Juifs qui critiquent la loi sont des gens de gauche et des traîtres (synonymes) ‟qui ont oublié ce que c’est qu’être juif”.

ET C’EST VRAIMENT ça la question.

Il y a des années, mes amis et moi avions demandé à la Cour suprême de modifier la rubrique ‟nationalité” sur nos cartes d’identité en remplaçant ‟juive” par ‟israélienne”. La Cour avait refusé déclarant qu’il n’y a pas de nation israélienne. Le registre officiel reconnait presque une centaine de nations, mais pas une nation israélienne.

Cette curieuse situation commença à la naissance du sionisme à la fin du 19e siècle. Le sionisme était un mouvement juif conçu pour résoudre la ‘Question juive’. Les colons de Palestine étaient juifs. Tout le projet était étroitement lié à la tradition juive.

Mais lorsqu’une deuxième génération de colons est arrivée à l’âge adulte, ils trouvèrent malaisé d’être simplement juifs, comme les Juifs de Brooklyn ou de Cracovie. Ils avaient le sentiment d’être quelque chose de nouveau, de différent, de particulier.

Les plus radicaux étaient un petit groupe de poètes et d’artistes qui formèrent en 1941 une organisation surnommée ‟les Cananéens”, qui proclamaient que nous étions une nouvelle nation, une nation hébraïque. Dans leur enthousiasme ils optèrent pour des positions extrêmes, déclarant que nous n’avions rien à faire avec les Juifs de l’étranger, et qu’il n’y avait pas de nation arabe – les Arabes étant simplement des Hébreux qui avaient adopté l’islam.

Puis il y eut les nouvelles de l’Holocauste, les Cananéens furent oubliés et tous, nous devinrent des super-Juifs envahis de remords.

Mais pas vraiment. Sans décision consciente, le langage populaire de ma génération faisait une distinction claire : la diaspora juive et l’agriculture hébraïque, l’histoire juive et les bataillons hébreux, la religion juive et la langue hébraïque.

Lorsque les Britanniques étaient ici, j’avais participé à des dizaines de manifestations en criant :‟Immigration libre ! État hébreu !”. Je ne me souviens d’aucune manifestation où quelqu’un aurait crié ‟État juif !”

Alors pourquoi la déclaration d’indépendance parle-t-elle d’un ‟État juif” ? C’est simple. Cela faisait référence à la résolution des Nations unies décrétant la partition de la Palestine entre un État juif et un État arabe. Les fondateurs déclarèrent simplement que nous étions maintenant en train de créer cet État juif.

Vladimir Jabotinsky, l’ancêtre légendaire du Likoud, écrivit un hymne proclamant : ‟Un Hébreu est fils de prince”.

À VRAI DIRE C’EST un processus naturel. Une nation est une unité territoriale. Elle est déterminée par ses paysages, son climat, son histoire, ses voisins.

Quand les Britanniques s’installèrent en Amérique, ils sentirent au bout d’un certain temps qu’ils étaient différents des Britanniques qu’ils avaient laissés dans leur île. Ils étaient devenus Américains. Les condamnés britanniques déportés loin à l’Est devinrent Australiens. Lors des deux guerres mondiales, les Australiens se pressèrent au secours de la Grande-Bretagne, mais ils ne sont pas Britanniques. Ils sont une fière nouvelle nation. Comme le sont les Canadiens, les Néozélandais et les Argentins. Et comme nous le sommes.

Ou plutôt comme nous l’aurions été si l’idéologie officielle l’avait permis. Que s’est-il passé ? Tout d’abord il y eut l’énorme immigration venant du monde arabe et de l’Europe de l’est au début des années cinquante – pour chaque Hébreu il y eut deux, trois, quatre nouveaux immigrants qui se considéraient Juifs.

Puis il y eut le besoin d’argent et de soutien politique des Juifs de l’étranger, en particulier des États-Unis. Ceux-ci, tout en se considérant pleinement et vraiment américains – essayez de dire qu’ils ne le sont pas, espèce d’antisémites ! – sont fiers d’avoir un État juif quelque part.

Et puis il y eut (et il y a !) une politique rigoureuse de judaïsation de tout. Le gouvernement actuel a atteint de nouveaux sommets. Des actions énergiques – et même frénétiques – du gouvernement s’efforcent de judaïser l’éducation, la culture et même le sport. Les juifs orthodoxes, une petite minorité en Israël, exercent une influence considérable. Leurs votes à la Knesset sont essentiels pour le gouvernement Nétanyahou.

QUAND l’État d’Israël fut fondé, le terme Hébreu fut remplacé par le terme Israélien. Hébreu ne désigne plus qu’une langue aujourd’hui.

Alors y a-t-il une nation israélienne ? Bien sûr que oui. Y a-t-il une nation juive ? Bien sûr que non.

Les Juifs sont les membres d’un peuple ethno-religieux, dispersé à travers le monde et ils sont membres de quantité de nations, avec un profond sentiment de lien avec Israël. Nous, dans ce pays, appartenons à la nation israélienne, dont les membres hébreux font partie du peuple juif.

Il est crucial que nous le reconnaissions. C’est décisif pour notre avenir. Littéralement. Sommes-nous tournés vers des centres juifs comme New York, Londres, Paris et Berlin ou sommes-nous tournés vers nos voisins, Damas, Beyrouth et Le Caire ? Appartenons-nous à une région habitée par des Arabes ? Réalisons-nous que faire la paix avec ces Arabes, et particulièrement les Palestiniens, est la tâche principale de cette génération ?

Nous ne sommes pas des occupants provisoires dans ce pays, prêts à tout moment à partir rejoindre nos frères et nos sœurs juifs du monde entier. Nous appartenons à ce pays et nous allons vivre ici pendant les générations à venir, et c’est pourquoi nous devons devenir des voisins pacifiques dans cette région que j’appelais il y a 75 ans ‟la région sémite”.

La nouvelle Loi Nation, par sa nature clairement semi-fasciste, nous montre combien ce débat est urgent. Nous devons décider qui nous sommes, ce que nous voulons, à quelle région nous appartenons. À défaut nous serons condamnés à un état éphémère permanent.

Uri Avnery

[Article écrit en hébreu et en anglais, publié sur le site de Gush Shalom le 4 août 2018 – Traduit de l’anglais « Who the Hell Are We ? » pour Confluences Méditerranée : FLSW/PHL]