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Question palestinienne ou « problème israélien » ? Contrer Josué

Robert Bistolfi: Membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée.
11 juin 2010
Depuis soixante-deux ans, les cassandres n’ont jamais été prises en défaut au Proche-Orient : aux rares moments où un espoir avait pu prendre corps, les colombes ont vite été abattues. L’affaire de la flottille pour Gaza ajoutant une nouvelle péripétie sanglante, faut-il poursuivre dans la complainte ? Dans une conférence donnée le 4 juin dernier au Sénat, le Ministre espagnol des affaires étrangères et de la coopération, Miguel Angels Moratinos, s’est élevé contre le pessimisme ambiant. [2].

Selon lui, les crises majeures offrent aussi des possibilités inattendues de rebond. Ancien envoyé spécial de l’UE pour le processus de paix, M.Moratinos est l’un des meilleurs connaisseurs du dossier israélo-palestinien. En raison de ses fonctions, l’Espagne assurant actuellement la présidence du Conseil des ministres européen, son discours ne pouvait être totalement libre. Néanmoins, son invitation à sortir des déplorations est la bienvenue : avec l’écho mondial que l’opération a eu, l’arraisonnement des bateaux humanitaires recentre l’attention sur le pourrissement du « processus de paix ». Un point d’inflexion a été atteint : plusieurs paramètres du dossier régional qui touchent à la détermination des acteurs se sont en effet modifiés ou pourraient maintenant évoluer de manière significative.

Certes, l’acteur central qu’est Israël demeure figé sur une ligne sécuritaire à courte vue. De surcroît, sa démarche est incohérente : d’un côté, la reconnaissance qu’un Etat palestinien devra voir le jour, de l’autre la poursuite d’une colonisation qui en sape la possibilité. L’impasse stratégique est devenue évidente. Découragé, le « Camp de la Paix » était devenu aphone : le voici qui se réveille comme le montrent des manifestations antigouvernementales. Une hirondelle ne fait pas le printemps, mais que la démocratie israélienne soit capable de produire autre chose qu’un pouvoir politique extrémiste, voilà qui rassure un peu. Rassurant, également, le sursaut dans une partie de la diaspora juive dont les représentants communautaires ont trop longtemps confondu « solidarité de base » avec Israël et « aval » donné aux pires errements de sa politique. Aux Etats-Unis, où l’on n’entendait jusqu’ici que des discours politiques formatés par le contrôle de l’AIPAC, un groupe pro-israélien de gauche s’est formé – JStreet – qui vient désormais faire entendre une autre voix juive. En Europe, JCall a lui aussi fait entendre avec clarté le refus d’un alignement sur la politique du gouvernement israélien, ainsi que la nécessité d’une intervention extérieure (européenne et américaine) pour que se concrétise le principe des « deux peuples, deux Etats ». Bien loin d’affaiblir « la cause », comme l’affirment les soutiens inconditionnels d’Israël, la diversité retrouvée des prises de position juives desserre l’étau des affrontements binaires et aide à rouvrir le champ du raisonnement politique.

La situation du camp palestinien, autre acteur central dont la division accroît l’impuissance, ne suscitait plus depuis longtemps qu’une attention attristée. Mais, là aussi, des amorces de mouvement pourraient redonner aux politiques du grain à moudre. C’est d’abord, en Cisjordanie, le redressement interne opéré sur plusieurs plans par le gouvernement de Salam Fayyad et les bons résultats économiques qui, dans les conditions de l’occupation, sont inespérés. Sur un plan plus politique, ce fut l’annonce par le Hamas qu’une trêve de longue durée avec Israël serait concevable si une Palestine libérée voyait le jour dans les frontières de 1967. Il ne faut pas oublier, non plus, la multiplication des prises de position palestiniennes (elles sont essentielles) et des appels étrangers (non moins essentiels) qui affirment que la réintégration du Hamas dans le jeu politique relève de la nécessité objective, et qui font de l’unité palestinienne la condition de base d’une négociation moins déséquilibrée avec Israël.

Le monde arabe en tant que tel n’est plus depuis longtemps un acteur central du conflit sinon à travers une solidarité des peuples, massive mais impuissante, avec les Palestiniens. Autoritaires et crispés sur leurs craintes face à l’Iran ou aux Frères musulmans, les régimes n’ont pas pu, quant à eux, prendre une initiative stratégique collective depuis le « Plan Abdallah » de 2002, réajusté en 2007. Un geste minimal est cependant intervenu : face à l’émoi suscité par l’arraisonnement du Mavi Marmara, l’Egypte de Hosni Moubarak, co-responsable du blocus de Gaza, a dû rouvrir le passage de Rafah. C’est peu, mais la brèche politique et symbolique n’est pas insignifiante.

La Turquie avait longtemps eu une approche plus que compréhensive à l’égard d’Israël ; la crise d’aujourd’hui signifie une reconfiguration majeure des données régionales. Rappelons que les deux pays, au milieu des années 90, avaient noué un partenariat stratégique avec un accord-cadre de coopération militaire. Plusieurs frictions viendront ensuite écorner leurs relations. Lors du bombardement de Gaza, en janvier 2009, le sérieux « incident de Davos » entre Recep Tayyip Erdogan et Shimon Peres avait déjà retenu l’attention des observateurs. Même si le partenariat stratégique n’a pas été formellement dénoncé, l’intensité de la crise actuelle marque un tournant décisif. Deux interprétations opposées s’opposent maintenant. Pour les uns, par sa radicale prise de distance à l’égard d’Israël, Ankara ne peut plus être l’un des médiateurs privilégiés qu’il aurait pu être au Proche-Orient. Pour d’autres, au contraire, l’autorité reconquise dans le monde arabo-musulman pourra lui permettre, le moment venu, de plaider efficacement auprès des acteurs arabes pour l’acceptation des compromis nécessairement douloureux que la fin du conflit requerra.

En dehors des acteurs régionaux directement impliqués, le cercle des intervenants extérieurs au Proche-Orient tend à s’élargir. La Russie, depuis longtemps attentive à l’évolution du conflit israélo-palestinien et à ses ondes de choc aux marches caucasiennes de la Fédération, est membre du Quartet (un « machin » jusqu’ici bien poussif !). Surtout, comme l’a récemment montré l’initiative conjointe du Brésil et de la Turquie à propos du nucléaire iranien, nombre de puissances émergeantes voudront de moins en moins abandonner aux seuls « Grands » anciennement établis le traitement de dossiers pouvant affecter les équilibres mondiaux. Cette nouvelle configuration restreindra la marge de liberté dont jouit encore Israël, mais il va de soi que, dans l’immédiat, l’Union européenne et les Etats-Unis sont potentiellement les seuls acteurs réellement en mesure de peser sur l’évolution du Proche-Orient. La première est toujours incapable de surmonter ses divisions sur un sujet aussi sensible que la relation avec Israël : pourrait-elle faire autre chose, un allègement du blocus étant concédé par les Israéliens, que proposer ses services comme agent de sécurité contrôlant les entrées dans Gaza ? Alors qu’il y a urgence, peut-on croire que l’Europe puisse aller au-delà et faire des propositions réellement audacieuses dans le cadre du Quartet ? L’expérience nous a appris à nous méfier de tout optimisme excessif…

Les Etats-Unis, qu’on le veuille ou non, détiennent toujours la clé principale de la paix au Proche-Orient. À première vue, leurs messages apparaissent contradictoires : ainsi, dans l’affaire de la flottille, l’ardeur mise à protéger Israël d’une condamnation formelle d’Israël à l’ONU a contrasté avec les multiples signes de désaveu affichés au niveau gouvernemental. C’est en moyenne période qu’il faut donc apprécier ce qui n’est encore qu’un infléchissement de la position de principe des Américains. Pendant plus d’un demi-siècle, Israël étant le pivot de leur appareil stratégique régional, un soutien était acquis d’avance à toutes les initiatives jugées d’un intérêt vital par leur allié privilégié. Les deux seules entorses significatives à ce principe remontent à 1956, lors de l’expédition de Suez, et à 1991, sous la présidence Bush père (un bras de fer avait alors fait plier le gouvernement Shamir, obligeant Israël à participer à la Conférence de Madrid d’où s’ensuivront les Accords d’Oslo). Depuis quelques années, cependant, de nombreux signes avaient montré que le sujet longtemps tabou d’une dissociation possible des intérêts nationaux des deux pays pouvait de plus en plus ouvertement être posé. Un ouvrage universitaire, en 2007, avait fait quelque bruit : dans « Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine », John J.Mearsheimer et Stephen M.Walt s’étaient interrogé ouvertement sur le poids excessif de ce lobby et sur les atteintes à l’intérêt national liées à une alliance aveugle avec Israël. D’autres voix, ayant elles l’autorité conférée par d’anciennes responsabilités gouvernementales, avaient aussi alerté les cercles les plus élevés du pouvoir sur une politique au Moyen-Orient qui se révèle contraire aux intérêts américains à long terme. Qu’il s’agisse du « Rapport Baker-Hamilton » de 2006 , ou, en 2007, de la prise de position sur l’application du traité de non-prolifération nucléaire, cosignée par des personnalités de haut rang comme Henry Kissinger et George Shultz, les réorientations politiques préconisées pour la région impliquaient toutes un réaménagement de la relation avec Israël.

L’élection de Barack Obama avait soulevé de très grands espoirs : ses discours - de Philadelphie sur les relations interraciales, de Prague sur le nucléaire, d’El Azhar sur les relations avec le monde musulman - avaient posé les jalons d’une refondation dans des domaines essentiels. L’ampleur de ces espoirs explique celle, ensuite, des déceptions au vu des reculs ou atermoiements américains. La passivité américaine qui a aidé à l’enterrement du « Rapport Goldstone » sur les bombardements de Gaza fut un moment du basculement dans le désamour. Les déceptions, dans le monde musulman, ont été les plus vives lorsqu’il est apparu que sur les questions liées de Jérusalem et de la Palestine, essentielles pour lui, rien ne changeait et, pire, que Washington pouvait tolérer d’Israël, sur la colonisation, les rebuffades que l’on sait. Ces dernières et, plus généralement, l’autisme du gouvernement israélien face aux timides efforts de relance du « processus de paix » par Washington, donnent à penser qu’à Jérusalem on joue la montre en tablant sur un désaveu à mi-mandat et, à la prochaine Présidentielle, une éviction de Barack Obama. On évoque alors les freins institutionnels que rencontre ce dernier au Congrès, le poids des lobbys pro-israéliens (tel le puissant AIPAC), l’influence des chrétiens fondamentalistes ayant une vision messianique des liens avec la « Terre sainte »… Doit-on pour autant ne plus rien attendre d’une hyperpuissance qui, sur un dossier où l’on espérait justement que sa capacité d’intervention serait enfin mise au service de la justice et d’une solution constructive, s’est révélée décevante ?

Si le prestige du président américain est au plus bas chez les Arabes et, plus largement, dans le monde musulman, il faut néanmoins raison garder en étant attentif à plusieurs signes qui indiquent des réévaluations substantielles dans l’approche des dossiers stratégiques du Proche-Orient. En mars 2010, auditionné au Sénat, le général David Petraeus, chef des forces armées américaines au Moyen-Orient et en Asie centrale, avait affirmé que le conflit israélo-palestinien nuit aux intérêts américains, gêne les relations avec les gouvernements de la région et affaiblit les régimes modérés, que tout cela « sape les intérêts américains en matière de sécurité nationale ». Enfonçant le clou, il avait aussi constaté qu’une perception largement partagée, celle que les Etats-Unis favorisent Israël, nourrit le sentiment antiaméricain. La netteté du ton, nouvelle, a aussi été celle de Robert Gates, Secrétaire à la défense, rappelant lui aussi que la paix au Moyen-Orient est un enjeu de sécurité nationale et que « l’absence de progrès dans les négociations de paix au Moyen-Orient est exploitée par nos adversaires dans la région ». Est-ce un hasard si, parallèlement, on a pu noter une certaine érosion de l’image d’Israël dans les médias du pays ? Un autre indice, plus significatif politiquement, traduit la volonté des Etats-Unis d’élargir leur liberté de manoeuvre régionale en desserrant les liens trop contraignants de la relation avec Israël lorsque ces liens compromettent une politique à long terme jugée essentielle. En l’occurrence, il s’agit de la politique de réduction du danger nucléaire, définie dans le discours de Prague précité : fin mai, à l’ONU, lors d’une conférence d’examen du TNP (Traité de non-prolifération), il a été décidé que se tiendrait en 2012 une conférence sur la dénucléarisation du Moyen-Orient : cette décision singularise Israël avec l’aval des Etats-Unis, en soulignant qu’il serait opportun que cet Etat signe le TNP et place ses installations nucléaires sous le contrôle de l’AIEA.

Les quelques éléments évoqués n’annoncent pas, bien sûr, une remise en cause formelle de la « relation spéciale » entre les Etats-Unis et Israël. Ils indiquent néanmoins la volonté américaine de remettre en cause le glissement incestueux constaté sous les deux mandatures de Georges Bush, de restaurer une distance utile entre les démarches de deux pays dont les intérêts en partage, pour être étroits, peuvent ne pas toujours coïncider. [3] Sur ce point, l’affaire de la flottille n’a pas fini de développer ses ondes de choc : les pressions sur Israël pour qu’il accepte une enquête internationale sont fortes et, n’admettrait-il in fine qu’une présence américaine dans la commission d’enquête, un certain droit de regard international sur la politique israélienne serait ainsi acté, - et cela marquerait une novation importante.

À un ami israélien : dans le petit livre lucide, décapant mais nuancé, qu’il vient de publier sous ce titre, Régis Debray prolonge le constat accablé d’Un Candide en Terre sainte : sur la paix toujours différée, sur la Palestine en lambeaux dont chaque nouvelle colonie rend plus problématique l’accession à la vie… L’issue du conflit ? Contre l’attente d’Elie Barnavi, avec qui il dialogue, Debray ne croit pas qu’une intervention extérieure imposera la paix. Cette intervention ne pourrait qu’être américaine, et Régis Debray pense qu’un même soubassement identitaire chez les deux peuples (la croyance en une élection de la Providence) crée entre eux une complicité essentielle qui interdit tout affrontement frontal. Pour expliquer cette complicité de nature, Il ne serait pas nécessaire de faire intervenir le lobby juif… En bref, « l’appel incantatoire à une "pax americana" me semble - dit R.D. - relever du vœu pieux ». En revanche, il veut encore croire que, dans la double référence de la tradition prophétique juive (il parle des « deux Israël ») celle de Moïse ou de Job l’emportera sur celle de Josué. La première lie à l’élection « une mission d’intérêt collectif, entraînant un surplus non de privilèges mais d’obligations ». Mais c’est la seconde, celle d’ « une Torah militaire, atrocement ethnique », tournant le dos à des préoccupations universalistes, qui sous-tend aujourd’hui la politique d’Israël. Dans sa réponse, Elie Barnavi moque amicalement Régis Debray en récusant les pièges de l’essentialisme culturel (« à force de te colleter au sacré, tu risques de rater le profane. La politique quoi… »). Le même espère toujours qu’une intervention étrangère - celle dont doute son ami - rompra enfin la spirale de l’échec : « …le seul moyen de s’en sortir est que quelqu’un, de l’extérieur, nous impose notre propre salut. Ce quelqu’un ne peut être que l’Amérique. » On ne peut ici que pencher en ce sens, avec l’espoir de voir Barack Obama (avec quelle détermination dans l’appui européen ?) prendre enfin à bras le corps le dossier israélo-palestinien. Cela sans illusion excessive : les « Paramètres Clinton », dont beaucoup s’accordent à considérer qu’ils sont la base de départ d’une vraie négociation au Proche-Orient, entérinent déjà un grignotage des intérêts nationaux palestiniens (tels qu’ils avaient été consacrés, il y a bien longtemps, par des résolutions du Conseil de sécurité qui n’ont jamais été respectées)…

[1Le colloque, dont Confluences Méditerranée était co-organisateur, avait pour thème : « L’Union européenne pour une paix juste au Proche-Orient – Le moment est venu d’agir »

[2Le colloque, dont Confluences Méditerranée était co-organisateur, avait pour thème : « L’Union européenne pour une paix juste au Proche-Orient – Le moment est venu d’agir »

[3 Il y a peu, l’affirmation suivante était encore inconcevable : « …l’Etat hébreu représente désormais un intérêt un intérêt stratégique américain de troisième ordre dans un monde complexe et exigeant ». Ce constat est celui de Anthony Cordesman, Directeur du département stratégie du « Center for strategic and international Studies », à Washington. Voir : « Israël est-il devenu un risque stratégique pour les Etats-Unis ? », Le Monde daté du 11 juin 2010.