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And Patrick Habis

Quelqu’un de très intelligent, 7 juillet 2018

8 août 2018

FIN DES années 80, ma secrétaire me dit que le chef d’état-major adjoint voulait me voir.

C’était plutôt surprenant. Le commandement militaire n’était pas en termes amicaux avec mon journal, Haolam Hazeh. Pendant des dizaines d’années nous avons été officiellement boycottés par l’armée, après publication d’une histoire que le chef d’état-major d’alors avait considérée comme insultante.

Aussi étais-je curieux quand j’entrai dans le bureau de l’adjoint. Il s’appelait Ehoud Barak et je ne l’avais jamais rencontré auparavant.

Notre conversation s’orienta très vite sur l’histoire militaire européenne. Je fus très surpris. En général, les chefs militaires israéliens sont des techniciens, pas des théoriciens. Mais comme il se trouve que l’histoire militaire est l’un de mes hobbys, j’étais heureux de découvrir en Barak un véritable expert sur le sujet.

Donc, tout en conversant agréablement sur la guerre de 30 ans, j’attendais qu’il soulève la question pour laquelle il m’avait invité. Mais le temps passait et aucune autre question n’apparut. Il n’y eut pas d’autre question.

EHOUD BARAK était un soldat particulier. Son frère me raconta un jour comment Ehoud était devenu soldat de commando : il était petit et gros comme garçon, et son frère avait dû insister très fort pour le faire admettre dans l’unité d’élite.

Les résultats furent phénoménaux. Barak fut un soldat de commando courageux. Il reçut plusieurs citations pour son courage personnel, dirigea des actions audacieuses en territoire ennemi, eut un avancement rapide et finit par occuper presque tous les postes du haut commandement, dont celui de chef du renseignement, jusqu’à devenir chef d’état-major (le commandant en chef des forces armées.)

Après quoi il était naturel en Israël pour lui d’aller en politique. En 1999, après avoir rejoint le parti travailliste et en être devenu le chef, il gagna les élections nationales contre Benjamin Netanyahou.

Quelle joie ! Quand les résultats ont été annoncés à la radio, il y eut une énorme explosion spontanée. Des masses de gens débordant d’enthousiasme, ont convergé vers la place centrale de Tel Aviv, la place où Yitzhak Rabin avait été assassiné quatre ans plus tôt. J’étais là quand Barak annonça à la tribune : ‟C’est l’aurore d’un jour nouveau !”

La joie était justifiée. Des années auparavant, Barak avait dit à Gideon Levy que s’il avait été un jeune Palestinien il aurait rejoint une organisation terroriste. C’était un nouvel état d’esprit.

Mais quelque chose s’est mal passé. Le président Bill Clinton convoqua une conférence de paix à Camp David. Là, à trois – Clinton, Arafat et Barak – ils devaient donner naissance à un accord de paix historique.

Cela n’eut pas lieu. Au lieu de rechercher la compagnie d’Arafat pour aborder les problèmes en privé, Barak resta isolé dans sa chambre. Au dîner, placé entre Arafat et la jeune sœur du président, Barak s’adressa exclusivement à elle.

Certes, à Camp David Barak fit des propositions de paix qui allaient plus loin que celles des Premiers ministres précédents, mais elles étaient encore très loin du minimum que les Palestiniens pouvaient accepter. La conférence s’interrompit sans résultats.

Un véritable homme d’État aurait fait une déclaration du genre : ‟Nous avons eu une discussion fructueuse. Il aurait été miraculeux qu’après cent ans de conflit, nous atteignions un accord du premier coup. Il y aura d’autres conférences jusqu’à ce que nous arrivions à un accord.”

Au lieu de cela Barak fit une déclaration incroyable : ‟J’ai fait des concessions qui dépassaient tout ce qu’Israël avait proposé jusque-là. Les Palestiniens ont tout refusé. Ils veulent nous jeter à la mer. Il n’y a aucune chance de paix.”

Venant de la bouche du ‟leader du Camp de la paix”, elle transforma l’échec en catastrophe. Le camp de la paix israélien s’effondra. Il ne s’est pas rétabli depuis. Après Barak, Sharon prit le relais, puis Ehoud Olmert, suivi de Benjamin Netanyahou – pour de bon semble-t-il.

QUAND ON demande ces jours-ci à un Israélien de base : ‟Qui, à votre avis, pourrait remplacer Bibi ?” la réponse quasi automatique est : ‟Personne”. L’électeur ne voit aucun successeur potentiel, ni au Likoud ni dans l’opposition.

Les membres du gouverrnement actuel – hommes et femmes – sont des nullités. De petits politiciens bons à créer des scandales pour attirer l’attention, mais guère plus. S’il a pu y avoir des leaders de talent au Likoud, ils ont été éliminés par Netanyahou depuis longtemps.

La moitié des Israéliens pensent que ‟Bibi” est un excellent dirigeant. Et d’ailleurs celui-ci présente bien, est un politicien habile, excellent en relations publiques. Il fait bonne impression à l’étranger et gère les affaires quotidiennes du pays de façon passable.

Le jugement le plus exact sur Bibi fut formulé par son propre père, professeur d’histoire. Il disait : ‟Bibi peut être un excellent ministre des Affaires étrangères. Mais pas Premier ministre.

Rien ne saurait être plus vrai. Netanyahou a toutes les qualités d’un ministre des Affaires étrangères, mais aucune des qualités nécessaires à un Premier ministre. Il n’a pas de vision. Pas de réponses aux problèmes historiques d’Israël. Aucune volonté de surmonter les nombreuses divisions internes d’Israël. Beaucoup d’Israéliens détestent son comportement.

Alors, qui peut le remplacer, même en théorie ?

LE CHAMP POLITIQUE ressemble à un désert humain. Des politiques apparaissent et disparaissent. Le parti travailliste (dans ses différentes configurations) change de chef comme de chemise. Le séduisant nouveau garçon, Ya’ir Lapid, créateur et seul chef du parti ‟There is a Future” (il y a un avenir), est en train de perdre rapidement de son prestige.

Si quelqu’un demande à mi-voix : ‟Et si… Ehoud Barak ?” c’est le silence. Il n’y a pas de réponse facile.

Depuis qu’il a quitté la vie publique, Barak est devenu très riche. Sa principale occupation semble être de conseiller des gouvernements étrangers. Il vit dans l’immeuble le plus luxueux du centre de Tel Aviv. Il n’a pas de parti politique. Peut-être attend-il l’Appel

En tant que personnalité, il ne fait pas de doute qu’il sort du lot. Il est de loin mieux qualifié que tout autre homme politique israélien. Si un nouveau jeune leader n’émerge pas de quelque part, Barak est la seule personne qui pourrait avoir le dessus sur Netanyahou.

Mais on sent dans l’air une hésitation palpable. Il n’a pas de partisans. Les gens l’admirent mais ne l’aiment pas. Il n’inspire pas confiance comme Rabin. Il affiche un mépris pour les gens moins talentueux que lui et cela est un grand handicap pour un homme politique.

Et puis il y a son dossier des échecs passés.

Dans le Faust de Goethe, ce remarquable ouvrage de la littérature allemande, Méphisto, le diable, se présente comme ‟la force qui veut toujours le mal et crée toujours le bien.” De même, Barak est un archange qui veut toujours le bien et qui crée le mal.

Il y a Camp David bien sûr. Il y eut sa haine deYasser Arafat, le seul Palestinien qui aurait pu faire la paix avec Israël.

Sa supériorité même cause un problème. Elle suscite la méfiance.

L’un des deux problèmes les plus pernicieuxd’Israël est le sentiment profondément ancré chez les immigrants des pays de l’Est d’avoir fait l’objet de discrimination. (Le second problème est la relation entre les orthodoxes et les athées.)

Quand il était Premier ministre, Barak a fait une chose sans précédent : au nom du gouvernement il a demandé pardon aux gens de l’Est pour la discrimination qu’ils avaient subie. Mais cela tomba à plat. Personne ne se souvient de ce geste. Pour les gens de l’Est, Barak représente l’Ashkénaze (Occidental) dominateur typique.

Bibi Netanyahou, au contraire, est adoré par la plupart des gens de l’Est, bien qu’il soit et paraisse aussi ashkénaze que possible.

Pourquoi ? Dieu seul le sait.

ALORS, EN CAS de nouvelles élections, voterais-je pour Barak ?

Ce serait le cas seulement si Barak décidait d’accepter le pari de réussir à unir derrière lui tous les partis d’opposition, qui se détestent les uns les autres. Ce serait en soi un travail herculéen.

POURRAIS-JE voter pour Barak en dépit de son bilan ? Quelqu’un d’intelligent peut apprendre de l’expérience (bien que peu le fassent).

Ehoud Barak est quelqu’un de très intelligent.

Uru Avnery

[Article écrit en hébreu et en anglais, publié sur le site de Gush Shalom le 7 juillet 2018 – Traduit de l’anglais « A very intelligent person » pour Confluences Méditerranée : FL/SW]