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And Patrick Habis

Qsantîna fî ‘ahd Çâlah bâiy al bâiyât (Constantine à l’époque de Salah, le Bey des Beys)

Fatima Zohra Guechi, Qsantîna fî ‘ahd Çâlah bâiy al bâiyât (Constantine à l’époque de Salah, le Bey des Beys), Constantine, Média-Plus, 2005, 198 p.

Fatima Zohra Guechi, jeune professeure d’histoire à l’université Mentouri de Constantine, nous offre ce livre, qui n’est qu’une portion remaniée de la première partie de son ample thèse de doctorat – à peine le tiers, soutenue à Tunis. Après avoir exposé méthodiquement ses sources, appuyées d’une forte bibliographie (en arabe, en français, en anglais), et rappelé l’héritage historiographique de son sujet, elle expose sa problématique, où la biographie se moule dans l’histoire sociale, économique et culturelle, et celle des mentalités. Cela autour du plus prestigieux et du plus populaire des beys de Constantine, Salah Bey (1771-1792) – d’où le titre suggestif. Administrateur hors pair, il laissa, de son règne, une ville embellie de plusieurs édifices et (re)constructions. Mais, comme nombre de beys de l’Algérie ottomane, il supporta non sans soubresauts la tutelle, à la fois lointaine et despotique, du dey d’Alger, et il finit pas se soulever. Il s’entendait plutôt bien avec son supérieur Muhammad bin ‘Uthmân Pacha (1766-1791) puisqu’il le reconduisit à chaque visite triennale (danûch [1] dans un beylik.) dans sa charge de bey, et il dura plus de vingt ans. De sa rébellion, il sortit vaincu, et mis à mort.

Le livre de Fatima Zohra Guechi ne se limite pas au destin d’un homme. Il embrasse les origines du pouvoir ottoman à Alger et les caractéristiques de celui-ci à Constantine, non sans noter aussi tels ancrages régionaux en termes de sacré susceptibles de nourrir la position d’une oligarchie régionale. Elle étudie aussi les soucis dynastiques, la place de la grande famille des Lefgoun, ainsi que le rôle des Kouloughlis, ces métis turco-algériens, si importants, à Constantine comme à Tlemcen. Elle accorde une attention particulière à la gestion adroitement volontariste des biens habûs [2] qu’elle a étudiés minutieusement en consultant les registres des habûs, et sans lesquels les réalisations culturelles/monumentales de Salah – la grande mosquée, la medersa… – n’auraient pu voir le jour. Un chapitre fouillé et finement problématisé entraîne le lecteur dans le cheminement de pouvoir du héros-titre du livre, depuis ses origines turques, ses fonctions subalternes de départ, jusqu’à son avènement au sommet régional. Sont étudiés aussi l’administration fiscale, dont l’organisation sous Salah subsista jusqu’à Ahmed Bey en 1830, et le danûch, ce cadeau/impôt dont le bey devait s’acquitter régulièrement pour prix de son pouvoir et signe de son allégeance ; ainsi que la gestion des domaines, tant citadins que ruraux, les échanges et le négoce auxquels leurs ressources donnaient lieu sous la supervision du bey. On en retire l’impression que la société n’était peut-être pas si bloquée qu’on l’a parfois écrit.

Le cinquième chapitre évoque enfin, bellement, la figure de Salah entre mémoire et histoire, chez les Algériens comme chez les auteurs français qu’il a si souvent fascinés, entre modèle et contre-modèle, entre la figure chassée du pouvoir et immolée, et celle du rebelle. L’imaginaire collectif n’a pas fini de rappeler la haute figure de Salah chez les Algériens du Constantinois.

Car ce fut bien une stature constantinoise, même si Fatima Zohra Guechi se croit obligée de prévenir le lecteur que, en écrivant cette histoire, elle ne fait pas oeuvre régionaliste. Et quand bien même ? Laurent le Magnifique fut, pour les historiens, plus italien que toscan, même s’il vécut plus de trois siècles avant l’éclosion d’une conscience nationale italienne. Et même les Français ouverts d’esprit peuvent le reconnaître : à la veille de la Première Guerre mondiale, un cercle constantinois, qui réunissait des gens issus d’une certaine élite citadine, tant français qu’algériens, se dénommait cercle Salah Bey. Un chapitre à ajouter à l’histoire de ces occasions qui ne furent à vrai dire manquées que parce qu’elles ne furent que bien peu tentées ?

Notes 1. A aussi pris le sens de la part revenant au dey d’Alger des impôts prélevés dans un beylik.

2. L’équivalent des waqf égyptiens : biens de mainmorte destinés en principe à édifier et entretenir des fondations pieuses.