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Peut-être le Messie viendra-t-il, 11 mars 2017

23 juin 2017

Uri Avnery Le 11 mars 2017

Peut-être le Messie viendra-t-il

SI ON m’avait dit il y a 50 ans que les dirigeants d’Israël, de Jordanie et d’Égypte s’étaient rencontrés en secret pour faire la paix, j’aurais pensé que je rêvais.

Si l’on m’avait dit que les dirigeants de l’Égypte et de la Jordanie avaient proposé à Israël une paix complète contre le retrait des territoires occupés, avec quelques échanges de territoires et un retour symbolique de réfugiés, j’aurais pensé que le Messie était venu. Je me serais mis à croire en Dieu ou Allah ou quiconque se trouve là-haut.

Pourtant il y a quelques semaines il fut révélé que les dirigeants de l’Égypte et de la Jordanie avaient en effet rencontré secrètement le Premier ministre d’Israël à Aqaba, l’agréable station balnéaire où les trois États se touchent. Les deux dirigeants arabes, agissant en fait pour le compte de l’ensemble du monde arabe, avaient fait cette proposition. Benjamin Nétanyahou n’y donna aucune réponse et rentra chez lui.

Ainsi fit le Messie.

DONALD TRUMP, le comédien-en-chef des États-Unis, apporta il y a quelque temps sa réponse à la question de la résolution du conflit israélo-palestinien. Deux États, un État, n’importe quelle solution qui aura l’accord des deux parties, a-t-il répondu.

Il aurait tout aussi bien pu répondre : ‟Deux États, un État, trois États, quatre États, faites votre choix !”

Et en fait, si vous vivez dans un pays imaginaire, il n’y a pas de limite au nombre d’États. Dix États c’est aussi bien qu’un seul État. Plus on est de fous, plus on rit.

Peut-être fallait-il un innocent total comme Trump pour illustrer combien de sottises peuvent se dire sur ce choix.

LE CINQUIÈME jour de la guerre des Six-Jours, j’ai publié une lettre ouverte au Premier ministre Levy Eshkol le priant de donner aux Palestiniens la possibilité de créer un État à eux en Cisjordanie et dans la bande de Gaza avec Jérusalem Est pour capitale.

Immédiatement après la guerre, Eshkol m’invita à un entretien privé. Il écouta patiemment pendant que je lui en exposais l’idée. À la fin il dit avec un sourire bienveillant : ‟Uri, quelle sorte de marchant êtes-vous ? Un bon marchant commence par demander le maximum et par offrir le minimum. Puis on marchande pour finir par trouver un compromis quelque part entre les deux.”

‟Certes,” avais-je répondu, ‟lorsque l’on veut vendre une voiture d’occasion. Mais ici, c’est l’histoire que nous voulons changer !”

Le fait est qu’à l’époque personne ne croyait qu’Israël serait autorisé à conserver les territoires. On dit que les généraux mènent toujours la dernière guerre passée. C’est vrai aussi pour les hommes d’État. Le lendemain de la guerre des Six Jours, les dirigeants israéliens se souvinrent du lendemain de la guerre de 1956 quand le président des États-Unis Dwight D. Eisenhower et le président soviétique Nikolai Boulganine obligèrent ignominieusement David Ben-Gourion à rendre les territoires occupés.

Il semblait donc qu’il n’y avait qu’un seul choix : rendre les territoires au roi Hussein de Jordanie, selon le vœu de la grande majorité, ou les donner au peuple palestinien, comme mes amis et moi, une toute petite minorité, le suggéraient.

Je me souviens d’une autre conversation. Le ministre du Commerce et de l’Industrie, Haim Zadok, juriste très intelligent, prononça un discours enflammé à la Knesset. À la sortie de la séance, je lui reprochai : ‟Mais vous ne croyez pas un seul mot de ce que vous venez de dire !”À quoi il répliqua en riant : ‟Tout le monde peut faire un bon discours sur des choses auxquelles il croit. L’art consiste à faire un bon discours sur des choses auxquelles vous ne croyez pas !”

Puis il ajouta sérieusement : ‟S’ils nous obligent à rendre les territoires, nous rendrons tous les territoires. S’ils nous obligent à rendre une partie des territoires, nous rendrons une partie des territoires. S’ils ne nous obligent à rien rendre, nous garderons tout.

The incredible happened. President Lyndon Johnson and the entire world did not give a damn. We were left with the entire loot, to this very day. L’incroyable se produisit. Le président Lyndon Johnson et le monde entier s’en fichaient complètement. On nous laissa tout le butin, jusqu’à aujourd’hui même.

JE NE PEUX PAS résister à la tentation de répéter encore une vieille plaisanterie :

Tout de suite après la fondation de l’État d’Israël, Dieu apparut à David Ben-Gourion et lui dit : ‟Tu as bien agi pour mon peuple. Formule un désir et je le satisferai.”

‟Je veux qu’Israël soit un État juif et démocratique comprenant l’ensemble du pays entre la Méditerranée et le Jourdain,” répondit Ben-Gourion.

‟Cela est trop, même pour moi !” s’écria Dieu. ‟Mais je vais t’accorder deux des trois.” Depuis lors nous pouvons choisir entre un Israël juif et démocratique dans une partie du pays, un État démocratique qui ne sera pas juif dans l’ensemble du pays ou un État juif qui ne sera pas démocratique dans l’ensemble du pays.

C’est le choix que nous avons encore devant nous, après tout ce temps.

L’État juif dans tout le pays signifie l’apartheid. Israël a toujours entretenu des relations cordiales avec l’État afrikaner raciste d’Afrique du Sud, jusqu’à son effondrement. La création ici d’un tel État est pure folie.

Les annexionnistes ont un tour dans leur sac : annexer la Cisjordanie mais pas la bande de Gaza. Cela ferait un État avec une minorité de 40% de Palestiniens seulement. Dans un tel pays une intifada permanente ferait rage.

Mais en réalité, même cela est une pure chimère. La bande de Gaza ne peut pas être séparée définitivement de la Palestine. Elle fait partie de ce pays depuis des temps immémoriaux. Il faudrait l’annexer aussi. Cela ferait un État avec une légère majorité arabe, une majorité privée de droits nationaux et civils. Cette majorité croîtrait rapidement.

Une telle situation serait intenable à long terme. Israël serait obligé d’accorder le droit de vote aux Arabes.

Des idéalistes utopiques seraient favorables à une telle solution. Comme ce serait merveilleux ! La solution à un seul État ! Démocratie, égalité, la fin du nationalisme. Lorsque j’étais très jeune, j’espérais aussi une telle solution. La vie m’en a guéri. Quiconque vit actuellement dans le pays sait que c’est totalement impossible. Les deux nations se combattraient. Au moins pendant un siècle ou deux.

Je n’ai jamais vu de projet détaillé sur la façon dont fonctionnerait un tel État. Sauf une fois : Vladimir Jabotinsky, le brillant leader de l’extrême droite sioniste, avait rédigé un tel plan pour les alliés en 1940. Dans le cas où le président de l’État serait juif, préconisait-il, le Premier ministre serait arabe. Et ainsi de suite. Jabotinsky mourut quelques mois plus tard, en même temps que son projet.

Les sionistes sont venus ici pour vivre dans un État juif. C’était leur raison dominante. Ils ne pouvaient même pas imaginer une existence comme nouvelle minorité juive. Dans une telle situation, ils émigreraient lentement, comme l’ont fait les Afrikaners. En effet, une telle émigration vers les États-Unis et l’Allemagne se produit déjà sous le radar. Le sionisme a toujours été une voie à sens unique – vers la Palestine. Après cette ‟solution” il choisirait la direction opposée.

LA VÉRITÉ EST qu’il n’y pas de choix du tout.

La seule solution c’est celle dont on dit beaucoup de mal : ‟Deux États pour deux peuples”, celle que l’on a déclarée morte à maintes reprises. C’est soit cette solution, soit la destruction des deux peuples à la fois.

Alors comment les Israéliens réagissent-ils à cette réalité ? Ils y réagissent de la façon israélienne : en ignorant la réalité. Ils se contentent de continuer à vivre, jour après jour, espérant que le problème va tout simplement disparaître.

Peut-être le Messie viendra-t-il après tout.

[ Article écrit en hébreu et en anglais, publié sur le site de Gush Shalom le 11 mars 2017 – Traduit de l’anglais « Perhaps the Messiah will Come » : FL/SW]