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And Patrick Habis

Pas assez, 14 juillet, 2018

8 août 2018

L’État d’Israël n’a pas de puits de pétrole. Il n’a pas de mines d’or. Que possède-t-il ? Il a la propriété du souvenir de l’Holocauste.

C’est une grande valeur. Tous ceux qui veulent se laver de la tache ont besoin d’un certificat de l’État d’Israël. Un tel document a une très grande valeur. Et plus la culpabilité du demandeur est grande, plus le prix de la dispense est élevé.

Cela nous rappelle quoi ?

PENDANT DES SIÈCLES l’Église catholique a vendu des ‟dispenses”. C’étaient des documents émis par le pape et les cardinaux qui permettaient au bénéficiaire de se dispenser d’obligations religieuses ou de faire des choses interdites par l’Église.

Le cas le plus célèbre est celui d’Henry VIII, roi d’Angleterre. Le pape lui accorda une dispense pour épouser une princesse espagnole, en dépit du fait qu’elle avait un lien de parenté éloigné avec lui, contrairement à la loi de l’Église. Mais lorsqu’il voulut en divorcer pour épouser la fille d’un noble anglais, le pape lui refusa la dispense nécessaire. Le résultat fut la rupture entre l’Église catholique et l’Église indépendante d’Angleterre, dans laquelle le roi (ou la reine) agit comme une sorte de pape.

L’ennui est, qu’avec le temps, l’émission de dispenses est devenue une affaire de premier ordre, qui enrichissait le pape et des prêtres de niveau moins élevé. Cette situation causa la rébellion de Martin Luther et des autres réformateurs, qui créèrent de nouvelles Églises indépendantes.

LES DIRIGEANTS d’Israël, avec à leur tête Benjamin Netanyahou, agissent aujourd’hui comme le pape d’autrefois : ils vendent des dispenses d’Holocauste.

Ce n’est pas Netanyahou qui a inventé l’affaire. Il l’a héritée de ses prédécesseurs. Cela a commencé avec David Ben-Gourion peu après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, lorsqu’il a passé un accord avec le chancelier allemand, Konrad Adenauer. Ben-Gourion déclara qu’il y avait une ‟Nouvelle Allemagne” qui était totalement casher, et en retour les Allemands versèrent à l’État d’Israël trois milliards de marks de dédommagement, en guise de pensions individuelles pour les survivants.

Moi aussi j’ai perçu une petite somme pour ‟manque d’éducation”, et mes parents touchèrent une pension mensuelle qui rendit le reste de leur vie supportable.

Aux yeux de Ben-Gourion, c’était une question purement économique. Le nouvel État d’Israël n’avait pas d’argent, le dédommagement allemand l’aida à survivre pendant les premières années.

Mais derrière l’accord se cachait une autre décision. Israël, comme on le sait, est un ‟État juif”. Le gouvernement d’Israël porte deux couronnes : c’est le gouvernement d’un État souverain, et il se considère comme le dirigeant de la diaspora juive dans le monde entier. L’hypothèse idéologique est que ces deux fonctions n’en sont qu’une.

Mais c’est une fiction. De temps en temps surgit une affaire qui montre une divergence entre les intérêts d’Israël et ceux de la Diaspora. À chaque fois, les intérêts d’Israël ont la priorité.

UNE TELLE situation vient de se produire.

Benjamin Netanyahou, roi d’Israël et se voulant empereur du peuple juif, a signé une déclaration commune avec le gouvernement polonais qui dédouane le peuple polonais de toute responsabilité dans l’Holocauste. Il condamne en même temps l’antisémitisme et l’antipolonisme.

Le document a soulevé une tempête, portant sur deux questions : (1) Est-ce exact ? Et (2) Pourquoi Netanyahou l’a-t-il signé ?

Il est plus facile de répondre à la deuxième question : Netanyahou a de profondes affinités avec les régimes de l’Europe de l’est, qui forment un bloc nouveau, avec à sa tête la Pologne, et qui comprend aussi la Hongrie, la République Tchèque et la Slovaquie.

Tous ces régimes sont d’extrême droite, un peu totalitaires, anti-réfugiés. On pourrait les qualifier de fascistes soft.

Dans l’Europe d’aujourd’hui, ils sont tous dans l’opposition à la direction de la chancelière Angela Merkel et de ses alliés, qui sont plus ou moins libéraux, accueillent les réfugiés et condamnent l’occupation israélienne des territoires palestiniens et les colonies israéliennes. Netanyahou pense que son alliance avec l’opposition européenne pourrait décourager les Merkelistes.

Les institutions juives à travers le monde voient cela sous un jour totalement différent. Elles se souviennent que ces partis d’extrême droite sont les descendants des partis pronazis du temps d’Hitler. Pour elles le cynisme de Netanyahou est une trahison des victimes juives de l’Holocauste.

UNE BIEN plus importante question est : la déclaration commune est-elle exacte ?

En Israël la déclaration pro-polonaise de Netanyahou est largement condamnée également. La haine de la Pologne est bien plus profonde que la haine de l’Allemagne. C’est une histoire longue et compliquée.

À l’époque d’avant l’Holocauste, la Pologne hébergeait la plus vaste communauté juive du monde. Très peu de Juifs se demandent : Pourquoi ? Que s’est-il passé ?

La simple vérité (oubliée) est que depuis des siècles la Pologne était le pays d’Europe le plus évolué. Alors que les Juifs étaient persécutés, tués et expulsés dans la plupart des autres pays européens – y compris l’Angleterre, la France et l’Allemagne – ils étaient accueillis à bras ouverts par les rois polonais. Un roi eut une maitresse juive, les nobles propriétaires terriens eurent des Juifs comme gérants de leurs propriétés. Les Juifs se sentaient protégés.

Au fil du temps cela changea complètement. Les Polonais eurent du ressentiment à l’égard de la très forte minorité qui chez eux se présentait et s’habillait différemment, parlait une langue différente et pratiquait une religion différente. Ils furent aussi contrariés par la concurrence économique. Durant les longues périodes de domination et d’oppression par la Russie et d’autres voisins, les Polonais devinrent extrêmement nationalistes, et ce nationalisme excluait les Juifs. L’antisémitisme devint virulent.

La réponse juive fut une haine très profonde de la Pologne et de tout ce qui était Polonais.

L’invasion nazie de la Pologne créa une situation très compliquée. Pour la plupart des Juifs il était clair après la guerre que les Polonais avaient coopéré avec les nazis pour exterminer les Juifs. Il devint normal de parler des ‟camps de concentration polonais”.

Cela a suscité beaucoup de colère chez les Polonais. Ils ont promulgué récemment une loi qui fait de l’usage d’expressions de ce genre une infraction criminelle.

Aussi quand Netanyahou a signé une déclaration dédouanant les Polonais de toute responsabilité dans l’extermination des Juifs en Pologne, cela a provoqué une explosion de colère en Israël et dans tout le monde juif.

IL Y A une dizaine d’années je m’étais rendu en visite en Pologne pour la première fois. C’était une partie de ma recherche pour mon livre (en hébreu) ‟Lénine ne vit plus ici”, qui décrit la situation en Russie et dans plusieurs autres pays immédiatement après la chute du communisme.

Aucun pays ne m’étonna autant que la Pologne. J’appris que pendant l’occupation nazie il n’y eut pas une mais deux organisations clandestines qui combattirent les nazis. Des millions de chrétiens polonais furent exécutés par les nazis à côté des Juifs.

(À notre retour en Israël, ma femme Rachel, qui m’avait accompagné pendant tout le voyage, a entendu une femme propriétaire d’une boutique à Tel Aviv parler polonais. Elle est intervenue, encore sous l’influence de ce qu’elle avait entendu ‟Saviez-vous que les Allemands avaient aussi tué trois millions de chrétiens polonais ?”. ‟Pas assez” répliqua la commerçante.

Pendant l’Holocauste, la première information fiable sur les camps d’extermination qui parvint aux alliés occidentaux et aux institutions juives venait du gouvernement polonais en exil à Londres. Des milliers de Polonais furent décorés pour avoir aidé des Juifs à survivre, en risquant souvent leur propre vie et celles de leurs familles.

Certes, beaucoup d’autres Polonais aidèrent les Allemands à tuer des Juifs, comme les habitants d’autres pays sous occupation nazie. De plus, immédiatement après la fin de l’occupation nazie il y eut au moins un pogrom local. Mais il n’y a pas eu de ‟Quislings” polonais. Comparés aux autres pays occupés, les Polonais s’en tirent plutôt bien.

Alors pourquoi les camps d’extermination se situaient-ils en Pologne ? Parce que c’est là que vivaient le plus grand nombre de Juifs, et parce qu’il était facile d’y faire venir les Juifs d’autres pays. Mais ce n’était pas des ‟camps d’extermination polonais”.

Il y a des exagérations dans la déclaration Netanyahou-Pologne. Par exemple dans l’évocation de l’antisémitisme et de l’antipolonisme – quels qu’en soient le sens – en une seule phrase. Mais cela ne méritait certainement pas l’explosion de colère qu’elle a suscitée.

IL Y A DES ANNÉES j’ai lu une courte histoire écrite par un écrivain israélien. Elle racontait l’invasion du Moyen Orient par un peuple mongole obsédé par sa haine des Arabes. Les occupants demandèrent aux Juifs de les aider à exterminer les Arabes, leur promettant toutes sortes d’avantages.

Combien le firent ? Qu’auriez-VOUS fait ?

Uri Avnery

[Article écrit en hébreu et en anglais, publié sur le site de Gush Shalom le 14 juillet 2018 – Traduit de l’anglais « Not Enough » pour Confluences Méditerranée : FL/SW]