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And Patrick Habis

Naissance de la nation libyenne

Angelo Del Boca, Naissance de la nation libyenne, Milelli, Paris 2008, 284 p.

Il est de ces pays dont l’histoire demeure malheureusement mal connue. Ainsi en est-il de la Libye. Ce pays a récemment défrayé la chronique avec l’affaire des « infirmières bulgares » ; il n’a pas pour autant été présenté autrement qu’au travers de clichés insistant sur son supposé confinement à une seule structuration sociale de type tribal, la présumée absence totale en son sein de tout pan historique et culturel, sans oublier bien entendu cette focalisation sur la nature autoritaire et fanfaronne – avérée pour sa part – de son leader. Toutes approches qui demeurent déficientes, partielles, partiales suivant le cas, mais surtout extrêmement regrettables, tant la Libye gagne à être connue sous un visage autre. Son patrimoine culturel recèle en effet bien des joyaux qui méritent d’être mieux mis en valeur ; mais son histoire récente est elle-même loin d’être dénuée d’intérêt, comme l’illustre le présent ouvrage.

Naissance de la nation libyenne, récent écrit de l’ancien résistant et historien italien du colonialisme Angelo Del Boca, rendu accessible en français par la traduction de Jean-Pierre Milelli, a en effet le mérite de nous plonger dans l’un des pans les plus importants, mais pas toujours les plus connus, de l’histoire récente de la Libye : celui de la résistance de Libyens à la colonisation italienne, dans la première moitié du vingtième siècle. Le tout avec une plus-value notable : à savoir que les faits recensés dans le présent livre ont été établis sur la base des écrits de Mohammed Fekini, résistant libyen qui avait pris soin de consigner une grande partie des événements vécus dans des mémoires.

On aurait pu craindre de se retrouver face à un texte encensant inconditionnellement Fekini, et allant jusqu’à se rendre coupable d’une présentation tronquée des faits. Mais, quand bien même l’empathie de l’auteur avec ce dernier est parfois perceptible, force est de constater également que l’adjonction par Del Boca à son texte de tout un ensemble d’interprétations et de rappels de faits historiques lui donne encore plus de corps et de pertinence. De ses relations avec les Ottomans à celles qu’il développera plus tard avec les Britanniques en passant bien évidemment par la nature de ses liens avec les Italiens, et sans oublier les rivalités qui s’imposeront à lui de la part d’autres combattants et chefs libyens, Fekini donne l’image d’un homme de convictions, qui a défendu sa vision de la souveraineté libyenne et de ses exigences, a beaucoup perdu – dont la vie de deux de ses fils, mais s’est finalement senti frustré, faute d’avoir pu assister aux débuts prometteurs d’un Etat libyen indépendant. C’est en effet la force, et tout l’intérêt, de cette Naissance de la nation libyenne, que de mettre en perspective deux temps forts : d’une part, l’étonnant détail des principales batailles de la période 1910-1930 (Fekini n’écrira plus durant les vingt dernières années de sa vie), qui permettent tout simplement, cartes à l’appui, de retracer et de revivre les batailles de l’époque ; et d’autre part, l’approche tout simplement humaine, extrêmement touchante, qui fait que le dernier tiers de l’ouvrage suppose et exprime bien les douleurs que Fekini a pu endurer, lui qui a dû passer l’essentiel de la dernière période de sa vie en Tunisie, contraint qu’il avait été à l’exil.

Naissance de la nation libyenne n’est pas exactement un roman ; ce n’est pas non plus un recueil historique : c’est un ouvrage à la croisée des deux. Il a par ailleurs un double intérêt pour le lecteur : celui d’être un témoignage intéressant et fiable sur un pan incontournable de l’histoire de la Libye contemporaine d’une part ; et celui de pouvoir compter au rang des ouvrages historiques de référence sur cette période 1910-1930, d’autre part. De la grande difficulté qu’il y avait à réunir l’ensemble des Libyens autour d’une même table et d’un projet national commun, à l’aboutissement de ce même projet dans un contexte loin de faire le consensus national, en passant surtout par d’abondants détails sur les nombreuses batailles qui comptent au rang de fondamentaux pour l’histoire de l’indépendance libyenne, le présent écrit va ainsi au-delà d’une simple vision des faits telle que développée par un combattant du nom de Fekini. Les lecteurs peu familiers de la Libye du début du 20e siècle auront peut-être quelques difficultés initiales à suivre le fil de l’histoire, sauf à faire précéder leur lecture de celle d’une chronologie de cette période ; mais pour le reste, cet ouvrage leur restera accessible, tout comme il sera d’un apport précieux aux spécialistes comme aux amateurs cherchant à compléter leurs connaissances sur ce pays, ou simplement à préparer une visite archéologique et historique de la Libye.

L’histoire de ce pays, loin d’avoir été constamment statique, gagne en effet à bien des égards à être connue. Cette Naissance de la nation libyenne tombe à point nommé pour nous le rappeler.