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N’importe qui sauf Bibi, 12 août 2017

19 septembre 2017

Uri Avnery 12 août 2017

N’importe qui sauf Bibi

LES VAUTOURS tournoient. Ils peuvent voir l’homme blessé au sol et attendent sa fin.

Ainsi font les carnivores humains – les politiciens.

Ils chantent ses louanges, jurent de le défendre de tout leur cœur – mais, dans leurs têtes ils calculent déjà qui peut être son successeur. Chacun se demande en lui-même : pourquoi pas moi ?

Benjamin Nétanyahou fait face à la plus grande crise de sa longue carrière. La police est sur le point de conclure son enquête. Le procureur général est soumis à d’énormes pressions pour prononcer des mises en accusation officielles. Les importantes manifestations près du domicile du procureur général se développent chaque semaine.

Le procureur général, l’inspecteur général de la police et le ministre de l’Intérieur ont tous été choisis par Nétanyahou (et sa femme). Maintenant, même cela ne l’aide pas. La pression est trop forte.

Les enquêtes peuvent encore traîner quelques mois de plus, mais la fin paraît certaine : l’État d’Israël ira en justice contre Benjamin Nétanyahou.

QUAND UN membre du gouvernement est traduit en justice pour crime, habituellement il démissionne, ou, au moins, se met en congé. Pas Nétanyahou.

Non monsieur !

S’il démissionnait, qui veillerait sur Israël pour le préserver des nombreux dangers terribles qui menacent l’État de toutes parts ? Les Iraniens promettent notre disparition, les méchants Arabes qui nous entourent veulent nous tuer, les gens de gauche et autres traîtres menacent l’État de l’intérieur. Comment pourrions-nous survivre sans Bibi ? Le danger est trop horrible à envisager !

Nétanyahou semble y croire lui-même. Lui, sa femme et son fils aîné se comportent en famille royale. Ils achètent sans payer, voyagent en tant qu’invités par d’autres, reçoivent des cadeaux coûteux comme quelque chose qui va de soi.

L’humour populaire accompagne toutes ces transgressions. La police est entré dans cette mentalité et a décoré ses dossiers de quantité de zéros.

Le dossier 1000 concerne les cadeaux. Les Nétanyahou sont entourés d’une foule de milliardaires qui se bousculent pour offrir des cadeaux. Quantité de plaisanteries ont été faites à propos des cigares coûteux et du champagne rosé offerts à la famille – jusqu’à ce qu’il soit apparu que leur valeur s’élevait à des dizaines de milliers de dollars. Et les donateurs attendent quelque chose en retour de ces dons.

Le dossier 2000 concerne un domaine particulier. Yedioth Ahronoth (‟Les dernières nouvelles”) était le plus grand quotidien d’Israël, jusqu’à l’apparition d’Israel Hayom (‟Israël le jour”) - un journal diffusé gratuitement. Il fut créé par Sheldon Adelson, admirateur de Nétanyaou et propriétaire de très grands casinos à Las Vegas et à Macao. Il se consacre à la seule tâche de glorifier le Roi Bibi. Dans un entretien privé enregistré, Nétanyahou proposa à Noni Moses, le propriétaire de Yedioth, un marché : ‟Israël le jour” réduirait sa pagination et sa diffusion si Yedioth se mettait à glorifier Bibi. Légalement cela peut être qualifié de corruption.

Et puis il y a le dossier 3000, dans les profondeurs marines. Le constructeur naval allemand Thyssen-Krupp (deux noms bien connus comme fournisseurs d’armements d’Hitler) construit nos sous-marins. Trois, six, neuf. Le ciel – ou la mer – est la limite.

Pourquoi avons-nous besoin de sous-marins ? Pas pour couler des flottes ennemies. Nos ennemis, en l’état actuel, n’ont pas de flottes puissantes. Mais ces sous-marins peuvent être équipés de missiles nucléaires. Israël est un territoire très petit, et une bombe atomique ou deux pourraient le détruire. Mais personne n’imaginera le faire sachant que dans les parages rodent des sous-marins qui riposteront par des missiles nucléaires dans les minutes qui suivront.

Le chantier naval allemand, avec le soutien du gouvernement allemand, vend les sous-marins à la marine israélienne. Il n’est pas besoin d’intermédiaires. Mais il y a des intermédiaires qui se mettent des millions dans les poches. Combien de poches ? Ah nous y sommes. Vraiment beaucoup de poches, et toutes ces poches appartiennent à des gens très proches du Premier ministre.

Des esprits pervers peuvent imaginer que des dizaines de millions sont arrivés au Premier ministre lui-même, loin de moi cette pensée.

Cette semaine, un programme de télévision prestigieux a révélé une enquête, et le tableau était choquant. Tout l’environnement militaire et civil semble infecté par la corruption, comme dans un État africain en faillite.

L’UNE DES quelques leçons que la vie m’a enseignées c’est que personne n’atteint le sommet de quelque profession que ce soit sans s’y consacrer de façon absolue, totalement.

Pour devenir immensément riche, vous devez avoir un amour immodéré de l’argent. Pas des choses que l’argent peut procurer, mais de l’argent lui-même. Comme l’avare de Molière, qui consacre ses journées à compter ses richesses. Si vous voulez aussi quelque chose d’autre, l’amour ou la gloire, vous n’arriverez pas à devenir un multi-multi milliardaire.

Don Juan n’était intéressé par rien d’autre que les femmes. Pas par l’amour. Seulement les femmes, de plus en plus de femmes.

David Ben-Gourion voulait le pouvoir. Pas les plaisirs du pouvoir. Pas les cigares. Pas du champagne. Pas plusieurs villas. Seulement le pouvoir. Tout le reste, comme son club biblique et sa lecture de Don Quichotte en Espagnol, n’était que faux semblant. Il voulait le pouvoir et s’y accrocha aussi longtemps qu’il le put. (À la fin, lorsqu’il s’entoura d’une garde prétorienne de jeunes gens comme Moshe Dayan et Shimon Peres, ses collègues se liguèrent contre lui pour le faire partir, avec un peu de mon aide.

Une personne qui veut le pouvoir politique, mais aussi les douceurs de l’existence, plusieurs villas et beaucoup d’argent n’atteindra pas vraiment le sommet. Nétanyahou en est un bon exemple.

Il ne fait pas exception. Son prédécesseur est en prison, et c’est aussi le cas de plusieurs anciens ministres. Un ancien président de l’État vient juste de sortir de prison (pour agressions sexuelles).

Nétanyahou a grandi dans une famille modeste. C’est aussi le cas d’Ehoud Olmert. Et aussi d’Ehoud Barak. Et aussi de Moshe Dayan. Tous aimèrent trop l’argent.

Sarah Netanyahu, the Prime Minister’s wife, is also about to be indicted. She is accused of paying for her extensive private needs with government funds. She is not widely appreciated. Everybody calls her Sarah’le ("Little Sarah"), but not from love. She also grew up in straitened circumstances and was a low-grade air stewardess when she met Bibi in a duty-free shop. Sarah Nétanyahu, l’épouse du Premier Ministre, est aussi sur le point d’être inculpée. Elle est accusée de financer ses importants besoins privés sur les fonds du gouvernement. Elle n’est généralement pas appréciée. Tout le monde l’appelle Sarah’le (‟petite Sarah”), mais ce n’est pas par amour. Elle aussi a grandi dans des conditions difficiles et était une simple hôtesse de l’air lorsqu’elle a rencontré Bibi dans une boutique d’aéroport.

J’ai eu de la chance. Jusqu’à mon dixième anniversaire, ma famille était vraiment riche. Lorsque nous avons fui en Palestine, nous sommes très vite devenus aussi pauvres que des souris de synagogue, mais bien plus heureux.)

UN AUTRE ENSEIGNEMENT : personne en situation de pouvoir ne devrait y rester pour plus de huit ans.

Les gens en situation de pouvoir attirent les flatteurs. Tous les jours, année après année, on leur dit qu’ils sont tout simplement merveilleux. Si sages, si habiles, si beaux. Lentement ils en sont eux-mêmes convaincus. Après tout, tant de braves gens ne peuvent se tromper.

Leur sens critique s’émousse. Ils prennent l’habitude d’être obéis même par des gens qui savent qu’il y a mieux. Ils deviennent insensibles aux critiques, et se mettent même en colère lorsqu’on les critique.

Après les 12 années de pouvoir de Franklin Delano Roosevelt, un président sage et efficace, le peuple américain a modifié sa constitution pour limiter les mandats du président à deux, correspondant à huit années consécutives. Très raisonnable.

Je parle d’expérience. J’ai été élu trois fois à la Knesset. J’ai beaucoup apprécié les deux premiers mandats – huit années consécutives – parce que j’avais l’impression de faire ce qu’il fallait de la façon qu’il fallait. Au cours de mon troisième mandat j’avais le sentiment d’être moins enthousiaste, moins innovant, moins créatif. C’est pourquoi j’avais démissionné.

Nétanyahu en est actuellement à son quatrième mandat. Il est grand temps pour lui d’être viré.

LA BIBLE nous ordonne : ‟Si ton ennemi tombe, ne te réjouis pas, que ton cœur n’exulte pas de ce qu’il achoppe. (Proverbes 24, 17). Je ne me réjouis pas, mais je serai très heureux s’il s’en va.

Je ne le hais pas. Je ne l’aime pas non plus. De toute mon existence je ne pense pas m’être entretenu avec lui à plus de deux ou trois reprises. Une fois lorsqu’il m’avait présenté à sa seconde épouse - pas la dernière – une jeune Américaine charmante, et une fois lorsqu’il avait vu ma photo dans une exposition, portant une coiffure de pilote. Il me dit que je ressemblais à Errol Flynn.

Mon attitude à son égard ne se fonde pas sur l’émotion. Elle est purement politique. C’est un homme politique de talent, un démagogue intelligent. Mais je pense qu’il conduit Israël, lentement mais surement, vers une catastrophe historique.

Les gens pensent qu’il n’a pas de principes, qu’il fera tout -absolument tout – pour rester au pouvoir. C’est vrai. Mais derrière tout cela se cachent des convictions inébranlables – la ‘weltanschauung’ de son défunt père, le professeur d’histoire, dont le principal domaine d’intérêt était l’inquisition espagnole. Le père Benzion Nétanyahu était un homme aigri, convaincu que ses collègues le méprisaient et bloquaient sa carrière en raison de ses convictions d’extrême droite. C’était un fanatique aux yeux de qui Vladimir Jabotinsky était beaucoup trop modéré.

Le père admirait son fils aîné, Yoni qui fut tué dans le célèbre raid d’Entebbe, et n’avait pas beaucoup de considération pour Bibi. Il avait dit un jour que Bibi n’était pas fait pour être premier ministre, mais qu’il pourrait faire un bon ministre des affaires étrangères – une remarque très perspicace. Si Benyamin Nétanyahu tombe, ce qui semble possible, qui va le remplacer ?

Comme tout dirigeant habile (et mal assuré) Bibi a éliminé tous les rivaux potentiels qui pouvaient se présenter. Il n’y a plus maintenant d’héritier évident en vue.

Mais beaucoup de gens reprennent actuellement un slogan : ‟N’importe qui, mais surtout pas Bibi !”

Article écrit en hébreu et en anglais, publié sur le site de Gush Shalom le 12 août 2017 – Traduit de l’anglais "Anyone But Bibi".