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And Patrick Habis

Monsieur Islam n’existe pas

Dounia Bouzar, Monsieur Islam n’existe pas, Hachette Littérature,2004

Dounia Bouzar est anthropologue. Ce dernier livre est le résultat d’une enquête effectuée à la demande de l’Institut national des hautes études en sécurité, sur douze associations musulmanes en France. Il ne s’agit pas d’un pamphlet, même si le sous-titre du livre, « Pour une désislamisation des débats », montre clairement ses positions, mais d’une étude sur le rapport des jeunes Français d’origine arabo-musulmane à l’islam et à la société française.

Dans un premier temps, elle montre comment l’échec de la marche pour l’Egalité en 1984 a renvoyé certains jeunes à la recherche d’une reconnaissance vers l’islam. Dans ce contexte, elle cherche à savoir ce que les musulmans pensent que le Coran dit et ce que signifie être musulman en 2004 dans une société laïque. Les discours des jeunes montrent que la religion est plus un outil, un moyen de contestation, qu’un objectif. Ils sont pris dans une contradiction majeure : leur sentiment d’être injustement traités en France les rapproche des islamistes, mais en même temps ils veulent s’intégrer à la société française. En faisant ce travail de retour à l’islam, certains découvrent que la laïcité avait été précisément instaurée pour permettre la pluralité et que l’on a le droit d’être musulman en France.

C’est la deuxième partie du livre sur le rapport aux textes qui est sans doute la plus intéressante. Elle décrypte « le nouveau discours religieux », en particulier celui de Tariq Ramadan. Elle insiste notamment sur un élément fondamental de l’ idéologie de ce dernier : « Être musulman, c’est un rapport à la vie dans sa globalité, sociale, politique… Il n’y a donc pas de possibilité en Islam de dire : "Je suis musulman de façon privée” ». Dans cette logique absolutiste, il devient possible de se définir exclusivement par l’islam. Qui plus est, l’engagement social devient une preuve de foi. Si l’islam répond à tout, alors la dimension religieuse prend une place exorbitante dans le processus identitaire. La fidélité rigoureuse au texte du Coran et à la Sunna permet de faire l’économie d’une analyse dialectique qui tienne compte des interactions entre religion et société, entre religion et histoire.

Comment résister à une citation de la part d’un leader musulman de la région Ile-de-France : « Chez nous, dans notre histoire, il n’y a jamais eu de MLF, parce que comment voulez-vous libérer quelqu’un qui n’a jamais été esclave ? C’est logique. Nous n’avons pas besoin de libérer la femme car Dieu l’a créée libre ». (p. 139)

La question que pose Dounia Bouzar est la suivante : « Peut-on passer par une religion pour s’inscrire dans une nation ? ». Ce qu’elle nous démontre, c’est que ce nouveau discours religieux fournit une sorte de prêt-à-penser, qui va à l’encontre de ce qui serait souhaitable, et que Mohamed Arkoun a remarquablement développé : la nécessité de ne pas occulter la dimension historique des sociétés.

Dounia Bouzar a été la seule femme membre du Conseil français du culte musulman. Elle en a démissionné en janvier 2005. Elle dénonce l’absence de débat sur l’avenir des jeunes musulmans nés en France. Elle s’explique dans une déclaration au Monde : « Pendant vingt ans, on a demandé aux musulmans de laisser l’Islam à la frontière pour s’intégrer. Aujourd’hui, on veut les définir uniquement par la référence islamique ». Dans sa démarche, Dounia Bouzar n’épargne ni les médias, ni les autorités françaises. Elle insiste sur le fait que la suspicion permanente sur la compatibilité de l’islam avec la république retarde la réflexion herméneutique nécessaire.

Ce livre est essentiel et salutaire. Il faut le lire pour mieux se rendre compte de la dangerosité du nouveau discours religieux véhiculé en particulier par Tariq Ramadan, reçu en héros dans certains milieux de gauche. Etre bien-pensant peut parfois empêcher de penser.