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And Patrick Habis

Milosevic, une épitaphe

Vidosav Stevanovic, Fayard, Paris, 2000, 392 pages, index, 139FF.

Hasard du calendrier, le grand écrivain serbe Vidosav Stevanovic règle ses comptes avec le dictateur de Belgrade au moment même où le peuple serbe chasse le tyran. C’est certainement pour l’auteur le meilleur cadeau qu’on pouvait lui faire pour la sortie de son premier véritable essai politique. L’auteur est un des grands écrivains serbes contemporains. Aujourd’hui il réitère ses violentes attaques contre le dictateur de Belgrade, ou plutôt l’exdictateur. Il faut dire qu’entre les deux hommes l’inimitié est aussi solide qu’ancienne. Stevanovic est un dissident de la première heure qui ne s’est jamais fourvoyé dans l’instrumentalisation du nationalisme grand-serbe, contrairement à nombre d’anciens opposants qui un jour où l’autre ont soutenu Milosevic ou ses complices de Croatie et de Bosnie. Après avoir dirigé deux grandes maisons d’édition belgradoises, il a dû quitter son pays. Craignant à juste titre pour sa vie, il s’est réfugié en Grèce et désormais, il vit en exil à Paris. Il s’explique sur son opposition : "Rallier son mouvement (de Milosevic), se retrouver parmi ses disciples, dans tout ce tapage, c’était renoncer à soi, participer à leurs projets déments et mégalomaniaques de conquête de la Yougoslavie, ou plus exactement de sa destruction. Je ne voulais pas être complice de la mise à mort qui se préparait. Il fallait que je me décide rapidement pour préserver mon indépendance. J’ai démissionné de mon poste de directeur des deux plus grandes maisons d’édition de la capitale  ; je me suis retrouvé à la rue, sans travail ni argent. J’ai quitté Belgrade qui, par sa soumission à Milosevic, avait cessé d’être ma ville". Il en fallait du courage pour ne pas hurler avec les loups et/ou s’enrichir de manière éhontée en profitant de la misère des peuples yougoslaves. L’auteur va aussi aux racines du mal et pointe du doigt les responsabilités du camarade Tito, qui n’était pas l’anti- Milosevic que l’on voudrait bien nous faire croire. Sur la Bosnie, l’auteur écrit, non sans bon sens : "Un Etat athée accorda ainsi aux musulmans - parmi lesquels figuraient de nombreux athées - une nation fondée sur la religion, mais il n’en fit pas autant pour les autres… Dans un pays qui ne souhaitait rien apprendre des autres, les incohérences étaient monnaie courante". Mais ce livre est aussi un témoignage précieux. Au détour d’un chapitre, il narre une conversation avec Dragisa Pavlovic, un haut dignitaire communiste qui, après avoir aidé Milosevic, s’est fait débarquer par ce dernier. Pavlovic avoue à l’auteur au début de l’ascension du tyran : "Les gens ne savent pas ce qu’il y a dans la tête de Milosevic. Moi, je le sais, et c’est pourquoi je ne peux plus dormir. La mort - la sienne et celle de nous tous -, voilà ce qui occupe son esprit. Il ne partira pas tout seul pour cet ultime voyage. Il tentera d’embarquer avec lui le plus de monde possible. Tout le peuple serbe, si celui-ci le suit. Tito était un pharaon de son vivant. Slobodan sera un pharaon jusque dans la mort". 200 000 morts plus tard, seul le dernier chapitre du régime Milosevic s’est déroulé, heureusement, d’une manière moins sombre. Dans un ultime réflexe de survie, les Serbes ont chassé Milosevic sans effusion de sang. Et Vidosav Stevanovic de conclure : "Les Balkans ne sont pas la poudrière de l’Europe, mais le baromètre du Vieux Continent qui, le visage tourné vers l’avenir, s’est mis à rajeunir. L’Europe existe tant qu’elle est présente dans les Balkans. L’inverse est tout aussi vrai. La civilisation occidentale existe tant que règne la tolérance dans les métropoles éclatantes, les villages et villes perdus... Soyons comme un nouvel Orphée qui, conduisant Eurydice par la main, du royaume des morts à celui des vivants, résisterait au désir de la regarder et ne l’abandonnerait pas à Hermès". Et reprenant l’historien Misha Gleni : "S’il se trouvait un élixir de tolérance pour éteindre le feu des préjugés, les Balkans seraient la plus belle contrée du monde".