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And Patrick Habis

Milosevic, la diagonale du fou

Florence Hartmann, Denoël, Paris 1999, 444 pages, 140FF

Malgré quelques partis pris, ce livre est sans nul doute une des meilleures descriptions des mécanismes du nationalisme dans l’ex-Yougoslavie et du fonctionnement du pouvoir serbe entre les mains de Slobodan Milosevic et de son clan. Attachée de presse à l’ambassade de France à Belgrade, Florence Hartmann a quitté la carrière diplomatique pour devenir la correspondante du Monde , avant d’être expulsée par le pouvoir de Belgrade. Aujourd’hui, elle est porteparole du TPIY (Tribunal Pénal International sur la Yougoslavie). Dans son ouvrage, elle décrit avec brio la décomposition orchestrée de l’ex- Yougoslavie. On regrettera donc le titre de ce livre, titre facile et commercial qui ne reflète pas le contenu de ces 400 pages fort documentées. Autre lacune, le dernier chapitre sur le Kosovo est très faible par rapport au reste du texte. Mais cette faiblesse est excusable puisque l’auteur n’était plus sur le terrain au moment des faits. En revanche on peut regretter un certain manichéisme. Florence Hartmann a tendance à tout mettre sur le dos de Milosevic. Même s’il existe de fortes personnalités qui forgent l’Histoire, elles ne descendent pas du ciel et sont bien souvent le produit d’une époque donnée et d’un contexte particulier. Ce n’est donc pas simplement Milosevic qui a détruit la Yougoslavie, mais plutôt la dissolution lente mais inéluctable de ce pays qui a permis l’émergence de ce type de personnage. Enfin, dernière critique, l’auteur a tendance à dénoncer exclusivement le nationalisme serbe qui aurait été le premier à mettre le ver dans le fruit. La réalité est un peu plus compliquée. Les ferments du nationalisme ont la même source : le début du XXe siècle. Ils se sont développés en parallèle et en même temps : à la fin des années 60, au début des années 70. Enfin, ils ont mis en route et orchestré leur oeuvre destructrice dès 1987-88. Si le Serbe Slobodan Milosevic est un mauvais génie, le Croate Franjo Tudjman, décédé en décembre 1999, est son exact double. Tous deux, aidés de leurs séides et de leurs prébendiers sont les fossoyeurs du plus grand pays des Balkans. Par ailleurs, ce livre ne traite pas des responsabilités de Tito qui, malgré sa disparition en mai 1980, est tout de même à l’origine de la décomposition de son "oeuvre". Le manque de démocratie se paie toujours un jour ou l’autre. Les Yougoslaves l’ont payé au prix fort. La grande intelligence de ce livre est de mettre à nu le système autocratique de Slobodan Milosevic et de sa femme ambitieuse, Mira Markovic. Le chantre de la Grande Serbie n’est en réalité que le chantre du Grand Pouvoir de Milosevic. Le but du roitelet de Belgrade n’était pas de rebâtir l’Empire du Tsar Dusan, récupérant sous sa férule la Voïvodine et le Kosovo et phagocytant la moitié de la Croatie, les deux tiers de la Bosnie, voire tout ou partie de la Macédoine. Son but était de conserver son pouvoir, même si son pays devenait de plus en plus petit. Le livre explique parfaitement comment en 1987-88, Milosevic comprend que le problème du Kosovo peut devenir un tremplin pour accéder au pouvoir. Le nationalisme grand-serbe intellectualisé par l’Académie des sciences de Belgrade, il s’en moque comme de sa première chemise. Mais il comprend, ou plutôt son ambitieuse femme, qu’il faut chevaucher ce courant pour prendre et garder le pouvoir. Après avoir "tué" ses pères au sein de la Ligue des communistes de Serbie, il fait le ménage chez les communistes voïvodiniotes et kosovars. Mais son grand coup fut de transformer l’Armée populaire yougoslave (JNA) en une Armée serbe (VJ). Bref, pour devenir le roitelet, il a su détruire petit à petit tous les organes fédéraux de l’ex-Yougoslavie. Chantre de la grande Serbie, l’homme a rencontré 47 fois, en douze ans, le Croate Franjo Tudjman, son alter ego liberticide. Ces deux bougres se sont mis d’accord pour organiser l’épuration ethnique dans les Krajinas et en Bosnie. Dans le premier cas, le Serbe a laissé le Croate chasser quelques centaines de milliers de Serbes de Croatie, population établie dans la région depuis le XVIe siècle, paysans combattants installés sur le "Limes" contre l’Empire ottoman. Trois ans plus tard, Milosevic abandonnait une partie des Serbes de Bosnie, lâchant le "président" Karadzic, pour garder au fond de sa poche le "général" Mladic, un colonel soudard incapable qui a pris ses galons en plongeant ses mains dans le sang des citoyens yougoslaves, toutes ethnies confondues. Mais Mladic, Judas de Karadzic, voulait lui aussi manger une part du gâteau et éviter le Tribunal pénal international. Ce dernier, tout comme Milosevic, a été rattrapé par la justice internationale installée à La Haye. Bref, le jeu Milosevic-Tudjman, le jeu Milosevic-Izetbegovic (le président musulman de Bosnie) puis l’abominable triolisme Milosevic-Rugova-Thaçi (le deuxième est le président pacifiste du Kosovo, le troisième est le chef de l’armée de libération du Kosovo) ont quasi définitivement sonné le glas d’une Yougoslavie démocratique. Le ver dans le fruit est en train de gangrener le reste des Balkans. Le Monténégro est dans la zone des tempêtes mais son président est un grand navigateur. La Macédoine risque d’être la future victime comme le Sandjak. Visiblement la guerre n’a pas commencé au Kosovo et ne finira pas au Kosovo.