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Migrations : Les routes de la mort

Christophe Chiclet: Membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée
15 novembre 2013
Dictatures, révolutions sanglantes, misère économique et sociale, autant de raisons pour que des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants tentent par tous les moyens de rejoindre l’UE qu’ils considèrent, souvent à tort, comme un Eldorado, venant d’Afrique, d’Asie et du Moyen orient. Début octobre 2013, ce fut une tragédie : près de 400 morts au large de Lampédusa et de la Sicile. Ethiopiens et Erythréens dans le premier naufrage, Syriens et Palestiniens dans le second.

Le trafic d’êtres humains rapporte chaque année 5 milliards d’euros aux mafias des passeurs, soit la troisième place de cette économie noire après le trafic de drogue et d’armes. Ces nouveaux négriers sans foi, ni loi, ne reculent devant rien pour s’enrichir sur le sang des plus pauvres.

Entre janvier 1993 et mars 2012, les polices, les marines et autres autorités européennes ont comptabilisé 16.264 morts aux frontières de l’Europe. Mais c’est sans compter sur un nombre très important de disparus dont la mer n’a jamais rendu les cadavres. En 1995, le cap des 200 morts est franchi, 400 en 1998, 600 en 2000, 800 en 2002, 1.300 en 2003, 2.000 en 2006 et 2011. Une exception dans cette croissance tragique : 200 morts « seulement » en 2010. En revanche depuis 2012, les chiffres sont à nouveau à la hausse après les révoltes et violences en Tunisie, Libye, Egypte et Syrie et l’augmentation des départs de citoyens de ces pays. Mais avec les presque 360 morts de la dernière tragédie de Lampedusa, 2013 devrait être une année noire.

Chaque année, ils sont des centaines à mourir noyés au large des côtes africaines (Atlantique et Méditerranée) et turques, sans compter ceux qui sont asphyxiés dans les camions des passeurs entre Calais et Douvres, au nord de la Grèce, au sud de l’Espagne et de l’Italie. Sans compter ceux qui meurent de faim et de froid, qui sautent sur des mines, qui se suicident dans les centres de rétention à la veille de leurs renvois, et les manques de soins, les homicides entre différents groupes ethniques…

Mais attention, les statistiques sont à manier avec des pincettes. Elles proviennent de la Frontex, des ministères de l’intérieur des pays de l’UE et des ONG. Les plus fiables sont celles de l’UNHCR. Or, elles ne prennent pas en compte les corps des morts disparus, ni ceux des vivants qui sont passés entre les mailles des filets des services des douanes, des gardes côtes, de la police et de la gendarmerie.

Il est donc difficile d’apprécier l’évolution réelle de ces chiffres, car ces tragédies sont de plus en plus médiatisées et donc mieux connues. Mais cette augmentation spectaculaire du nombre de morts est aussi attribuable au durcissement des politiques migratoires des pays de l’UE et au recul du droit d’asile. Ainsi, les migrants prennent de plus en plus de risques pour passer les frontières au péril de leur vie. Pourtant la majorité des clandestins arrivent finalement en Europe, preuve de l’inefficacité des dispositifs très coûteux du contrôle des frontières. L’organisme chargé de la protection des frontières de l’UE, la Frontex, a dépensé des millions d’euros pour installer des systèmes de surveillance aux frontières gréco-turco-bulgare, tout comme l’Espagne qui a construit un triple barrage de grillage barbelé autour des ses deux enclaves au Maroc, Ceuta et Melilla.

LES PRINCIPAUX CIMETIERES

La Méditerranée est souvent mauvaise en hiver. Les pertes principales sont situées en Méditerranée centrale, des côtes de la Tunisie et de la Libye à destination de Lampedusa, de Malte, de la Sardaigne, de la Sicile et de la Calabre. Le terrible détroit de Gibraltar arrive en deuxième position, entre les côtes marocaines et ses deux enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, à destination du sud de l’Espagne. En troisième position : les côtes atlantiques du Maroc et de la Mauritanie en direction des îles Canaries espagnoles. Vient ensuite la mer Egée entre les côtes turques et les îles grecques. A égalité, les passages du détroit d’Otrante entre les côtes occidentales de la Grèce et de l’Albanie vers les Pouilles italiennes. Mais il existe des zones peu connues mais aussi dangereuses : au large de Chypre et au passage du fleuve Evros entre la Turquie d’Europe et la Thrace occidentale grecque. En effet, cette frontière a toujours été militarisée et les deux rives du fleuve sont bourrées de mines. Autres points délicats : le passage des rivières entre la Bosnie et la Croatie, entre la Serbie et la Croatie et entre la Pologne et l’Allemagne sur l’Oder-Neisse. Enfin, la frontière entre la Turquie et l’Irak. Quant aux suicides dans les camps de rétention ils sont les plus nombreux en Allemagne, en Grande Bretagne et aux Pays-Bas.

LES ROUTES AFRICANO-MAGRHEBINES

De l’Afrique de l’ouest à l’Afrique de l’Est, du Sénégal à l’Ethiopie, de la Guinée à la Somalie, en passant par le Ghana, le Nigéria, les Congo, etc, il s’agit de rejoindre l’UE par tous les moyens. Du Sénégal au Bénin, nombre de clandestins rejoignent la Mauritanie et le sud du Maroc pour tenter de passer dans les îles Canaries. Les autres préfèrent traverser le Sahel, passer par le Burkina, le Mali, le Niger, puis le Sahara algérien, tunisien, libyen ou remonter vers le nord Maroc. Auparavant les passeurs étaient des Touaregs qui historiquement n’appréciaient guère les Africains noirs. Mais depuis une dizaine d’années ce sont les djihadistes chassés d’Algérie et autres islamistes membres de la nébuleuse d’Al Qaïda, d’Aqmi… qui organisent les passages et s’enrichissent sur le dos de ces pauvres bougres. Ils les laissent dans les ports marocains, tunisiens, libyens sans aucun moyen. Ils attendent alors un hypothétique passage de l’autre côté de la Méditerranée pendant des mois, voire pendant des années, faisant des petits boulots pour survivre. Quant aux Erythréens, Ethiopiens, Somaliens, ils rejoignent eux aussi la Libye via le Soudan, le Tchad et le sud de l’Egypte. Mais aussi des citoyens marocains, algériens, tunisiens, libyens et égyptiens souhaitent gagner les côtes nord de la Méditerranée, surtout après les tumultes des printemps arabes de 2011-2012.

LES ROUTES DU MOYEN ORIENT

Du Pakistan, d’Afghanistan, d’Iran, des Kurdistan, d’Irak, de Turquie et désormais de Syrie, nombre de personnes fuient la pauvreté et les guerres civiles. Pour rejoindre l’UE, ils prennent la voie orientale : Chypre, Turquie, Grèce, Bulgarie, puis la route des Balkans. Arrivés sur les côtes égéennes de la Turquie, les migrants ont trois possibilités : passer par îles grecques, traverser le fleuve Evros ou rejoindre la Bulgarie par les villages au sud du grand poste frontière de Kapitan Andréevo (Elhovo, Boliarovo, Goliam Dervet).

Le principal point de passage se situe dans l’archipel du Dodécanèse. Presque chaque jours quelques dizaines d’émigrés posent leurs pieds dans les îles de Symi, Tilos, Nissiros, Kos, Kalimnos, Leros, Patmos, voire plus au nord, à Samos, Hios ou Lesbos.

Dans le Dodécanèse, tous les clandestins de nationalités multiples et variées, viennent de Turquie. Ils passent sur différents types de bateaux, allant du petit bateau gonflable de plage pour deux-trois personnes maximum, aux gros caïques de 30 à 40 mètres de long. Les gros navires naviguent sous pavillon de complaisance, les petits sans rien ou avec un drapeau turc. Pour les arrêter, les gardes-côtes grecs ont de puissants radars et travaillent étroitement avec leur marine nationale. Par ailleurs, ils font du renseignent. En clair, ils ont des espions côté turc qui les informent des passages et de la localisation des passeurs. Pour ce travail, les gardes côtes sont aussi aidés par les pêcheurs grecs locaux. En effet, ces derniers sont aussi équipés de radars et leurs filets sont régulièrement déchirés par les bateaux des passeurs. Ils se font donc un malin plaisir de renseigner les autorités.

Les pauvres migrants sont essentiellement des Afghans, des Iraniens, des Irakiens, des Kurdes et des Turcs. Certains gros bateaux accostent même au large du Pirée ou directement dans les îles de Heptanèse, face à l’Italie. Certains passeurs utilisent même des cigarette-boat (vedette ultra rapide, capable de semer les gardes côtes). Dans ce cas, le passeur demande 3.000 dollars par tête pour le passage et en général, utilise les migrants pour transporter de la drogue.

Les autorités grecques arrêtent en moyenne une centaine de passeurs par an et 3 à 5.000 clandestins. Cela ne représenterait qu’au maximum 30% des passages. En revanche, la justice grecque à la main lourde pour les passeurs : de 5 à 15 ans de prison. Les filières de passage de clandestins rapportent beaucoup d’argent, entre 1.500 et 4.000 dollars par personne suivant l’origine et le lieu de destination. 80% des émigrés arrivent de Turquie, 18% du Liban-Syrie et 2% de la mer Noire. Les passeurs turcs sont en liaison avec des criminels grecs, roumains et occidentaux. A noter que la mafia albanaise est impliquée en aval dans ce trafic.

Une fois en Grèce trois routes sont possible : rejoindre le port de Patras dans l’ouest du Péloponnèse pour s’embarquer en direction de l’Italie en traversant le détroit d’Otrante, ou rejoindre le port d’Igoumenitsa en face de Corfou pour là encore rejoindre les Pouilles. Autre possibilité : aller à Salonique et traverser l’ex-Yougoslavie. Quant à ceux qui arrivent en Bulgarie, eux aussi doivent traverser l’ex-Yougoslavie.

Pour les gros bateaux (cargos), les passeurs turcs, roumains et libanais achètent de vieux rafiots au Liban, en Turquie, à Chypre et au Libéria. Ils prennent un pavillon de complaisance et change le nom du navire. Ces négriers des temps modernes peuvent embarquer de 500 à 1000 clandestins. Ils passent alors au large de la Crète pour rejoindre l’Adriatique ou la Méditerranée occidentale. Pour les plus petits bateaux, ils utilisent le cabotage, sautant d’îles en îles pour rejoindre la Grèce continentale. Arrivés sur le territoire grec, les migrants sont pris en charge par des mafieux grecs qui n’hésitent pas à acheter la police locale, particulièrement mal payée.

LES ROUTES DE L’ASIE ET DE L’EURASIE

Les Chinois, les Indiens et les Pakistanais privilégient la route à travers la Russie pour rejoindre ensuite la route des Balkans ou le passage via la Pologne et ceux qui veulent rejoindre les pays scandinaves, ils s’orientent vers les pays Baltes. Le prix du passage des Chinois se négocie en années de travail sans solde. En clair, ces nouveaux esclaves vont travailler gratuitement dans des ateliers clandestins pendant un an, voir plus, pour payer les passeurs.

Les Caucasiens (Arméniens, Géorgiens) passent par la Grèce ou par la Russie. Les Azéris préfèrent la voie turque. Les peuples du nord Caucase (Tchétchènes, Ingouches…) traversent la Russie. Quant aux Moldaves, ils ont résolu leur problème. En effet, une loi roumaine donne la nationalité aux Moldaves qui ont un ancêtre roumain. En Moldavie, en dehors des Gagaouzes (Turcs chrétiens) et des Slaves de Transnistrie, tous les Moldaves roumanophones peuvent se targuer de racines roumaines. Ils sont donc de facto des citoyens de l’UE, tout comme les Rroms de Bulgarie, Roumanie, Slovaquie, Croatie.

Mais, il y a aussi des Russes, Ukrainiens et Biélorusses qui veulent trouver du travail en Europe, en particulier en Allemagne. Ils passent donc par la Pologne. Une minorité qui vise la Suède transite par les pays Baltes.

Quoi qu’il en soit, le choix n’est pas glorieux : mourir aux portes de l’Europe ou y vivre dans des conditions de plus en plus misérables.