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And Patrick Habis

Maroc : les leçons du scrutin législatif

Abderrahim Lamchichi: Universitaire. Derniers ouvrages parus (éditions L’Harmattan) : Femmes et Islam. L’impératif universel d’égalité. Et Jihâd, un concept polysémique. Et autres essais.
24 septembre 2007
Le premier fait marquant du scrutin législatif marocain du 7 septembre 2007 est l’annonce même de tels résultats si déconcertants, donc… parfaitement crédibles ! Ce qui accrédite la déclaration des observateurs étrangers attestant de la régularité de la consultation. Certes, à l’évidence, en cette matière, tout est relatif. Clientélisme, cooptation, notabilités locales, encadrement serré du territoire par une administration encore largement d’essence “makhzénienne”… sont des pratiques “néopatrimoniales” avérées. Mais imagine-t-on, un moment, feu Driss Basri, l’ancien ministre de l’Intérieur de Hassan II, se résoudre à publier de semblables résultats, d’où il ressort clairement que seul un électeur sur trois s’est rendu aux urnes ? C’est que le Maroc a profondément changé.


Un taux d’abstention élevé

Justement, le second fait marquant — et pour tout dire assez préoccupant — de ce scrutin est le taux de participation historiquement bas (37 %, contre 52 % en 2002). Est-ce un signe de désenchantement et de dépolitisation ? S’agit-il d’un désaveu, voire d’un discrédit jeté sur des partis politiques considérés comme peu fiables ? Il convient de croiser plusieurs hypothèses. Soulignons, tout d’abord, que le Maroc ne dispose pas encore, à ma connaissance, ni d’une solide tradition de sociologie électorale, ni de statistiques exhaustives, ni de sondages ou d’enquêtes de terrain, quantitativement et qualitativement assurés pour que l’on puisse interpréter avec précision tous les comportements et toutes les motivations. Il est probable, en outre, que la plupart des candidats ne correspondaient pas forcément aux attentes et espérances d’une population peu encline à épouser la rhétorique des uns ou à croire aux promesses des autres. Est-il excessif d’affirmer que la campagne électorale et les altercations politiciennes intéressent finalement peu la masse des “petites gens”, davantage préoccupées par les problèmes autrement plus aigus de la vie quotidienne : pouvoir d’achat, chômage, logement, scolarité, santé, etc. ? Et puis, que veut dire “politisation” dans un pays où le taux d’analphabétisme et la pauvreté sont si élevés ? Mais il faut aussi chercher l’explication du côté des véritables enjeux de ce scrutin et, plus généralement, de la réalité de l’exercice du pouvoir. Autrement dit, l’abstention forte semble indiquer le peu d’intérêt suscité par une consultation dont la portée était somme toute relative. Certes, pour les élites et les dirigeants du pays, l’enjeu est autrement plus crucial : offrir une image positive du Maroc. Celle d’un pays qui, aux antipodes de la plupart des régimes arabes, poursuit sans relâche sa dynamique de démocratisation et d’ouverture. Un pays qui accommode ses multiples traditions — sereinement et pleinement assumées — à l’indispensable modernité. Un pays qui veut résolument s’inscrire dans la mondialisation et dans la perspective du dialogue des civilisations… Et en qui, par conséquent, les investisseurs étrangers peuvent faire pleine confiance. Mais, la population, elle, sait que la réalité de l’exercice du pouvoir (et de la définition des choix stratégiques du pays) ne se situe pas au gouvernement, encore moins au Parlement, mais bien au Palais royal. J’y reviendrai. Quant à l’émiettement — d’aucuns diraient atomisation — du champ politique (plus d’une trentaine de partis ont présenté des candidats ; parmi eux, sept seulement se détachent obtenant chacun entre 17 et 52 sièges sur les 325 que comptera la future Assemblée ; les deux premiers ne dépassant guère, chacun, 11 % des suffrages exprimés !), il n’est pas interdit d’y voir quelques aspects positifs : éviter qu’un unique groupe (social, idéologique ou religieux) n’ait la tentation d’imposer ses vues ou d’accaparer le pouvoir ; la diversité ne facilite-t-elle pas, en outre, l’émulation ? Ne favorise-t-elle pas la culture du pluralisme, l’éthique de la discussion, l’apprentissage des vertus de la négociation, du respect mutuel et du dialogue ? La mise en place d’une coalition pour gouverner ne requiert-t-elle pas, enfin, la recherche de partenaires ? Il n’en demeure pas moins qu’il y a désaffection nette de l’électorat (à Casablanca, 27 % seulement des électeurs se sont rendus aux urnes, 22 % à Tanger ; au niveau national, 19 % des bulletins ont été blancs ou nuls). Cependant, dépolitisation ne signifie pas forcément apathie. Beaucoup de Marocains, en effet, ne rechignent guère à s’investir passionnément dans la vie associative et culturelle de leur quartier, de leur village ou de leur ville. Enfin, un processus (certes partiel) de renouvellement de la classe politique est d’ores et déjà entamé. La plupart des partis (Istiqlal en tête) accordent de plus en plus de place à des cadres jeunes, apparemment de plus en plus sélectionnés sur des critères de compétence.

Le rôle de la monarchie

Autre question cruciale : si discrédit de la classe politique il y a, ne risque-t-il pas, de rejaillir sur la monarchie ? Rien n’est moins sûr. Un minimum de probité intellectuelle incite, sans être lyrique, à affirmer — contrairement à ce qui est communément admis à l’étranger — que la monarchie marocaine dispose d’un large capital de confiance, pour l’instant tout du moins. Celle-ci est considérée comme un gage de stabilité et d’équilibre dans une région tourmentée et dans un monde où de nombreux pays du Sud sont livrés à des forces farouchement antithétiques, souffrant parfois d’une grave carence de l’Etat. Les velléités modernisatrices du Palais (réforme audacieuse du code du statut personnel qui promeut les droits de la femme, lancement de chantiers gigantesques du nord au sud, programmes ambitieux d’investissement dans le tourisme, les infrastructures industrielles, les NTIC) sont approuvées par une bonne partie de l’élite et de la société marocaines ; elles semblent emporter une large adhésion à l’intérieur comme à l’extérieur du Royaume ; les choix de Mohammed VI, depuis son accession au trône en 1999, en faveur de la démocratisation, de la lutte contre la corruption et contre la pauvreté (funeste legs du règne précédent) sont sincères, réels et très fortement approuvés. Par parenthèse, c’est à son initiative que l’on doit l’élection présente de 34 députées femmes. La monarchie marocaine est également considérée à l’étranger comme étant tolérante, accueillante, ouverte au dialogue des cultures…

En outre, à rebours de l’obséquiosité et de la crainte que suscitaient naguère au sein de la population les proches de Hassan II, les “jeunes” conseillers de Mohammed VI sont généralement appréciés et estimés. Ils ont le profil de technocrates compétents, travailleurs, quelquefois sincèrement modestes, issus parfois — contrairement à l’image d’Epinal — de milieux populaires. Exemple emblématique : l’ancien ministre délégué à l’Intérieur et plus proche conseiller du roi, Fouad Ali El-Himma, qui avait démissionné de son poste au mois d’août, à la surprise générale, pour devenir un simple candidat “indépendant” à la députation. Il a été triomphalement élu (72% des voix, avec un taux de participation de 42%) dans sa région natale, au demeurant très pauvre, des Rahmna, non loin de Marrakech, ainsi que ses deux colistiers.

Au total, en dépit d’énormes problèmes sociaux persistants, le Maroc a beaucoup changé ; c’est un pays qui a considérablement élargi son horizon et qui se modernise à grande vitesse ; il n’échappe nullement aux effets de la mutation démographique, aux conséquences d’une urbanisation accélérée, aux changements profonds des mentalités… Et, sur le plan politique, aussi défectueux soient-ils, le pluralisme politique et culturel et le processus de démocratisation sont aussi réels qu’irréversibles. Certes, le chemin est long et incertain pour passer d’une monarchie éclairée mais surplombant encore le système politique, à qui elle n’accorde qu’une autonomie limitée, à une monarchie constitutionnelle. D’ailleurs, une partie de l’élite ne se prive pas d’indiquer clairement qu’un régime constitutionnel démocratique ne saurait se concevoir sans la mise en place et le renforcement d’authentiques contre-pouvoirs, d’institutions émancipées de la tutelle du Palais et d’une justice indépendante. Mais s’il est vrai que la monarchie est ainsi critiquée, pour l’essentiel dans un cadre légaliste, il n’en demeure pas moins qu’elle est perçue majoritairement, y compris aux yeux de certains de ses détracteurs, comme le garant de la stabilité dans le contexte international que l’on connaît. C’est pourquoi, la plupart des élites admettent pour l’instant le fait que le roi trace les lignes de conduite, fixe les grandes orientations stratégiques du pays et soit un moteur et un vecteur de modernisation.

Quant à ceux (islamistes de Justice et Bienfaisance, en l’occurrence) qui croient exciper de leur attachement à la seule forme républicaine (sic !) pour légitimer leur refus de toute participation et prétendre ainsi à une forme (aussi vaine que néfaste) de “virginité politique”, qu’il suffise de rappeler que la question démocratique n’est absolument pas réductible à la forme du régime politique : monarchique ou républicaine. Il y a des monarchies pleinement démocratiques et libérales et des républiques férocement tyranniques et liberticides. Puisque j’évoque les islamistes, une question surgit qui ne cesse de tarauder les esprits. Sur le plan de la réflexion intellectuelle, à ma connaissance, les doctrinaires de Justice et Bienfaisance ne sont nullement pressés d’apporter une réponse claire et convaincante à l’importante problématique de l’acceptation pleine et entière des valeurs pluralistes et démocratiques — problématique elle-même nécessairement conditionnée par la disjonction entre le théologique et le politique. Or, sans cette réponse, ils continueront à apparaître pour ce qu’ils se défendent pourtant d’être : des imprécateurs, des donneurs de leçons, des redresseurs de torts et, plus grave encore, de prétendus détenteurs de la Pureté et de la Vérité… Il s’agit-là, malheureusement, d’attitudes antinomiques avec la moindre compréhension “dialogique” de la morale et de l’espace publics, en totale contradiction avec la noblesse et l’esprit même de l’action politique ! Chacun peut croire ce que sa conscience lui dicte (éthique de conviction), nul ne doit imposer ses certitudes à ses “coreligionnaires” (éthique de responsabilité).

Venons-en, justement, aux résultats de l’autre composante — plus tempérée et légaliste — de l’islamisme marocain, le PJD.

Les islamistes du PJD

Le raz-de-marée islamiste, hâtivement et tendancieusement annoncé par certains, n’a finalement pas eu lieu. Quelles leçons en tirer et quelles interprétations en donner ? D’abord, le verdict des urnes est toujours imparable et incite à la modestie. Ce n’est pas parce qu’un parti semble engranger, à un moment donné de sa trajectoire, les fruits de la mobilisation protestataire, qu’il est forcément représentatif, irrésistible ou convaincant au plan national. De fait, les résultats fort modestes du PJD montrent clairement qu’un discours de pure contestation — essentiellement axé sur la thématique “identitaire” et celle des “bonnes mœurs” —, ne fonde pas un programme politique crédible ; il ne suffit pas à asseoir la légitimité et la représentativité d’un parti. A l’évidence, le PJD n’a pas enchanté une majorité d’électeurs. D’autant plus qu’il n’a à son actif aucun bilan positif (il semble même que sa gestion municipale de Meknès ait été, pour le moins, désastreuse !). En outre, ce parti est davantage constitué de notables que de prolétaires ou d’impécunieux ; ce qui est aussi le cas de sa concurrente, Al-Adl wal-Ihssan, sauf que cette dernière est plus présente, semble-t-il, dans les faubourgs pauvres des grandes villes. Par conséquent, le PJD n’a pu convaincre sur le registre de la lutte contre la misère et l’exclusion. Au demeurant, si ces dernières existent bel et bien (une frange importante de la population marocaine vit en dessous du seuil de pauvreté, une autre est évincée de l’éducation, de la santé et du marché du travail, y compris des diplômés de haut niveau qui ne trouvent pas toujours un emploi), des efforts sont partout fournis pour tenter de les juguler. Elles sont combattues par un tissu associatif qui ne cesse de se densifier et par de multiples actions de solidarité sociale, initiées aussi bien par le Palais que par les acteurs d’une société civile indéniablement énergique. Une ultime explication possible de ce résultat décevant du PJD mérite d’être envisagée : ce parti a probablement pâti de l’appréhension générale que suscite l’idéologie islamiste. Au Maroc, en tout cas, l’islamisme n’est pas vraiment prisé dans le contexte géopolitique mondial actuel, et ce, depuis les attentats de Casablanca en 2003. En particulier, les couches moyennes plus instruites, ont peur d’une remise en cause de leurs libertés privées et publiques, qui — quoique incomplètes — existent réellement : vie associative, pluralisme de la presse, syndicalisme souvent frondeur, dynamisme des créateurs (artistes, cinéastes, hommes de théâtre, écrivains), etc.

Enfin, en dépit du mimétisme dont fait preuve la formation islamiste marocaine dont il est ici question, la comparaison entre le PJD et l’AKP turc est, à mon avis, bien excessive, ou, à tout le moins, prématurée ! L’histoire, les institutions, la Constitution, le niveau d’éducation et de développement économique… beaucoup d’aspects fondamentaux séparent le Maroc de la Turquie. En Turquie, la laïcité de l’Etat est au cœur du dispositif institutionnel ; la formation de Recep Tayyep Erdogan — dont la représentativité (majorité parlementaire depuis de nombreuses années, progression constante en nombre de voix) et la vocation gouvernementale et municipale ne sont plus à démontrer — s’y est profondément inscrite. L’AKP turc a opéré, depuis de longues années, un profond aggiornamento, milite en faveur de l’adhésion de son pays à l’Union européenne, s’est converti, depuis longtemps, à la modernité, à l’économie globalisée et n’a finalement modifié qu’à la marge la politique étrangère invariablement prônée par Istanbul… Tout cela explique une approche infiniment plus ambitieuse et des initiatives beaucoup plus audacieuses que celles du PJD. Ce dernier n’a, pour le moment, pas beaucoup de choses sérieuses à proposer (en dehors de la dénonciation de la corruption, de l’insistance sur les valeurs familiales et sur la morale, etc.). L’AKP est dirigé par une intelligentsia libérale, tempérée dans ses revendications, réaliste, entreprenante, formée dans les meilleures universités occidentales, à l’écoute des échos du monde, acceptant les défis de la mondialisation, partie prenante aussi des débats sur la modernité… Ce n’est certes pas (encore ?) le cas du PJD marocain ! Alors que l’AKP, dans l’exercice même des plus hautes responsabilités, poursuit inlassablement sa métamorphose démocratique, le PJD, lui, n’a pour l’instant d’autre perspective que l’exercice d’une fonction tribunicienne, qu’au demeurant, l’association rivale de Nadia Yassine semble mieux remplir !