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Main basse sur Jérusalem : Un plan de « décapitation du processus de paix ».

Sylviane de Wangen: Membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée
30 juillet 2010
Consolider la conquête de Jérusalem pour ne plus jamais la lâcher, telle a été la politique israélienne dès après la guerre de 1967. Aujourd’hui c’est à une fuite en avant à marche forcée que l’on assiste comme si Israël redoutait que la ville ne lui échappe...Tout est fait sur le terrain pour empêcher que la partie orientale ne puisse devenir la capitale de l’Etat de Palestine.

Déjà en 1950, contrairement aux dispositions des armistices et nonobstant la résolution de l’ONU du 19 décembre 1949 qui avait décidé d’internationaliser la ville – coupée de fait en deux par la ligne d’armistice, entre l’Etat d’Israël et la Transjordanie, Israël en avait annexé la partie occidentale et le parlement israélien avait proclamé que « Jérusalem est, et a toujours été sa capitale ».

En 1967, quand toute la Cisjordanie y compris Jérusalem Est tomba entre les mains d’Israël, un processus permanent d’appropriation de la ville commença. Dès juillet 1967, celle-ci fut annexée par Israël, des centaines de maisons palestiniennes furent détruites, leurs habitants expulsés, leurs terres confisquées pour y construire des logements juifs. En juin 1980, le parlement israélien adopta une loi fondamentale proclamant « Jérusalem entière et réunifiée » « la capitale de l’Etat d’Israël », décision aussitôt condamnée par l’ONU. En même temps la superficie de la ville fut presque triplée pour en modifier l’équilibre démographique.

Les gouvernements successifs d’Israël veulent réaliser sur le terrain les conditions pour assurer une majorité juive dans la ville. Une stratégie de harcèlement est mise en place pour inciter les Palestiniens à partir. Au centre de cette stratégie, la destruction de maisons palestiniennes n’a jamais cessé tandis que la population est toujours soumise à l’immense difficulté d’obtenir un permis de construire, même après les accords d’Oslo, sans compter que la précarisation du statut des habitants palestiniens fait d’eux des étrangers sur leurs propres terres. Il faut ajouter que, pour faciliter la séparation en même temps que l’appropriation de territoires, un réseau d’infrastructures routières et ferrées conçues pour l’usage des colons et pour assurer la continuité entre l’Etat d’Israël et les colonies juives en Palestine a été construit.

Et bien sûr, depuis 2005, c’est le mur de Jérusalem : il suit un parcours qui a bien peu à voir avec les questions de sécurité. Il dessine de fait de nouvelles frontières étendues à la ville et enferme les Palestiniens dans une zone de plus en plus exiguë, leur rendant la vie infernale, les empêchant de pouvoir aller prier dans leurs lieux saints et contraignant un grand nombre d’entre eux à la précarité en cassant la vie économique.

Et voilà que le journal israélien Haaretz révèle le 28 juin dernier que le conseil municipal du maire israélien Nir Barkat devait approuver le nouveau plan directeur préparé par la commission pour la planification urbaine. Celui-ci, d’après le journal, vise à faciliter la construction de nouvelles colonies israéliennes et l’expansion de celles existant dans la zone arabe (est) de la Ville Sainte (sous occupation depuis 1967 d’après le droit international et « annexée » d’après le droit israélien). Son importance réside surtout dans le fait qu’il ne fait plus référence à Jérusalem comme à une ville encore divisée ; au contraire il dessine une ville homogène sous la souveraineté d’Israël. L’idée de fond est que la zone Est ne sera jamais restituée aux Palestiniens malgré le fait que le statut futur de la zone arabe soit une des questions centrales pour toute négociation israélo-palestinienne. Ce plan, dit Ghassan al-Khatib, porte-parole de l’Autorité palestinienne à Ramallah, « est plus qu’une provocation. C’est de fait la décapitation du processus de paix. »

« Barkat n’est pas le premier ni le seul à avoir entrepris de judaïser Jérusalem Est » écrit Uri Avnery dans sa chronique hebdomadaire du 10 juillet dernier, « Judaïser signifie faire disparaître toutes les autres couleurs, détruire les strates laissées par de nombreuses générations d’amoureux de la ville, afin d’éliminer des milliers d’années d’histoire et de création culturelle. (…) Barkat est le maire de Jérusalem Ouest et le gouverneur militaire de Jérusalem Est. Lui et son complice dans cette opération, le Ministre de l’Intérieur Eli Yishai, font tout ce qui est possible pour pousser dehors la population non-juive ».

Les résidents de Jérusalem victimes de cette politique tentent de résister avec détermination. En particulier ceux de Sheikh Jarrah et de Silwan ont rejoint la lutte de résistance populaire non violente menée depuis cinq ans dans les villages divisés par le mur en Cisjordanie.

Même des Israéliens juifs, sionistes et pratiquants refusent cette politique. C’est le cas de Don Futterman, directeur de projet du Fund Moriah en Israël, fondation privée américaine dont la mission est de soutenir la société civile et la démocratie, l’insertion des immigrants et l’éducation en Israël, qui, commentant le plan directeur, écrit notamment dans un article publié le 7 juillet dans le journal Haaretz : « (…) Le projet du Plan de déporter des Palestiniens suggère que le Plan est à la fois l’instrument de la campagne menée par les colons pour débarrasser la Vieille Ville de sa population arabe et celui du gouvernement pour éviter que Jérusalem ne devienne un jour la capitale d’un Etat palestinien, contrairement aux déclarations de pure forme en faveur de la solution de deux Etats. (…) Nous devons rejeter ce Plan parce que ce Plan et ses concepteurs sont anti-juifs et anti-sionistes. C’est le produit d’esprits qui veulent montrer au monde qui est le boss à Jérusalem... »

Cœur de la Palestine, économique et touristique, culturel et religieux, symbolique et politique, Jérusalem est aujourd’hui l’enjeu crucial du conflit, la question dans laquelle Israël a pris tous les risques depuis le début de son existence, sacrifiant les hommes, les principes et les croyances les plus sacrés aux pierres. Combien de consciences mondiales devront-elles s’insurger sur ce qui se joue en cette ville dite sainte mais devenue une terrible poudrière, pour que la communauté internationale – qui n’a jamais reconnu l’annexion au moins de sa partie orientale – à commencer par les pays de l’Union européenne et les Etats-Unis, ces chers amis d’Israël, prennent « très amicalement » de vraies sanctions pour arrêter cette destruction systématique de l’âme de cette ville et de toute chance de paix. Ils peuvent sauver Jérusalem et sauver la paix. Le feront-ils avant qu’il ne soit trop tard ?