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Les syndicats à l’heure des révolutions arabes

Christophe Chiclet: Membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée
8 décembre 2011
A l’heure des révolutions arabes, il semble important de faire un point sur les formations syndicales dans la région. Dans certains pays leur rôle a été assez important dans l’histoire contemporaine, mais leur audace a tendu à s’atténuer avec le temps : leur éclatement, leur transformation en organes officiels du régime ou le contrôle strict qui leur était imposé ont entravé leur action même s’ils ne sont pas absents des révoltes actuelles.

Avec les révoltes arabes pour la démocratie, les syndicats refont surface, d’autant que les mouvements révolutionnaires en cours n’ont pas seulement des raisons politiques. Ils sont aussi déterminés par une dynamique économique insuffisamment créatrice d’emplois et, partant, par des attentes sociales fortes. Force est d’admettre que des pays riches par les hydrocarbures, le gaz et le tourisme n’ont pas su redistribuer les richesses à la population, d’autant que les dictatures civilo-militaro-policières, complètement corrompues, sont devenues compradores.

En Tunisie, en Egypte, en Jordanie, au Bahreïn et au Yémen, les syndicats sont très vite entrés dans la danse.

En Egypte, avant les premières manifestations du 25 janvier, d’importantes grèves avaient eu lieu dans de nombreux secteurs : sidérurgie, textile, ouvriers de la zone du Canal, transport, hôpitaux, éducation, journalistes, employés de banque et même certains policiers qui demandaient des augmentations de salaires. La création de l’EFITU (Fédération égyptienne des syndicats indépendants) a été assez déterminante durant le mouvement. Son appel à la grève générale lancé le 30 janvier, le jour même de sa création, a été relayé par les partis d’opposition. Il a été très suivi au point d’être reconnu comme un facteur essentiel de la chute d’Hosni Moubarak.

Reconnu par la Confédération syndicale internationale (CSI), ce nouveau syndicat égyptien a commencé à mettre en place des Comités d’entreprise tandis qu’il a accueilli des branches déjà créées. Parmi celles-ci, on peut citer le RETA (Syndicat des employés de l’administration fiscal) dirigé par Kamal Abou Aïta, qui a été fondé clandestinement sous le régime Moubarak. C’est d’ailleurs ce dernier qui a annoncé la création de ce nouveau syndicat, avec comme slogan « une fédération démocratique pour une société démocratique », en opposition avec la centrale unique, l’ETUF (Fédération des travailleurs de l’Egypte), fondée en 1957, dirigée actuellement par Hussein Mégaouir. Rappelons que l’ETUF était totalement liée au régime à l’image de son ancien trésorier, Samir Sayad, devenu le patron de la plus grosse entreprise de peinture d’Egypte profitant ainsi du régime de prébendes sous Moubarak. Le 27 janvier, alors qu’il y avait au moins quatre morts, l’ETUF déclara qu’elle soutenait le régime et dénonçait les manifestations.

C’est le 2 mars que l’EFITU a organisé sa conférence fondatrice au siège du syndicat des journalistes, avec comme slogan, « Ce que les ouvriers veulent de la révolution ». Les piliers de la nouvelle confédération sont le syndicat des impôts avec Kamal Abou Aïta, les techniciens de la santé avec Ahmet Al Sayyed, le syndicat indépendant des instituteurs avec Mohamed Balah, l’Union des retraités avec Al Badry Farghali, des travailleurs des télécoms, du textile, de la sidérurgie, de l’université ouvrière du Caire et des provinces de Al-Sadate (ville nouvelle) et de Al Mahalla. A noter que les femmes du textile et du secteur de la santé ont participé aux grèves dès la mi-janvier.

Il est intéressant de souligner que la première déclaration de l’EFITU a consisté à demander la dissolution de l’EFTU, la saisie de ses locaux, archives et fonds, ainsi que la reconnaissance légale de l’EFITU par le gouvernement de transition.

En Tunisie, l’UGTT (Union générale des travailleurs tunisiens) est un syndicat déjà ancien. Il a en effet soutenu la lutte pour l’indépendance en liaison avec le parti Néo-Destour. Trois ans après l’accession au pouvoir d’Habib Bourguiba en 1975, l’UGTT lança une grève générale qui fut durement réprimée. En 1983, Bourguiba gela les salaires et, un an plus tard, des émeutes de la faim secouèrent le sud du pays. L’armée et la police tirèrent alors sur la foule. En 1985, les dirigeants de l’UGTT, dont l’un des ses fondateurs historiques Habib Achour, furent embastillés. Au congrès de l’UGTT à Sousse en 1989, le nouveau président Ben Ali, mit la main sur la centrale.

Depuis la chute de Ben Ali, des grèves ont éclaté, soit à l’appel des structures de l’UGTT, soit de façon spontanée. L’UGTT a ainsi appelé le gouvernement de transition à engager rapidement des négociations, soulignant le fait que la situation sociale est explosive, ce qui expliquerait d’ailleurs le départ massif des travailleurs tunisiens vers l’Italie pour des raisons économiques, comme ce fut le cas avec les Albanais en 1991-92.

L’UGTT a exigé aussi que les nouveaux gouverneurs des régions, nommés par le gouvernement de transition, ne soient ni des membres de l’ancien RCD (le parti de Ben Ali), ni des personnes impliquées dans les affaires de détournement de fonds publics et autres types de corruption. Les manifestants qui ont occupé le quartier du gouvernement à Tunis ont finalement levé le camp le 4 mars, après l’annonce la veille, par le président par intérim, Fouad Mebazaa, de l’élection prochaine d’une assemblée constituante.

Depuis le début de la révolution, plusieurs entreprises ont dû accepter des augmentations de salaire de plus de 10%, à la suite de mouvement de grève et d’occupation d’usines. Dans le bassin minier de Gafsa, des centaines de chômeurs campent devant le siège de la CPG, la compagnie des phosphates, pour obtenir des embauches. La centrale syndicale entendait également participer à l’élaboration de la nouvelle loi électorale en vue de l’élection de la future assemblée constituante. Le syndicalisme n’ayant pas de frontière, elle appelait également à « être aux côtés de nos travailleurs revenant de Libye et des nombreux réfugiés ressortissants des autres nationalités ». Mais l’UGTT, trop longtemps perçue comme alliée de Ben Ali, ne représente que 10% des travailleurs.

C’est pour cette raison qu’Habib Guiza a annoncé le 1er février 2011 la naissance de la CGTT (Confédération générale tunisienne du travail) pour rompre avec la centrale unique. La CGTT se veut l’héritière du premier syndicat tunisien qui portait le même nom et qui fut fondé en 1924 par Mohamed Ali Hammi à l’époque du protectorat français. Dissoute par la France, elle a été reconstituée en 1937 par Belkasem Gnaoui à l’époque du Front populaire. L’idée d’une refondation de la CGTT est née le 3 décembre 2006 avec la signature d’un manifeste de 500 militants de l’UGTT. Mais la direction de cette dernière, en liaison avec le pouvoir en place, a empêché cette renaissance.

Avec la chute de Ben Ali, la CGTT a ainsi pu voir le jour officiellement avec un Comité exécutif de six membres : Habib Guiza (coordinateur confédéral et secteur de la chimie), Mohamed Chakroun (métallurgie), Sonia Jaouadi (enseignement), Naser Rdissi (pétrole), Jamel Mokadmi (mines), Lamia Ben Naceur (poste). Des milliers de travailleurs tunisiens, transfuges de l’UGTT ou non syndiqués, viennent de rejoindre cette nouvelle centrale déjà implantée à Sousse, Jendouba, Sfax, Gafsa, Béja et Kef.

Au Yémen, depuis le début des émeutes, un syndicat libre des étudiants yéménites a été fondé à Aden et à Sanaa, en rupture avec la centrale unique contrôlée par le pouvoir, à savoir la Fédération générale des syndicats des travailleurs du Yémen (GFWTUY).

Le très fort syndicat jordanien commence aussi à bouger. En effet, la GFJTU (Fédération générale des syndicats jordaniens), très influente dans les transports, le textile et dans les ports, a demandé notamment au Roi Abdallah II de donner l’autorisation aux ouvriers palestiniens, égyptiens, irakiens, philippins et indonésiens d’avoir le droit de s’affilier aux syndicats jordaniens.

Preuve de son activisme, la GFTJU vient de fonder un syndicat des dockers dans le port d’Akaba où un conflit social s’est engagé. Les bases de ce syndicat avaient été mises en place clandestinement dès 2005. Pour Mohammed Al Masbiin, coordinateur du syndicat des dockers jordaniens : « Créer un syndicat était la seule manière de combattre la privatisation et la cupidité de la direction, d’autant que la réglementation locale est défavorable aux travailleurs ». Par ailleurs, son syndicat a pu signer deux conventions collectives.

Quant à l’UGTA (Union générale des travailleurs algériens), elle a toujours été assez, voire très proche du pouvoir. Créée en 1956 par le FLN avec pour objectif de mobiliser les travailleurs pour lutter contre le colonialisme, tant en Algérie, qu’en France, il s’agit d’un syndicalisme d’essence stalinienne. C’était la véritable courroie de transmission du parti dans le monde ouvrier, soit l’inverse de la charte d’Amiens de 1906 de la CGT française, qui avait inscrit dans le marbre syndical l’indépendance du syndicalisme par rapport aux multiples partis politiques se référant aux différents courants du marxisme (guesdistes, jaurésiste, blanquiste, broussiste).

Les principaux dirigeants de l’UGTA furent arrêtés par la police française dès mai 1956. Les autres plongèrent dans la clandestinité. En 1957, elle participa pour la première fois, en tant que telle et non avec les syndicats français, au congrès de la CISL (Confédération internationale des syndicats libres). Après l’indépendance de 1962, l’UGTA contribua à relever le défi du redressement et du développement du pays en liens étroits avec le FLN. Mais des tensions apparurent rapidement quand l’UGTA annonça son intention de garder son indépendance vis-à-vis du parti et de l’Etat, et organisa des grèves d’une ampleur considérable. Le premier congrès constitutif de l’UGTA, en janvier 1963, fut marqué par une reprise en main de la centrale par le FLN. Aussi, le président Ben Bella, lors de la séance d’ouverture du congrès, fit-il appel « à la discipline des syndicats » et condamna « l’ouvriérisme ».

Pendant trois décennies, le combat pour l’indépendance syndicale ne pourra continuer qu’au niveau local. Au niveau national, l’UGTA militera pour la nationalisation des hydrocarbures qui aura finalement lieu en 1971. Il faudra attendre 1990 pour qu’au congrès de juin, tous les délégués décident de rompre avec toutes les tutelles.

Depuis cette année-là, l’UGTA n’est plus le syndicat unique. D’autres syndicats indépendants se sont formés, en particulier dans la fonction publique, plus particulièrement dans l’enseignement. En mars 1991, alors que l’Algérie s’enfonce dans la guerre civile, une grève suivie par plus de 80% des travailleurs aboutit à la revalorisation du salaire minimum. Dans les années 1990-2000, l’UGTA va lutter contre les plans d’ajustement structurel imposés par le FMI et aussi contre l’intégrisme islamique. En 1997, son secrétaire général, Abdelhak Benhamouda, a été assassiné par les islamistes, ainsi que deux autres membres de la direction. En tout, ce sont ainsi 655 syndicalistes qui ont été tués entre 1992 et 2000. Depuis 1997, c’est Abdelmajid Sidi Saïd qui est le secrétaire général. Son syndicat a obtenu en 2010 une augmentation de 20% des salaires pour trois millions d’employés.

Entre émiettement et interdiction

L’UMT (Union marocaine des travailleurs) voit le jour lors de son congrès constitutif du 20 mars 1955, à l’initiative du parti nationaliste Istiqlal, mais aussi du petit parti communiste marocain. Son premier secrétaire général est Mahjoub Ben Saddik et un an à peine après sa fondation, elle compte 560.000 adhérents. Mais étant trop proche du pouvoir, elle va connaître deux scissions assez rapidement, avec la création de l’UGTM (Union générale des travailleurs marocains) et la CDT (Conférence démocratique des travailleurs) proche des socialistes marocains.

Puis, au cours des années, le paysage syndical va se morceler à l’extrême avec la fondation de l’UNTM (Union nationale des travailleurs marocains), l’USP (Union des syndicats populaires), la FOM (Force ouvrière marocaine), l’USTL (Union des syndicats des travailleurs libres), le SNP (Syndicat national populaire), l’UTM (Union des travailleurs marocains), l’USD (Union des syndicats démocratiques), dans l’éducation, le SNES (Syndicat national des enseignants du supérieur), sur le modèle français et les étudiants, l’UNEM (Union nationale des étudiants marocains) et l’UGEM (Union générale des étudiants marocains) ; soit cinq confédérations et une vingtaine de syndicats plus ou moins indépendants, plus ou moins liés à des courants politiques (royaliste, socialiste, islamiste). En 2005, l’ensemble des syndicats ont demandé la mise en place d’un nouveau code du travail et une hausse des retraites. Mais cet émiettement du paysage syndical a eu pour conséquence une baisse importante du nombre des syndiqués.

Au Soudan, la situation est pire. Le mouvement syndical soudanais, très important dans les années 50-60, a été décapité. Depuis l’arrivée au pouvoir les islamistes à Khartoum, les cadres de la FSTS (Fédération des syndicats des travailleurs soudanais) ont été torturés à mort. Fin janvier 2011, une manifestation de communistes soudanais demandait au pouvoir de redonner la liberté à la FSTS complètement prise en main par le pouvoir.

Au Liban, les restrictions des libertés syndicales sont importantes. Les employés du service public n’ont pas le droit de se syndiquer, tout comme les Palestiniens qui représentent 11% de la population du pays. Il existe aussi des limitations au droit de grève et aux manifestations syndicales. Plutôt proche du bloc du 8-Mars, la Confédération générale du Travail du Liban (CGTL) est la plus grande fédération syndicale.

Quant à la Fédération générale palestinienne des syndicats, elle a conduit une importante grève des fonctionnaires fin 2006 en Cisjordanie et à Gaza. Cependant, elle est soumise à une forte répression politique et économique israélienne. Par ailleurs, le 12 octobre 2006, le Hamas a attaqué le siège de la FGPS à Gaza. Dans ce territoire, le syndicalisme est quasiment interdit, une interdiction absolue qui concerne aussi l’Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis.

Dans les autres pays arabes, seules sont autorisées des centrales syndicales uniques, contrôlées par le pouvoir et avec de nombreuses restrictions. En Syrie, la Fédération générale des syndicats est entièrement sous la coupe du parti Ba’ath. A Oman, le sultan a autorisé seulement en 2006 la création du syndicat unique : l’Union des travailleurs du sultanat d’Oman. Au Koweït, il existe depuis peu la KTUF (Koweït Trade Union Federation). Au Bahreïn, l’Emir a autorisé la liberté syndicale en 2002, avec la création de la Fédération générale des syndicats du Bahreïn (GFBTU), qui est l’unique centrale. Mais les fonctionnaires et les travailleurs immigrés - ces derniers représentent 60% de la main d’œuvre - n’ont pas le droit de se syndiquer, ni de faire grève et les négociations collectives n’existent pas. Depuis le début des manifestations à Manama, 1.300 travailleurs ont été licenciés pour avoir fait grève à l’appel de la GFBTU.

Enfin, en Libye existait une centrale syndicale unique, la Fédération syndicale des travailleurs (GTUFW), totalement intégrée à l’appareil d’Etat Khadafiste, puisque ses représentants siégeaient aussi dans les « Comités populaires ». La Grève était donc impossible dans ce pays. Avec la chute du régime de Khadafi en Libye, le syndicalisme pourrait apparaître, d’autant que le pouvoir n’a pas su répartir les richesses des hydrocarbures qui n’ont bénéficié qu’aux fidèles du régime et aux tribus de la région de Syrte. Mais pour l’instant le Conseil national de transition (CNT) n’a pas pris de mesure quant à la l’émergence d’un syndicalisme libre.

La recomposition syndicale dans ce pays sera ainsi un marqueur des évolutions politiques. Mais on peut en dire autant de l’ensemble de l’aire arabe. Peu regardés car souvent inféodés aux régimes autocratiques, les syndicats seront bien un thermomètre des changements en cours dans le monde arabe.

En 2010, au Maroc, 26 syndicalistes ont été arrêtés et 4 licenciés ; en Algérie, 7 ont été arrêtés ; en Egypte, 145 licenciés et 14 arrêtés ; à Gaza, 1 arrêté ; en Jordanie, 2 arrêtés ; en Irak, 88 licenciés et 3 arrêtés ; en Arabie Saoudite, 46 arrêtés ; au Yémen, 47 arrêtés ; au Bahrein, 2 arrêtés ; au Qatar, 90 arrêtés ; dans les Emirats arabes unis, 100 arrêtés et en Iran 1 assassiné, 1 licencié et 23 arrêtés. A noter que la Colombie détient le triste record de 49 assassinés, suivie par le Guatemala et la Chine, d’après les informations de la CSI, née en 2006 de la fusion de la CISL et de la petite CMT (Confédération mondiale du travail), soit 175 millions d’adhérents.