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And Patrick Habis

Les rapports franco-allemands à l’épreuve de la question algérienne (1955-1963)

Nassima Bougherara, Les rapports franco-allemands à l’épreuve de la question algérienne (1955-1963), Peter Lang, Berne, 2006, 305 pages.

Voici le livre d’une germaniste et historienne algérienne, installée en France depuis 1990. Elle a, dans son parcours, dès les années 70, vécu et étudié en Allemagne, notamment en RDA. En 1987, elle soutint une thèse sur les discours comparés tenus, en RFA et en RDA, sur l’Algérie indépendante. Dans les années 80, elle enseigna au département d’allemand de l’université d’Alger. Elle en fut la responsable, avant de franchir la Méditerranée. Elle est aujourd’hui maître de conférence à l’université de Grenoble III, et elle vient de soutenir son Habilitation à diriger des Recherches. D’où ce livre, aboutissement d’un minutieux travail de recherche. Ce qui retient l’attention, dans la posture et le parcours de Nassima Bougherara, c’est qu’elle s’est évadée, et elle fait évader son lecteur, du pré-carré algérofrançais, franco-français et algéro-algérien de l’histoire. Elle s’est par exemple employée, aussi, à faire connaître en Allemagne des écrivains algériens comme Assia Djebar. La lecture de son livre révèle une bosseuse qui sait aussi réfléchir. Elle a longuement fouillé les archives françaises et allemandes ; elle a interviewé nombre d’acteurs politiques allemands, en particulier cette personnalité- clé des rapports algéro-allemands que fut le responsable social-démocrate Hans Jürgen Wischnewski – la Social-Démocratie est analysée comme ayant mené « une politique extérieure parallèle et complémentaire » de la Démocratie chrétienne au pouvoir. Elle montre que l’Allemagne, après le traumatisme national-socialiste, se souciait prioritairement de refaire surface : par ses liens avec l’OTAN, ses rapports avec les États-Unis, ses relations avec la France, et par la renaissance de la Bundeswehr. Ce fut sans considération primordiale de l’Algérie qu’Adenauer et De Gaulle engagèrent leur pays dans la coopération, et que fut signé le traité de l’Élysée de janvier 1963. Pourtant, l’Algérie était bien là : en 1958, la Fédération de France du FLN quitta la France, où les Algériens étaient trop menacés, pour s’établir en Allemagne Fédérale. Il y avait aussi ces milliers de jeunes Allemands enrôlés dans la légion étrangère et basés en Algérie, sans compter les travailleurs algériens en Sarre, et tous ces étudiants algériens qui poursuivaient des études en RDA, le pays de l’Est qui en accueillit le plus. La RFA était certes soucieuse de ne pas les laisser à l’endoctrinement communiste, et pour cela il fallait ménager, aussi, un contre-feu occidental épargnant relativement le FLN en Allemagne. Mais la RFA navigua à la godille : d’un côté, elle accepta la présence, chez elle, du FLN –notamment sous couvertures officielles tunisiennes. Elle laissa faire l’organisation de la logistique, du financement, et du trafic d’armes pour le même FLN. Et elle eut à subir, contre lui, les attaques des services français contre les nationalistes algériens, et l’arraisonnement de navires allemands transportant des armes pour le FLN. D’un autre côté, elle se crut tenue de sévir ponctuellement en arrêtant et expulsant tels responsables du front. Au total, le livre de Nassima Bougherara comble salutairement un vide dans l’histoire de la guerre de 1954-1962. Elle montre que, dans cette guerre, tout ne se joua pas entre les seuls Français et les seuls Algériens, et que la scène internationale y eut aussi pleinement son rôle à jouer.