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Les petite minorités en Syrie : Turkmènes, Druzes, Syriaques

Christophe Chiclet: Membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée
13 février 2013
Dans le chaudron des guerres civiles et des conflits ethno-confessionnels qui ravagent la Syrie depuis deux ans, la minorité turkmène ou turcomane à clairement pris position : pour Ankara et l’ASL, contre le régime de Damas, les Arméniens et les Kurdes. Les conflits vieux de plus d’un siècle entre différents peuples de l’ex-Empire ottoman resurgissent en Syrie et en particulier dans le nord du pays dans cette mosaïque où se côtoient Arabes, Turkmènes, Arméniens, Kurdes, Druzes (au sud), Alaouites, et de différents types de confessions musulmanes et chrétiennes.

LES TURKMENES, UN ALLIE PRECIEUX POUR ANAKARA CONTRE DAMAS


Les tribus turkmènes sont localisées au VII° siècle en Mongolie puis migrent au X° entre les mers d’Aral et Caspienne où elles sont islamisées. Une grande partie des Turkmènes suivent les Turcs seldjoukides en Anatolie orientale. Aujourd’hui cette population est répartie entre le Turkménistan (intégré à l’URSS en 1924, indépendant depuis le 27 octobre 1991), l’Ouzbékistan, le Tadjikistan, le Daghestan caucasien, l’Afghanistan, l’Iran, la Turquie (200.000 personnes) et la Syrie (110-120.000 personnes).
Dans les années 30, les Kémalistes vont instrumentaliser la question turkmène pour récupérer le sandjak d’Alexandrette ou Hatay. La Turquie veut reprendre cette région sous tutelle mandataire française. La III° République française ne souhaite pas qu’Ankara se rapproche de Berlin et laisse organiser un référendum sous l’égide de la SDN (Société des nations) en mai 1937. Mais le Hatay n’est peuplé que d’un tiers de Turcs et de Turkmènes. Les autres sont des Arabes, des Arméniens (voir l’épopée du Moussa Dagh en 1916 décrite par l’écrivain autrichien Frantz Werfel), des Assyriens et des Grecs. Atatürk va pousser à la colonisation de la région par des turcophones qui deviennent bientôt 47% de la population, puis à la veille du référendum 55% de la population. La majorité des électeurs votent pour la séparation avec la Syrie en mai 1937, effective en novembre de la même année. En septembre 1938, la République indépendante du Hatay est proclamée. Mais il s’agit simplement d’une étape avant l’intégration à la République turque, ce qui est fait en juillet 1939. Arméniens, Grecs, Assyriens et Arabes quittent alors la région au plus vite.
Les Turkmènes vivent à cheval sur le Hatay et le nord-ouest de la Syrie. Ils sont présents à Lattaquié, Hama et Homs, mais aussi dans le djebel turkmène qui surplombe le djebel alaouite situé sur les bords de la Méditerranée. L’ossature du régime de Damas est composée d’Alaouites, alors que les Turkmènes sunnites proches la Turquie ont rapidement pris fait et cause pour l’ASL. En juin 2012, ils ont libéré leur chef-lieu, Rabie, et les villages avoisinants. En septembre, ils ont coupé l’autoroute Lattaquié-Alep et attaqué les villages alaouites en contrebas autour du lac de Baloghan. Le village alaouite de Kindessieh a été brûlé par les combattants turkmènes. En décembre, ils ont menacé les arméniens de Kessab (ou Kassab) de les « génocider ». Ce village à la frontière syro-turque est peuplé moitié-moitié d’Arméniens et de Turkmènes. L’armée de Bachar Al Assad a donné des armes aux Arméniens qui se sont alors organisés en milice d’autodéfense.
A la mi-décembre 2012, le Premier ministre turc R.T. Erdogan a organisé à Istanbul une conférence sur les Turkmènes de Syrie. Il a invité une délégation de Turkmènes de Syrie, conduite par Dolma Bakcheh, chef des combattants turkmènes de l’ASL. Le but des milices turkmènes est d’ouvrir le corridor Lattaquié-Alep afin que l’ASL puisse être ravitaillée en armes et en matériel pour prendre la capitale économique du pays, Alep. Sur leur chemin, ils trouvent quelques Arméniens, mais surtout les combattants kurdes du PYD qui refusent toute compromission avec Bachar Al Assad et l’ASL.

LES DRUZES ABANDONNENT BACHAR


Les Druzes seraient un peu moins d’un million dans le sud de la Syrie. Mais n’oublions pas qu’il n’existe pas de recensement ethnique dans le pays. Les chiffres des minorités sont donc à prendre avec une extrême précaution.
Ils sont installés dans le djebel druze, c’est-à-dire dans la montagne du Haouran et dans les villes de Tartous, Soueïda et Deraa. Les Druzes qui ont une religion syncrétique avec rites initiatiques complexes, proche des Ismaéliens, sont installés du nord de la Palestine au centre du Liban. Au XVIII° siècle des tribus druzes s’installent dans le sud de ce qui deviendra la Syrie.
Les Druzes ont toujours combattus les occupants de leur territoire. Ils se sont régulièrement révoltés contre les Turcs-ottomans, mais aussi contre les Français en 1925-27. Cette révolte a été conduite par Sultan pacha Al Atrach. Sa fille, ou petite fille (?), a été arrêtée par les autorités syriennes le 22 mars 2011, Mountaha al Atrach.
Les Druzes ont toujours été ballotés, voir parfois instrumentalisés par Damas, Tel-Aviv et Beyrouth. La guerre civile libanaise commence en avril 1975. Les Druzes organisés dans le Parti socialiste progressiste (PSP), dirigé par Kamal Joumblatt, rejoignent naturellement la coalition palestino-progressiste, soutenue par Hafez Al Assad. Mais le maître de Damas qui n’a jamais accepté l’indépendance d’un grand Liban au détriment d’une grande Syrie, va jouer alternativement sur les différentes factions libanaises. En juin 1976, Damas change de camp et soutient la coalition chrétienne. En mars 1977, ses services secrets assassinent Kamal Joumblatt. C’est sont fils Walid qui devient le chef de sa communauté, du PSP et de ses milices. Grand noceur, il abandonne les boîtes de nuit et les petites femmes pour devenir un chef de guerre et un dirigeant incontournable de la vie politique libanaise. Lui aussi sera très byzantin dans ses orientations politiques par rapport à ses relations avec la Syrie, le Liban et Israël.
Il est né dans le Chouf (la montagne libanaise du centre du pays) le 7 août 1949. Jusqu’en 1982, il restera dans la coalition palestino-progressiste. Quand en juin 1982, l’armée israélienne envahit le pays, les milices du PSP restent neutres face au bataillon des gardes frontières israéliens qui sont tous des Druzes du nord de la Galilée. 120.000 Druzes vivent en Israël et se réclament non musulmans et non arabes.
Fin 1983, début 1984, Walid Joumblatt rompt avec la Syrie et ses alliés chrétiens ainsi qu’avec le PSNS. Le Parti social nationaliste syrien, parti laïc, fondé en 1932 au Liban, séduit par le fascisme italien mais déçu par le nazisme allemand, et qui milite pour une grande Syrie et la disparition du Liban. C’est depuis toujours le cheval de Troie de Damas au Liban. Le PSNS a été légalisé en Syrie par Bachar Al Assad en 2005. Ses 80.000 militants syro-libanais participent activement à la répression contre l’ASL.
Les Druzes, début 1984, chassent les Forces Libanaises (chrétiennes maronites) du Chouf, pratiquant une véritable épuration ethnique vis-à-vis des chrétiens. En 1989, Joumblatt, nouveau changement de sa part, accepte les accords de Taëf qui consacrent la prédominance de la Syrie au Liban, sous l’égide de l’Arabie Saoudite. Mais Hafez Al Assad meurt en juin 2000, remplacé par Bachar qui lui aussi n’avait aucune envie de prendre le pouvoir, comme Walid. A la fin de l’été et au début de l’automne 2000, les Druzes libanais s’éloignent de Damas et se rapprochent des chrétiens anti-Damas qu’ils avaient si souvent combattus. En août 2001, Walid Joumblatt se réconcilie officiellement avec les Maronites et entre dans le gouvernement Hariri. En septembre 2004, il demande à Damas de quitter le Liban et rompt définitivement avec Bachar Al Assad. A noter que depuis 2004 à aujourd’hui, nombres de politiciens libanais anti-syriens ont été assassinés par les différents services secrets syriens avec l’aide du PSNS et du Hezbollah, voir des résidus du Amal.
Le 14 février 2005, Rafic Hariri est assassiné. Une grande partie des chrétiens, des druzes et des sunnites, fondent le « Mouvement du 14 mars », contre la Syrie, l’Iran et le Hezbollah libanais. Joumblatt le rejoint. Mais toujours velléitaires, il le quitte le 2 août 2009.
Mais quand les différents services de renseignements syriens quittent le Liban en mai 2005, ils s’installent dans le Djebel druze voisin pour garder leurs écoutes et être prêt à revenir sur zone. Economiquement les Druzes ont été délaissés par le pouvoir syrien. Au début de l’insurrection syrienne, les Druzes ont choisi, comme souvent, la neutralité. Mais en décembre 2011, Walid Joumblatt a appelé les Druzes à ne plus collaborer avec la police, l’armée et les services secrets syriens. La majorité des officiers druzes de l’armée syrienne ont déserté, rejoignant l’ASL ou le Liban.

LES SYRIAQUES SUR LA LIGNE ARMENO-KURDE


Contrairement aux Arméniens, aux Kurdes et aux Turkmènes, les Syriaques sont une minorité religieuse. Assyro-chaldéens, Syriaques, Araméens, il s’agit d’une des plus vieille église chrétienne d’orient, divisée aujourd’hui en trois : la majorité orthodoxe (Patriarcat à Antioche en Syrie), la minorité catholique (scission au XVII° siècle) et une poignée de protestants.
Les Syriaques sont répartis entre la Syrie, l’Irak et la Turquie. En 1915-1918, les Syriaques de l’Empire ottoman ont été massacrés avec les Arméniens génocidés. Les Assyro-chaldéens défilent tous les ans le 24 avril, lors des manifestations arméniennes de commémoration du génocide, avec leur drapeau, une croix à quatre branches de couleurs bleu et rouge sur fond blanc. Ils seraient 800.000 en Syrie et plus d’un million en Irak. Le 25 juillet 2012, les intellectuels syriaques de Syrie et en diaspora ont dénoncé l’aide militaire de la Turquie à l’ASL, ainsi que les partis Ba’as en Syrie et ses résidus en Irak, ainsi que la Turquie, l’Arabie Saoudite, le Qatar, les Salafistes et les Frères musulmans.
N’ayant pas de milices militarisées comme les Kurdes et les Arméniens, les Syriaques syriens ont voté avec leurs pieds en quittant le pays, quand ils le peuvent.