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Les oubliés des Balkans

Denise Eeckaute-Bardery, Les oubliés des Balkans, Cahiers Balkaniques N° 25, Paris. Publications Langues’O, 1998, 314 pages, 90,00 FF.

Depuis 1912, les chancelleries occidentales, les diplomates et les militaires de toute sorte s’arrachent les cheveux devant la complexité de la région. Aujourd’hui, le cas yougoslave est toujours un casse tête pour l’ONU, l’OTAN, l’OSCE et l’UE. Chaque pays de la Péninsule possède une ou deux minorités relativement connues. Cet ouvrage collectif va plus loin, en montrant l’immense richesse et diversité de dizaines d’autres minorités qui malgré les vicissitudes de l’histoire, s’acharnent à survivre, à ne pas vouloir disparaître. L’Albanie qui aujourd’hui se targue d’être le pays le plus homogène de la région, n’échappe pas à la règle. C’est ce que montre Bahri Beci. La minorité la plus fameuse est la grecque. En effet, et c’est la règle dans la région, lorsqu’une minorité bénéficie du soutien d’une mère patrie souvent voisine, elle est plus connue et sa situation est parfois moins mauvaise. Mais ce n’est pas toujours le cas, car suivant les relations bilatérales, cette minorité peut devenir un pont entre les deux pays, ou au contraire un otage. C’est ainsi que la minorité grecque d’Albanie bénéficie de droits importants lorsque les relations entre Athènes et Tirana sont bonnes. Ce ne fut pas toujours le cas. Moins connue, la minorité macédonienne d’Albanie. Des dizaines de villages macédoniens existent derrière le lac de Prespa et le long de la frontière albano-macédonienne. Cette minorité est divisée en deux : les Macédoniens chrétiens orthodoxes et les Macédoniens islamisés. En effet, dans les Balkans comme en Méditerranée orientale, le terme de minorité ne s’applique pas forcement à l’ethnicité, la langue, la culture, mais aussi à la religion. Passé ottoman oblige, religion et ethnie s’entremêlent, pour la grande confusion des esprits laïcs et cartésiens des Occidentaux. Outre les Macédoniens, il existe aussi des Monténégrins, des Bosniaques, des Valaques ou Aroumains et des Tziganes. Bref, nous sommes loin d’un pays homogène à 90%. D’autant que nombre de Valaques et Tziganes, préfèrent se déclarer Albanais, car ils ne bénéficient d’aucun soutien extérieur. En Bulgarie, la minorité turque très connue, a été l’objet de vives tensions entre Sofia et Ankara. Les deux chercheurs (Anna Krasteva et Jenya Pimpireva) ont préféré présenter les Bulgares musulmans ou Pomaks et les Karakachans. Les premiers, écartelés entre Bulgares et Turcs, sont slavophones de religion musulmane et sont installés de façon homogène dans le massif des Rhodopes à la frontière grecque. Il existe d’ailleurs des Pomaks en Grèce. Quant aux Karakachans, leur origine est sujet à controverse. Ce sont essentiellement des pasteurs nomades hellénophones. Il en existe aussi en Grèce. Le cas grec La Grèce est le pays le plus étudié dans ce livre collectif, avec sept auteurs. Membre de l’Union Européenne, la Grèce répugne à parler de ses minorités. Pour Athènes, il n’existe qu’une minorité, la musulmane, définie comme telle par le traité de Lausanne en 1923. Cette minorité, en réalité turque, est la seule dans les Balkans à avoir une protection par reconnaissance internationale. C’est Joëlle Dalègre, spécialiste confirmée de la question qui signe ce chapitre. D’autres auteurs se sont intéressés à des minorités encore tabous dans le pays : les Slavomacédoniens, les Valaques et les Pomaks. On regrettera pourtant l’absence d’études sur les Tziganes et les Arvanites (Albanais hellénisés). Sophie Boutillier, Dimitri Uzunidis et Fatima Eloeva se sont penchés sur un type particulier de minorité puisqu’il s’agit de groupes purement grecs de la diaspora, ou plutôt de l’hellénisme éloigné, qui après la chute du communisme ont rejoint la mère patrie. Il s’agit des Grecs d’Albanie et de Russie, ainsi que les groupes très particuliers et très influant des Pontiotes. Il s’agit de population grecque installée dans le Pont Euxin depuis l’Antiquité, rejointe par de nouvelles vagues de migrants au XIXe siècle. Les Pontiotes ayant subi les persécutions turques de 1915 à 1923, nombre d’entre eux ont fuit dans le Caucase russe. Mais là, ils ont rencontré l’ire de Staline et ont été déportés en masse en Sibérie et en Asie centrale soviétique. Avec l’ouverture de l’Union Soviétique, ces populations sont rentrées en Grèce au goutte à goutte. Mais à la disparition de l’URSS, ce flux s’est transformé en une vaste vague que les autorités grecques tentent de canaliser dans le Nord de la Grèce en général et en Thrace, au milieu des populations turques, en particulier. Contrairement aux exemples serbe, bulgare et turc, en Grèce, il ne s’agit pas d’épuration ethnique ou de déplacement massif des populations, mais plutôt d’hellénisation en douceur par l’éducation et le développement économique. Cette intégration a parfaitement réussi avec les Arvanites et les Valaques, moins avec les Slavomacédoniens à cause de l’émergence du mouvement national macédonien et de la guerre civile (1946-49), mais pas du tout avec les Turcs à cause de la religion. Sur la Roumanie, trois auteurs se penchent sur les Roumains de Serbie, les Allemands de Roumanie et une curiosité locale : les Lipovènes. Il s’agit d’une communauté de « vieux croyants » orthodoxes russes venus de Sibérie. Quant à la Turquie, Louis Bazin et Alessandro Corsi, étudient les Gagaouzes. Il s’agit de Turcs chrétiens orthodoxes qu’on retrouve aussi en Moldavie. Rémy Dor, lui, décrit la situation de Kazakhs de Chine venus s’installer à Istanbul. Pour finir, sont étudiés les Musulmans slaves de Bosnie et de Macédoine, ainsi que les Arméniens, les Juifs de Salonique et les Karaïtes (crypto-juifs). Bref, à part quelques minorités médiatisées, car clé incontournable des relations internationales régionales, où parce qu’elles sont victimes d’effroyables violences, il existe d’autres minorités, grandes ou petites au niveau du nombre, mais toujours intéressantes par leurs diversités et leurs cultures. C’est aussi cela les Balkans : une mosaïque de couleurs.