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Les grecs d’Ukraine : plutôt Moscou que Kiev

Christophe Chiclet: Membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée
20 novembre 2016
Depuis l’Antiquité, les mers Égée et Noire sont des lacs grecs. Mais avec le génocide des Grecs pontiques en 1917, l’expulsion des Grecs de l’Anatolie en 1922-1923, la soviétisation du Caucase, de la Crimée et de l’Ukraine en 1918-1923, les guerres civiles en Géorgie en 1992-1994, les Grecs ne sont plus très nombreux et sont en grande partie russifiés. Ils ont massivement rejoint la mère patrie, en particulier dans le nord du pays. Aujourd’hui, il reste tout de même près de 150.000 Grecs en Ukraine. D’ailleurs nombre de villes de Crimée et des côtes de la mer d’Azov ont des consonances grecques : Sébastopol, Simféropol, Tchernopol, Marioupol. En effet le « pol » est la russification du mot grec « polis » : ville. Aujourd’hui, dans le conflit russo-ukrainien, les Grecs ont clairement choisi Moscou, contrairement à leurs vieux ennemis turco-tatars pro Kiev.

Dès le II° millénaire la mer Noire est sillonnée par des bateaux Achéens. Les Grecs fondent à partir de 625 av. JC plus de 90 cités-colonies sur les bords de la mer Noire qui donneront naissance en 480 av. JC au royaume du Bosphore Cimmérien (l’épopée de Jason et la Toison d’or). Les quatre grandes cités grecques de Crimée sont : Panticapéa, Phanagoreia, Héracléa du Pont et Chersonesos. L’Empire byzantin, de sa fondation au milieu du XIII° siècle, va construire des établissements portuaires assurant la régularité des communications entre Constantinople, Trébizonde, Kiev, Novgorod… La Crimée est occupée par les Russes au X° siècle (déjà !) puis par les Koumans-tatars et les Mongols. Elle revient dans le giron byzantin au XIII° via les princes de Trébizonde, puis de Nicée. Avec la pénétration commerciale des Génois et des Vénitiens, doublée de la conquête mongole, les Grecs de la mer Noire sont coupés de Byzance. L’administration byzantine disparaît définitivement de la région en 1475, vingt-deux ans après la chute de Constantinople. En 1778, Catherine II déporte les deux communautés grecque et arménienne de Crimée sur les bords septentrionaux de la mer d’Azov pour y implanter des populations chrétiennes face aux Tatars musulmans. Les Arméniens rentreront rapidement dans la presqu’île, mais les Grecs resteront dans la région de Marioupol et de Donetsk. En 1783, la Crimée est annexée à l’Empire russe qui fonde la ville de Sébastopol la même année. En occupant la Crimée, les Russes y voient une tête de pont pour reconquérir Constantinople et en faire une capitale d’un empire regroupant tous les Slaves, mais aussi les Hongrois, les Grecs et les survivants byzantins. De 1781à 1859, la ville de Marioupol à l’Est de la Crimée fut le centre de la communauté grecque autonome. Sous le règne d’Alexandre II 1855-1881, les Grecs de l’Empire sont russifiés. Les écoles grecques sont obligées de devenir russophones et la liturgie passe du grec au russe. Les écoles grecques seront rouvertes de 1923 à 1937. La minorité représente fin XIX° encore 34% de la population du canton de Marioupol, face à 50% de Slaves et 13% d’Allemands.

Les Grecs dans les tourmentes contemporaines

Après avoir réglé le problème arménien, les troupes turques se tournent vers les Grecs pontiques en 1917 qui grâce à leurs Andartes (partisans) avaient su protéger leur région, voulant fonder une République grecque du Pont, soit indépendante, soit rattachée à la mère patrie. Mais ils sont massacrés par l’armée turque et ses supplétifs locaux (Lazes, Azéris). Ils s’enfuient alors en Transcaucasie et/ou traversent la mer Noire pour rejoindre la Russie. 20.000 d’entre eux se réfugient en Géorgie. Mais avec la soviétisation du nord de la mer Noire, les Grecs rejoignent la mère patrie, en particulier les riches commerçants d’Odessa, ainsi que les Pontiques réfugiés en Géorgie. Le gouvernement d’Athènes envoie des bateaux de décembre 1920 à mars 1921 pour rapatrier en Grèce les réfugiés de Batoumi. En 1920, la population grecque d’Ukraine s’élevait à 231.000, mais plus que 16.000 en 1926, fuyant la guerre civile qui a ravagé l’Ukraine entre 1918 et 1922, entre l’armée blanche de Dénikine, l’armée rouge et l’armée anarchiste de Nestor Makhno, puis la bolchévisation violente de la région. Ceux qui ne peuvent partir souffrent de la stalinisation. Marioupol après la Deuxième Guerre mondiale (rebaptisée Jdanovgrad de 1948 à 1989) étant devenue le deuxième port de l’Ukraine après Odessa, nombre de Russes et d’Ukrainiens s’y installent, faisant des Grecs une minorité dans la ville qu’ils avaient fondée. En 1931, les Grecs ne représentaient plus que 3% de la population de Crimée pour tomber à 0,1% en 1979.

En 1943, Staline déporte en Sibérie les Tchétchènes, Ingouches, Tatars, Kalmouks, Balkars supposés être le cheval de Troie des nazis. En 1944 vient le tour de 20.000 Grecs, dans l’Oural, travaillant comme bûcherons dans des conditions difficiles, et à Tachkent en Ouzbékistan. Ces déportés seront rejoints fin 1949 par des milliers de partisans communistes grecs défaits lors de la guerre civile grecque. Les relations entre ces deux communautés helléniques étaient des plus mauvaises. Les déportés grecs de Crimée rentreront chez eux à partir de 1970, plus massivement après la chute de l’URSS en 1991. Quant aux communistes grecs, ils rentrent en Grèce à partir de 1981 avec la victoire des socialistes du PASOK à Athènes.

Au recensement de 1989, les Grecs d’Ukraine déclarent comme langue maternelle le russe à 79%, le grec à 19% et l’ukrainien à 2%. A celui de 1994, les chiffres sont quasiment les mêmes. En effet, la majorité des Grecs habitent dans la région russe de Donetsk. Dès 1987, le grec est de nouveau enseigné dans cette région et un musée grec a été ouvert à Sartana près de Marioupol. De 1991 à 2003, plus de 5.000 Marioupolites ont rejoint la Grèce. Une centaine a obtenu la nationalité grecque, contrairement aux Grecs d’Albanie qui ont reçu massivement la nationalité hellénique. Par ailleurs au parlement de Crimée, les Grecs n’avaient qu’un seul député sur 98, contre 14 aux Tatars.

Lors des premières guerres civiles en Géorgie en 1992-1994, Athènes a organisé l’opération « Toison d’or » et envoyé deux gros ferrys pour rapatrier plusieurs milliers de Grecs. Mais arrivés au pays, ils ont une très mauvaise réputation, faisant toutes sortes de trafic et se comportant comme une mafia. D’autres ont rejoint par leurs propres moyens la Crimée. Ils viennent de Lugovoe, Sadovoe et de Sukhumi.

En 1996, Athènes a ouvert un consulat à Marioupol qui avec son ambassade à Kiev doit s’occuper des 150.000 citoyens d’origine grecque locaux, mais sans passeport grec pour la plupart. Cette même année est fondé un centre méthodologique pour l’enseignement du grec moderne et ouvert un centre d’études helléniques. Mais les financements sont difficiles à trouver. En 2000, le grec était enseigné dans 17 classes réparties dans 16 villes et villages, avec 16 professeurs et 500 élèves. En 2014, le ministère ukrainien de l’éducation demande à la Confédération des communautés grecques d’Ukraine (105 associations) d’oublier la langue russe et de n’utiliser que le grec et l’ukrainien. La Confédération choquée répond : « Le russe n’est pas la langue du seul Poutine, mais de Tolstoï, Dostoïevski, Pouchkine. C’est un trésor culturel qu’on ne peut abandonner ».

Lors de l’annexion de la Crimée par Moscou puis la guerre russo-ukrainienne de 2015-2016, plusieurs dizaines de Grecs se sont engagés dans l’armée de l’autoproclamée République du Donbass, en particulier le pilote de chasse Anatoli Koval-Apostolidis, même si les simples citoyens souhaitent rester neutres dans les conflits car ils sont victimes des dégâts collatéraux des deux parties. Une erreur de tir des autonomistes pro russes sur le village de Sartana, peuplé à 70% de Grecs, a fait 7 morts et 15 blessés, le 13 juin 2016. Depuis le début des hostilités 1.500 Grecs n’ont plus de toit suite aux bombardements divers et variés et des milliers ont du mal à toucher leur retraite en provenance de Kiev. Mais quoi qu’il en soit les Grecs d’Ukraine se sentent plus en sécurité sous la protection d’une Russie poutinienne proche de la Grèce de Tsipras et de Chypre, plutôt que sous l’administration de Kiev ouvertement pro tatar. Les fractures de l’Histoire ont la vie longue. Pour Michel Bruneau, grand spécialiste de la région en général et des Grecs pontiques en particulier, auteur dernièrement de l’ouvrage de référence « De l’Asie Mineure à la Turquie », aux éditions du CNRS : « La situation est extrêmement incertaine et dangereuse pour cette population d’origine grecque prise dans une guerre civile dans laquelle elle voudrait éviter de prendre parti ».

Pour en savoir plus : Michel Bruneau : « De l’Asie Mineure à la Turquie », ed. du CNRS, 2015, 412 pages.