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Les emmurés, la société israélienne dans l’impasse

Sylvain Cypel, Les emmurés, la société israélienne dans l’impasse,, La Découverte, 2005, 440 pages, 23€

Douze ans après la « reconnaissance mutuelle » entre Israéliens et Palestiniens à Oslo, cinq ans après le début de la nouvelle intifada et 4600 morts plus tard, « la société palestinienne est exsangue, démembrée et au bord du chaos. Mais la société israélienne, tendue comme jamais, est en plein désarroi. Les deux interlocuteurs sont murés dans leurs certitudes : la nécessité de « vaincre le terrorisme » pour une grand majorité d’Israéliens, ne pas cesser la « résistance » chez la plupart de Palestiniens ».

Comment en est-on arrivé là ? « Pourquoi et comment les Israéliens en sont-ils venus à emmurer physiquement les Palestiniens, et à s’emmurer mentalement dans leur grande majorité dans une impasse politique, légitimant l’oppression quotidienne de tout un peuple ? » Car les emmurés ne sont pas seulement ceux qu’on croit et qu’on voit. Sylvain Cypel, rédacteur en chef au Monde, qui a vécu douze ans en Israël, parle hébreu et a servi dans l’armée, donne la parole à des politiciens, officiers, scientifiques, juristes, professeurs, artistes, journalistes, jeunes pour éclairer 57 ans d’histoire.

Pour répondre à ces questions, il revisite avec eux le passé depuis la création d’Israël : l’expulsion des Palestiniens, la guerre des Six jours et l’apparition en 1987, avec la première Intifada, d’une génération de Palestiniens dont la détermination n’a d’égale que la colère contre la répression et l’humiliation. Il revient sur les accords d’Oslo en 1993, puis le massacre au Caveau des patriarches en 1994, l’assassinat d’Itzhak Rabin en 1995, le bouclage des Territoires, la deuxième intifada en 2000 déclenchée le 29 septembre avec le massacre des l’esplanade des Mosquées, Camp David en décembre, Taba en 2001, Genève en 2003… avec en filigrane les questions taboues : Jérusalem, les réfugiés, les colonies.

Mais les événements n’expliquent pas tout et des mouvements profonds sont à l’oeuvre. Ce livre traite notamment du rôle fondamental qu’occupe le déni dans la relation entre Israéliens et Palestiniens, comment le déni dans lequel chacun s’enferme, se nourrit du déni dont il fait l’objet chez son interlocuteur. L’auteur évoque, de la part des Israéliens, un système complexe d’occultation de refoulement et justification qui « par mille canaux –armée, ministère, éducation, diplomatie – a veillé à l’occultation ou au travestissement des faits ».

Du côté palestinien, « la négation du caractère national de la société juive israélienne fonctionne comme un miroir inversé de la vision orientaliste israélienne quant à l’inexistence d’un peuple palestinien et l’illégitimité de son nationalisme ». Ces deux dénis s’accompagnent de la certitude d’un conflit prolongé et insoluble hors l’éradication de l’autre.

Dans ce conflit, il y a trop. Trop de sang versé, trop d’hostilité mutuelle, trop de gâchis, trop d’aveuglement, trop de souffrances quotidiennes, de peur, de mépris, d’ignorance. Cet ouvrage contribue à lever les mensonges, les non dits et les travestissements qui empoisonnent et meurtrissent deux peuples aux destins inexorablement partagés.

Le prix Palestine-Mahmoud Hamchari 2006, a été décerné à Sylvain Cypel, journaliste au Monde. Partant du principe que les Israéliens sont tout aussi « emmurés » que les Palestiniens bien que « différemment », l’auteur a réalisé le tour de force dans cet ouvrage dense, fourmillant de précisions et éminemment objectif, de concilier histoire – celle d’Israël et de ses institutions depuis 1947 –, analyse riche et percutante des états d’esprit respectifs, tentative d’explication et de justification des comportements tant israélien que palestinien dans leurs différentes composantes et même propositions lucides pour l’avenir Christophe Chiclet