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Les élections présidentielles en Iran : la fraude en chiffres et en détails

Sepideh Farkhondeh:
15 juin 2009
Vendredi 12 juin 2009, à peine une heure après la fin du scrutin, le ministère de l’Intérieur iranien a annoncé que dans les votes comptabilisés, M. Ahmadinejad arrivait largement en tête avec 69% des voix. Le ministère de l’Intérieur ne précisait pas la région de provenance de ces votes. Moins de deux heures après la fin du scrutin, ce même ministère déclarait avoir dépouillé 20 millions de bulletins, toujours sans donner la moindre indication sur les zones géographiques dépouillées. Le score d’Ahmadinejad était toujours le plus élevé et atteignait les mêmes taux de suffrages.

Avant même la tenue du scrutin, des irrégularités flagrantes ont été dénoncées sur les sites web iraniens, largement filtrés à la veille du scrutin. Le réseau de téléphonie mobile perturbé, l’usage des sms a été totalement coupé à la veille du scrutin alors que les QG de campagne des réformateurs avaient prévu d’utiliser massivement les sms pour se coordonner et signaler les anomalies dans les bureaux de vote. Le jour de l’élection, vendredi 12 juin, les observateurs des candidats rivaux de Ahmadinejad ont été expulsés de force des bureaux de vote. Dès 11h du matin vendredi, dans les bureaux de vote où l’affluence a été sans précédent – notamment du fait de la détermination de la jeunesse -, les bulletins de vote ont manqué.

Le rythme de l’annonce des résultats a été également anormal : les résultats des 20 premiers millions de vote ont été annoncés en moins de 3 heures, les 10 millions suivants ont été annoncé 3 heures après. Ce deuxième épisode a été suivi d’un silence de plus de 4 heures avant l’annonce d’un report en fin d’après-midi de la publication des résultats définitifs, prévue initialement pour le samedi à 10 h du matin à l’heure de Téhéran.

Contrairement aux élections précédentes où les irrégularités n’avaient pourtant pas été absentes, les chiffres ont été annoncés sans aucun détail sur la répartition par région, ville ou secteur, rendant toute analyse impossible. Il est ainsi impossible de comparer le score des villes à celui des campagnes.

Selon les résultats partiels proclamés, annoncés bien après les résultats nationaux officiels, Moussavi et Karoubi auraient eu dans leur région respective des scores aussi faibles qu’à l’échelle nationale, ce qui est tout à fait improbable si on se reporte aux élections précédentes ou à leur popularité dans leur région respective, l’Azerbaïdjan et le Lorestan. Plus criants encore sont les scores annoncés par l’agence IRNA (et non encore officiellement) dans les villes natales des candidats, où en général, le candidat local frôle des scores de 90%. Or tous les opposants à M. Ahmadinejad ont perdu dans leur ville natale face à ce dernier !

A Téhéran, vendredi 12, dès 17h, les manœuvres militaires ont débuté et le chef des gardiens de la révolution a annoncé l’interdiction formelle de tout rassemblement.

Le rapport des scores entre les différents candidats tout au long de la nuit de décompte, est resté d’une constance défiant toutes les lois statistiques. Ce qui impliquerait une uniformité inconcevable des parts de votes entre les différentes régions, ou alors, plus sûrement, serait la manifestation d’un rapport décidé à l’avance et maladroitement injecté dans les urnes.

Le score du deuxième candidat réformateur, M. Karoubi, de l’ordre de 333 000 voix, c’est-à-dire 1%, est en lui-même suffisant pour démontrer la fraude : les déclarations de soutien de différentes communautés religieuses en sa faveur (M. Karoubi est un clerc chiite qui s’est prononcé en faveur de l’intégration des sunnites dans le gouvernement), le nombre de personnes présentes à ses meetings tout au long de la campagne, ainsi que son score lors des dernières élections présidentielles - plus de 5 millions de voix qui devaient, selon toute vraisemblance, s’amplifier eu égard à la vigueur de ses propositions et à ses promesses de liberté pour les jeunes- sont sans commune mesure avec le score annoncé.

Aussi criants sont les scores annoncés par l’agence IRNA (et non encore officiellement) dans les villes natales des candidats, où en général, le candidat local frôle des scores de 90%. Or tous les opposants à M. Ahmadinejad ont perdu dans leur ville natale face à ce dernier !

Le total des scores des réformateurs a démontré lui aussi de manière implacable la fraude massive : alors que les réformateurs ont frôlé sinon dépassé les 20 millions de voix lors des 3 dernières élections -y compris lors de l’élection de 2001où l’abstention fut la plus forte dans leurs rangs -, leur score (en fait essentiellement celui de M. Moussavi) ne dépasse guère 13 millions de voix. Ceci dans un contexte de ras-le-bol général exprimé contre la politique intérieure et économique de M. Ahmadinejad, mais aussi contre sa politique étrangère jugée par beaucoup comme dévastatrice pour le peuple iranien. 13 millions de voix, c’est vraiment peu en regard de la mobilisation sans précédent, dopée par la campagne de l’épouse de M. Moussavi, en faveur d’une nette amélioration du statut des femmes.

Les réactions de dépit, de dégoût, de colère et de révolte pleuvent sur le net et dans les rues iraniennes, alors que le gouvernement M. Ahmadinejad amplifie le filtrage des sites internet pro-réformateurs ou contestataires, un filtrage commencé avant le jour J. Après avoir tardé quelque peu, les deux candidats réformateurs ont fait chacun une déclaration de contestation des résultats, protestant et remettant en cause de manière sévère les instances gouvernementales tout en demandant un rendez-vous à M. Khamenei, le guide de la révolution. Après un long silence radio, ce dernier vient d’entériner l’élection de son protégé en y apposant le sceau céleste.

Des manifestations se poursuivent à Téhéran, Tabriz, Shiraz, Babol, Mashad...

Les slogans sont terribles : "à bas les Talibans, qu’ils soient à Kaboul ou à Téhéran !" ; "Moussavi, Moussavi récupère notre vote !" ; "Ahmadinejad nous trahit, le guide est son soutien !

Les témoignages en direct sur le net et sur la BBC en langue persane (galerie photo sur http://www.bbc.co.uk/persian/iran/2009/06/090613_ag_tehran_demo_pics.shtml, et sur un site de news iranien :http://news.gooya.com/didaniha/archives/2009/06/089098.php) font état d’une répression extrêmement violente par les gardiens de la révolution et les forces en tenues banalisées. Les gens se disent "humiliés, insultés" par le gouvernement et le guide. Ils dénoncent le fait que le seul vote de ce dernier a plus de poids que des millions de bulletins. D’autres rappellent que Ahmadinejad avait affirmé : "les élections américaines sont truquées d’avance, ne sont qu’une vitrine et qu’un noir ne serait jamais élu. Aujourd’hui on voit que ce sont nos élections qui sont une mascarade"...

Des dizaines de personnalités réformatrices ont été arrêtées dans la nuit. L’ayatollah Golpayegani a mis en garde contre un coup d’Etat. Mehdi Karoubi, l’un des candidats réformateurs, a ôté son habit clérical en signe de deuil et dimanche 14 juin, des manifestations sont prévues dans toutes les grandes villes du pays.

Liens Internet :


http://www.youtube.com/watch?v=ZPdpueKpTTo
http://thelede.blogs.nytimes.com/2009/06/13/landslide-or-fraud-the-debate-online-over-irans-election-results/