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Les canons de Napoléon, 4 mars 2017

23 juin 2017

Uri Avnery Le 4 mars 2017

Les canons de Napoléon

NAPOLÉON ENTRANT dans une ville d’Allemagne ne fut pas accueilli par la salve d’artillerie traditionnelle.

Furieux, il convoqua le maire pour lui demander des explications.

L’Allemand présenta un long rouleau de papier et dit : ‟J’ai une liste de 99 raisons. Raison N° 1 : nous n’avons pas de canon.”

‟Ça suffit” l’arrêta Napoléon, ‟Vous pouvez rentrer chez vous !”

JE ME SUIS souvenu de cette histoire il a environ deux semaines, lorsque j’ai lu le plan de paix en 10 points de Yitzhak Herzog.

Herzog, le chef du parti travailliste, est un homme honnête et intelligent. Tout ce que l’on a écrit de mal sur lui lorsqu’il semblait qu’il allait vers la coalition de Benjamin Nétanyahou a été réfuté par les récentes révélations concernant l’initiative de paix d’Aqaba.

Les dirigeants d’Égypte, de Jordanie et d’Israël, à ce qu’il semble, s’étaient rencontrés secrètement et avaient demandé à Herzog de rendre la paix possible en rejoignant la coalition de Nétanyahou. Herzog se fit berner par Nétanyahu et donna son accord. Il garda le silence sous la tempête de réactions méprisantes. Cela témoigne qu’il est à la fois honnête et responsable.

À n’en pas douter, il serait un bon Premier ministre pour l’Irlande, où son grand-père avait été grand rabbin, ou même en Suisse. Mais pas en Israël.

Israël a aujourd’hui besoin d’un dirigeant fort, avec beaucoup de charisme et une profonde compréhension du conflit historique. Pas d’un Herzog.

REVENONS à Napoléon.

Il y a deux semaines, Herzog a fièrement publié son plan de paix, en 10 points.

Le point N°1 est une répétition rituelle du principe de deux États. C’est le point N°2 le point crucial. Il dit que les négociations de paix s’ouvriront dans 10 ans à partir d’aujourd’hui.

C’est là que Napoléon aurait dit ‟Ça suffit, rentrez chez vous !”

L’idée que les négociations de paix peuvent être différées de 10 ans est absurde. Un peuple sous occupation brutale ne restera pas tranquille pendant dix ans. Pendant ce temps, le plan oblige les Palestiniens (point N°6) d’agir contre ‟le terrorisme et la révolte”. Aucune mention de la violence et de la ‟révolte” israéliennes.

Après 10 ans, ‟s’il n’y a eu aucune violence durant ces années dans la région”, des négociations de paix pourront s’ouvrir.

Dans notre région, 10 ans sont une éternité. Plusieurs guerres font rage dans la région en ce moment même. Comme l’occupation se poursuit, une intifada peut éclater en Palestine à tout moment.

Pendant ces 10 ans, la colonisation juive dans les territoires occupés se poursuivra allègrement. Certes, seulement dans les ‟blocs de colonies”. Ces blocs imaginaires n’ont jamais été définis, et Herzog ne les définit pas non plus. Aucune carte de ces blocs n’existe. Il n’existe pas d’accord sur le nombre de ces blocs, et très certainement pas sur leurs limites.

Pour un Arabe, les ‟blocs de colonisation” ne sont qu’un moyen de continuer à construire des colonies tout en prétendant le contraire. Comme l’a dit un Arabe : ‟Nous négocions une pizza, et pendant ce temps vous mangez la pizza.”

Il y a des revendications que tout le territoire à l’est de Jérusalem fasse partie d’un bloc de colonisation et pour qu’il soit annexé à Israël dès maintenant. Cela reviendrait presque à couper le futur État de Palestine en deux parties, avec seulement quelques kilomètres de désert près de Jéricho pour les relier.

AH, JÉRUSALEM ! Elle n’existe pas dans le plan d’Herzog. Cela peut sembler curieux – mais ça ne l’est pas. Cela signifie que le plan d’Herzog n’envisage aucune modification au statut de ‟Jérusalem unie, capitale éternelle d’Israël.”

C’est ici que nous retrouvons Napoléon. Un plan qui ne comporte pas une solution pour Jérusalem est une ville sans canons.

Quiconque a même la plus petite idée des sensibilités arabe et musulmane sait qu’aucun Arabe ou musulman au monde ne souscrira à un plan de paix s’il abandonne Jérusalem Est et le Saint Sanctuaire dans des mains de non-musulmans. Il peut y avoir plusieurs solutions pour Jérusalem – partition, souveraineté conjointe et plus – mais un plan qui ne propose aucune solution n’a aucune valeur. Il témoigne d’une ignorance abyssale du monde arabe.

Quoi d’autre ne figure pas dans le plan ? Les réfugiés, bien sûr.

Dans la guerre de 1948, plus de la moitié des Palestiniens fuirent de leurs maisons ou en furent expulsés. (Dans un article récent, j’ai tenté de raconter ce qui s’était réellement produit.) Beaucoup de ces réfugiés et de leurs descendants vivent actuellement en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Beaucoup d’autres vivent dans les pays arabes voisins et partout dans le monde.

Aucun Arabe ne peut signer un accord de paix qui n’apporte pas au moins une solution symbolique.

À l’heure qu’il est, on admet de façon plus ou moins tacite qu’il faut une solution ‟juste et consentie” qui prévoirait, je suppose, le retour d’un nombre limité, avec le paiement d’une indemnité généreuse pour financer l’établissement de tous les autres à l’extérieur d’Israël.

Mais pour beaucoup d’Israéliens, même l’autorisation du retour d’un seul réfugié constitue un danger mortel pour Israël en tant qu’État ‟juif et démocratique”.

Ne pas mentionner du tout le problème – sauf comme une vague ‟question fondamentale” ¬¬– est, franchement, stupide.

IL Y A une autre question qui n’est pas mentionnée.

Le plan exige l’unité chez les Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza comme condition de paix. Très bien. Mais cela nous concerne-t-il ?

Certainement.

Dans les accords d’Oslo, Israël s’engagea à ouvrir quatre ‟passages sécurisés” entre la Cisjordanie et Gaza, une distance d’environ 40 kilomètres, à travers le territoire israélien. Il laissa ouvert le caractère de ces passages – des routes extraterritoriales, une ligne de chemin de fer ou autre. En fait, aucun passage ne fut jamais ouvert, bien que des signalisations routières aient été mises en place pour être ensuite retirées. Ce fut et c’est toujours une violation flagrante de l’accord.

Le résultat inévitable (voir le Pakistan) est la séparation en deux entités : la Cisjordanie sous l’autorité de l’OLP et la bande de Gaza sous celle du Hamas. Le gouvernement israélien semble très heureux de cette situation.

La réunification exige l’ouverture des passages. Pas un mot là-dessus dans le plan Herzog.

Tout compte fait, le plan ressemble à un fromage suisse – plus de trous que de substance.

J’AI dans mon existence participé à la formulation d’un grand nombre de plans de paix. En septembre 1958 mes amis et moi avions publié le ‟Manifeste hébreu”, un document en 82 points comportant un plan de paix global. Aussi pourrais je prétendre être une sorte d’expert en élaboration de plan (ce qui est, hélas, différent de construction de la paix).

Le plan Herzog n’a rien à voir avec la construction de la paix. Il n’a pas pour objet de conquérir les cœurs arabes. C’est une construction verbale branlante conçue pour séduire des électeurs juifs israéliens.

Tous les Israéliens intelligents ont conscience que nous sommes maintenant devant un choix décisif : soit deux États, soit un État d’apartheid, soit un seul État à majorité arabe. La plupart des Israéliens ne veulent aucun d’eux.

Quiconque veut diriger Israël doit se présenter avec une solution. Donc voilà la solution d’Herzog. Elle est destinée uniquement aux Juifs israéliens. Les Arabes n’ont pas besoin d’y adhérer. .

En tant que tel il n’est ni meilleur ni pire que beaucoup d’autres Plans de Paix.

C’est juste encore un exercice inutile.

[Article écrit en hébreu et en anglais, publié sur le site de Gush Shalom le 4 mars 2017 – Traduit de l’anglais « The Cannons of Napoleon » : FL/SW]