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Les banlieues de l’Europe. Les politiques du voisinage de l’Union européenne.

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Jacques Rupnik (dir.), Les banlieues de l’Europe. Les politiques du voisinage de l’Union européenne., Presses de Sciences Po, 203 p., Paris, 2007.

L’ouvrage dirigé par Jacques Rupnik pose la question des frontières ultimes de l’Union européenne en s’intéressant à ses périphéries, ces « banlieues de l’Europe ». Il se focalise sur les dynamiques politiques postélargissements qui se caractérisent par des pressions croissantes en faveur de l’« européanisation » des voisins de l’Union sans pour autant leur présenter de perspective d’intégration. À la charnière entre l’est et le sud de l’Union, les cas étudiés dans cet ouvrage collectif : Balkans, Ukraine, Géorgie, Moldavie, Turquie et partenariat euro-méditerranéen, illustrent les dilemmes entre intégration et stabilisation que connaissent les États périphériques de l’UE. Les récents élargissements de 2004 et de 2007 ont indirectement posé la question de la finalité géographique de l’UE, des frontières définitives de celle-ci. La question est centrale tant les limites de l’UE au sud sont des espaces de confluences méditerranéennes entre lesquels le danger serait de créer un nouveau « rideau de fer » séparant l’« Europe forteress » de ses voisins.

Jacques Rupnik souligne bien comment « la politique de voisinage » de l’UE demeure ambiguë, intégrant à la fois ses voisins européens tels que les Balkans occidentaux qui bénéficient du processus de stabilisation et d’association, ainsi que les voisins de l’Europe, comme les pays du Maghreb associés par le processus de Barcelone, ou encore la Russie. Le désaveu principal, tant pour l’UE que pour ses voisins, est lié à ce qui peut être considéré comme une « européanisation sans compensation ». En effet, l’élargissement de l’UE a imposé un modèle d’« intégration asymétrique » dans le sens où la conditionnalité établie unilatéralement est généralement acceptée par les candidats en échange de gains politiques, économiques et sécuritaires escomptés. L’UE impose donc « la norme sans la force » selon Zaki Laïdi, ce que Susan Strange dénomme « la puissance structurelle » de l’Union, à savoir sa capacité à imposer sa logique à son environnement. Pour autant, le problème des voisins est aussi celui de cette perspective, dans le sens où la logique de conditionnalité européenne n’est vraiment efficace qu’à partir du moment où elle s’appuie sur une perspective crédible d’adhésion.

À cet égard, le cas turc est exemplaire dans le sens où l’UE tente d’imposer ses normes au pays sans pour autant lui offrir la perspective d’une intégration. La prédominance du discours du « partenariat privilégié » parmi les élites européennes renforce indirectement le camp nationaliste et l’euroscepticisme en Turquie. La conditionnalité sans gages d’intégration à long terme ne permet pas à l’UE de jouer un rôle transformateur en Turquie, favorisant au contraire un mur d’incompréhension mutuel entre elle et son voisin. Alors que les problèmes de frontières et de minorités en Europe de l’Est ont évolué grâce à la perspective de l’intégration européenne, rien ne permet d’affirmer que la politique de voisinage de l’UE puisse remplir la même fonction en Turquie.

Comme le souligne Esther Barbé, la politique de l’UE à l’égard de ses voisins du Maghreb présente les mêmes contradictions : l’UE cherche à obtenir la démocratisation des systèmes politiques de ses voisins du sud, notamment depuis la déclaration de Barcelone signée en 1995, sans pour autant offrir de véritables gains en échange. Ainsi, l’« intégration asymétrique », le bilan de la politique normative de l’Union au sud de la Méditerranée reste décevant. Non seulement l’Europe manque de « légitimité culturelle » dans divers secteurs des sociétés du Maghreb, mais les droits et les libertés dans ces pays ont très peu changé. La capacité de l’UE à imposer ses vues dans le sens d’une démocratisation interne des pays du Maghreb est très faible. Au-delà des déclarations d’intention, les gouvernements considèrent les pressions de l’UE comme des interférences étrangères dans leurs affaires intérieures.

De plus, les cas de l’Ukraine et de la Moldavie mettent en exergue les difficultés paradoxales entre « l’attraction de l’aimant européen » d’une part et la situation de marginalité des voisins de l’UE d’autre part. Dans les deux cas, il est vrai que la forte attraction exercée par les voisins centre-européens favorise la propagation des idées démocratiques entraînant une relative « européanisation par contagion ». L’UE peut être un facteur de changement interne comme l’a souligné la révolution Orange de 2004 en Ukraine marquant le « choix européen » d’une partie de l’élite ukrainienne. Néanmoins, le cas moldave souligne que la situation d’entredeux est particulièrement délicate et défavorable. En échange du pacte de stabilité de l’Europe du sud-est, la Moldavie ne doit pas revendiquer une appartenance future à l’UE ni faire entrer la question transnistrienne, région sécessionniste soutenue par Moscou depuis 1991, dans le cadre des questions de sécurité. Tant pour l’Ukraine que pour la Moldavie, la métaphore de la banlieue semble pertinente tant l’« intégration asymétrique » implique, au moins à court terme, plus de sacrifices que de bénéfices. Par l’actualité des débats qu’il propose sur les frontières de l’Europe, sur l’élargissement, les relations euro-russes et euro-méditerranéennes, de même que par la clarté des analyses proposées, cet ouvrage intéressera tant les lecteurs curieux que les spécialistes des problématiques frontalières et méditerranéennes.