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Les Porteurs d’espoir : Les réseaux de soutien au FLN pendant la guerre d’Algérie : les acteurs parlent

Jacques Charby, Les Porteurs d’espoir, Les réseaux de soutien au FLN pendant la guerre d’Algérie : les acteurs parlent, Paris, La Découverte, 2004, 299 p., 22€

Ce livre est un ensemble de 63 témoignages d’anciens membres des réseaux de soutien au FLN pendant la guerre de libération nationale de l’Algérie, ayant agi en France, mais aussi en Belgique et en Suisse. Il est introduit par un avantpropos bellement pudique de l’un des leurs, Jacques Charby, qui a regroupé et discrètement annoté leurs déclarations. L’historien apprend avec intérêt – mais sans vraie surprise – qu’ils recrutèrent surtout parmi des minorités : classes moyennes, voire authentiques bourgeois  ; intellectuels ; protestants ; catholiques et prêtres tangents par rapport à l’Eglise/institution – avec une implication notable de la semi-marginale Mission de France – ; communistes meurtris par le vote du 12 mars 1956 par les députés communistes des pouvoirs spéciaux à Guy Mollet, et ulcérés par les réticences d’un PCF dont le slogan public réducteur était « Paix en Algérie », et qui réclamait la restitution de la carte du parti aux militants qui s’engageaient dans l’aide au FLN ; anciens Résistants français ou jeunes ayant la Résistance dans leur mémoire, et imaginant naturellement continuer le combat contre Vichy et le nazisme ; Lyonnais (rapportés à la population des deux villes, les Parisiens sont relativement moins nombreux) ; juifs enfin (29% des anciens « porteurs d’espoir » cités ayant agi en France étaient juifs). Parmi les Français(es), il y eut aussi 62% d’hommes et 38% de femmes : ce dernier pourcentage est particulièrement important.

Les motivations furent politiques, et peut-être plus encore, originellement, morales quand elles ne furent pas reliées à l’engagement, au désir d’accomplir ce qui fait sens : c’est ce que représente par exemple Francis Jeanson, qui déclare avoir agi ainsi « pour se faire plaisir ». Fait remarquable et rafraîchissant : quand il se pose la question, aucun des « porteurs d’espoir » ne dit regretter son action passée, même dans le contexte actuel de cette Algérie engoncée dans la militarisation prédatrice et obscurantiste que nous connaissons. Presque tous sont nés entre 1920 et 1940 : l’année moyenne de naissance des Français est 1929, ce qui signifie un âge de 33 ans à l’indépendance de l’Algérie. Il y a une ou deux exceptions dans un sens (Colette Tzanck-Jeanson, née en 1913) ou dans l’autre (Alain Krivine, né en 1941).

Ce livre, qui donne directement la parole aux intéressés, livre des témoignages discrets et modestes. Même si les dangers encourus sur le moment furent sans commune mesure avec ce que souffrit le peuple algérien, nombre d’entre eux furent arrêtés et firent de la prison. Alors que les Algériens furent libérés dès 1962, il y eut des Français à n’être libérés qu’un ou deux ans plus tard, voire même seulement à l’occasion de l’amnistie de 1966. Les tâches évoquées furent celles de la clandestinité : la collecte des fonds et leur acheminement, les interminables séances de comptage des billets, l’hébergement des militants, leur convoyage à l’étranger, le pliage et l’envoi de FLN Documents… Nous tenons avec Les Porteurs d’espoir un beau témoignage sur le courage et le dévouement fraternel de femmes et d’hommes engagés dans le combat primordial du moment : la lutte active contre le système colonial et ses violences intrinsèques corollaires en paroxysme terminal d’une sanglante guerre de reconquête.

Le caractère primordial de ce combat, le devoir de lutte premier contre la servitude coloniale, explique aussi peut-être la discrétion, pour ne pas dire le silence sur les débats avec le FLN, la gêne à critiquer éventuellement le mouvement qu’on a aidé. Il faut dire que, en ces temps de déferlement révisionniste médiatique [1], il y a peut-être inconsciemment une réticence bien compréhensible à tout dire, d’où l’impression, parfois, que l’on a surtout affaire à une génération morale et que les relations algérofrançaises dans lesquelles furent impliqués les « porteurs d’espoir » nagèrent dans l’irénisme. Impression trompeuse : on sait que Jeanson – mais il ne l’exprime pas – eut des discussions serrées avec tels responsables de la Fédération de France du FLN, à commencer par son chef, Omar Boudaoud, et que Curiel n’apprécia pas sans critiques la ligne du Front ; une fois l’indépendance de l’Algérie acquise, il se serait écrié : « Maintenant, faisons la révolution ! ». C’est que la culture politique des hauts cadres de la Fédération – tous parachutés depuis la répression antiberbériste du MTLD en 1949 alors que l’encadrement ouvrier sui generis de France avait été éliminé ou marginalisé – ne fut pas forcément au diapason de la culture internationaliste de tels de leurs partenaires. Ces derniers durent parfois mettre leur mouchoir sur leurs réticences à être traités et utilisés comme de purs coopérants techniques, et non comme des interlocuteurs avec lesquels on a échangé des points de vue et s’est concerté sur le sens et la nature du combat. Seul Denis Berger – qui fut au groupe La Voie Communiste – dit dans le livre lucidement s’être vite rendu compte que, dans le FLN, il avait affaire à une bureaucratie – mais, via le trotskisme, il provenait de la sensibilité libertaire. Et Alice Cherki ne cache pas ses démêlés avec le sommet de ladite bureaucratie, mais elle était algérienne juive. Et elle fut pour cela refusée (en sa qualité d’« Européenne » [sic]) par le grand patron des étudiants, Belaïd Abdesselam, comme déléguée au congrès du syndicat étudiant algérien, l’UGEMA, de juillet 1960, alors qu’elle avait été régulièrement élue par ses camarades algériens étudiant en Allemagne. Et fut de même récusée comme déléguée Line Poinsignon, régulièrement inscrite à l’UGEMA, et qui venait des réseaux français. Au dit congrès, malgré les étudiants algériens arabophones du Proche-Orient qui auraient voulu supprimer le « M » pour musulman de UGEMA, ledit « M » fut conservé conformément aux avis de la direction.

Ici et là on note quelques scories mineures dans le livre [2], en particulier que la tactique de « défense de rupture », opposée à la « défense de connivence » pratiquée par les « vieux avocats » français n’a jamais, ainsi que l’allègue Mourad Oussedik, été imposée par « la base », par « les militants de base ». (p. 242) Ce qui est dénommé « la base », c’est, en fait, dans les documents de la Fédération de France depuis Mohammed Boudiaf [3], ni plus ni moins que l’appareil : la base n’était généralement convoquée que pour une tâche : verser les cotisations. Et il ne traversa jamais vraiment l’esprit des hauts cadres de la Fédération de France du FLN de lui demander son avis. Il reste que ce qui est exprimé dans ce livre accroche le militant anticolonialiste, satisfait l’historien et se ressent de la grandeur de l’engagement et de la noblesse du combat. Ainsi que le dit Martin Verlet, « j’estime que nous n’avons fait que de petites choses, modestes, éloignées de l’horreur quotidienne accompagnant chaque jour de la guerre d’Algérie. Nous étions pleinement engagés pour accomplir des tâches qui allaient de soi. C’est tout ». (p. 218)

Sur le même sujet, après l’ouvrage pionnier de Hervé Hamon et Patrick Rotman [4], et dans l’attente de la toute prochaine parution, chez L’Harmattan, de la traduction du désormais classique livre de Martin Evans The Memory of resistance [5] Les Porteurs d’Espoir devra être lu et médité par tous ceux qu’interpelle encore cette guerre coloniale et par tous les jeunes qui veulent la connaître.

Notes : 1. Dont le récent livre de Georges-Marc Benamou Un Mensonge français. Retour sur la guerre d’Agérie (Robert Laffont, 2003) offre un exemple caricatural. 2. Parmi les principales erreurs relevées, la wilâya 4 n’est pas celle de Kabylie mais celle de l’Algérois (p. 192). Le texte donnant la citoyenneté française aux juifs d’Algérie en 1870 ne fut pas « la loi » mais le décret Crémieux (p. 229). Les élections qui furent d’abondance truquées par le gouverneur général Naegelen ne furent pas « les élections de 1947 » mais les élections à l’Assemblée algérienne de 1948 (p. 233). La « sorte de petite enclave (dans l’ouest de la Tunisie) où (les Algériens) faisaient un peu la loi et réglaient leurs comptes » n’a jamais été supervisée sous la direction d’Abbane Ramdane (p. 234) : en Tunisie, ce dernier avait été tellement marginalisé par les colonels qui l’avaient emporté au FLN qu’il aurait été bien incapable de cette supervision. Il a seulement tenté, sans succès, de circonvenir tels chefs maquisards de la wilâya 1 pour faire contrepoids au pouvoir autoritaire desdits colonels. Enfin, les trois officiers de la wilâya 4 présents à l’entrevue avec de Gaulle le 10 juin 1960 ne furent pas « liquidés après leur retour au maquis » : l’un d’eux, le commandant Mohammed (Djilali Bounaama) commanda les purges qui entraînèrent l’exécution de son collègue Si Lakhdar Bouchaama. Quant au chef de la wilâya, écarté de sa direction, le commandant Si Salah (Mohammed Zamoun), il fut tué dans l’été 1961 lors d’un accrochage avec l’armée française en Kabylie. 3. Boudiaf fut responsable à l’organisation du MTLD en France pendant près d’un an en 1953-54, et la première direction de la Fédération de France du FLN fut organisée sous ses auspices. 4. Les Porteurs de valises, Paris, Albin Michel, 1979. 5. The Memory of resistance. French opposition to the Algerian war (1954-1962), Oxford-New York, Berg, 1997.