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And Patrick Habis

Les Pomak de la Thrace grecque. Discours ethnique et pratiques socioculturelles

Fotini Tsibiridou, Paris, L’Harmattan, col. Anthropologie du Monde Occidental, 2000, 400 p.

Les Balkans foisonnent de minorités. Certaines font parler d’elles les armes à la main. Hier les Croates de Bosnie, les Serbes de Bosnie et de Croatie ; aujourd’hui les Albanais du Kosovo et de Macédoine. D’autres font parler d’elles parce qu’elles sont systématiquement opprimées : Juifs, Tziganes. D’autres en revanche ne font pas parler d’elles. C’est le cas des Pomak de la Thrace grecque. Fotini Tsibiridou est une anthropologue grecque, diplômée de l’Ecole des hautes études en sciences sociales de Paris. Aujourd’hui, elle est maître de conférence à l’Université de Komotini, la capitale de la Thrace grecque, où elle enseigne l’anthropologie sociale. Elle travaille sur les thèmes de l’ethnicité, de la citoyenneté, de la construction des identités sociales et culturelles en Thrace grecque. Cette région est certainement la moins connue de Grèce. Les touristes ne s’y bousculent pas. C’est le bout du bout de la Grèce, aux frontières de la Turquie et de la Bulgarie. Géographiquement, la Thrace est divisée en trois : la Thrace occidentale appartient à la Grèce, l’orientale à la Turquie et la septentrionale à la Bulgarie. Elle fut l’objet d’âpres combats durant la Première guerre balkanique et la Première Guerre mondiale. Après la Deuxième Guerre mondiale, elle devient un cul-de-sac où deux conflits se figent en se faisant face. C’est, jusqu’en 1989, une frontière de la guerre froide entre la Grèce et la Turquie, membres de l’OTAN, d’un côté et la Bulgarie soviétisée de l’autre. Mais la Thrace est aussi un des terrains du différend gréco-turc. Les deux armées se regardent en chien de faïence de chaque côté de la rivière Evros. Par ailleurs c’est en Thrace grecque que vit la minorité turque du pays, estimée à 100 000 personnes. Dans ce face à face entre Grecs chrétiens et Turcs musulmans, une troisième minorité de quelques dizaines de milliers de personnes tente de survivre sans aucune reconnaissance officielle de la part d’Athènes. Ce sont les Pomak. Mais qui sont donc ces Pomak ? Il s’agit de Bulgares islamisés qui vivent dans le massif du Rhodope, à cheval entre la Grèce et la Bulgarie. Dans ce pays ils sont beaucoup plus nombreux. Leurs villages sont situés dans les montagnes adossées à la frontière bulgare dans deux départements : Xanthi et Rhodope. De 1946 à 1981, cette zone était une zone militaire très fermée, interdite aux étrangers. Majoritairement paysans, ils ont été islamisés lors de la conquête ottomane aux XIVe et XVe siècles. Isolés, ils ont cependant pu sauvegarder leur langue. Pourtant l’élément islamo-ottoman dominant s’est efforcé de les turciser. Ceux qui se sont installés dans la plaine ont subi ce sort. Par ailleurs, pour des raisons politiques, la grosse minorité turque a voulu s’assurer du soutien de la petite minorité Pomak, contre la majorité grecque. Les autorités d’Athènes ont bien compris ce risque et s’efforcent aujourd’hui de capter les Pomak. Sans leur reconnaître le statut de minorité, Athènes a supprimé les interdictions liées à la zone militaire. La modernité est entrée dans le massif des Rhodopes. Par ailleurs, les chercheurs grecs peuvent travailler tranquillement sur ce terrain, contrairement à leurs homologues qui étudient la minorité slavo-macédonienne. Depuis peu des dictionnaires gréco-pomak ont été publiés. Pour mieux connaître ses inconnus, cet ouvrage est précieux. Cette approche anthropologique nous plonge au sein de cette petite communauté : système agropastoral, religion, rapports villageois et familiaux, place des femmes… Un foisonnement de détails si mal connus.