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Les Kurdes de Syrie, cruel dilemme pour Ankara

Christophe Chiclet: Membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée
26 janvier 2013
Le conflit en Syrie rebat les cartes dans la région en particulier chez les Kurdes. Une sorte de jeux de poker menteur entre quatre parties qui ont chacune leurs intérêts propres : Ankara, Damas, l’ASL et les Kurdes.

Après une longue période d’attentisme, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), implanté en Turquie depuis 1984, a rallié en juillet 2012 le mouvement d’opposition au régime syrien et avec ses alliés locaux a investi militairement certaines localités kurdes du nord de la Syrie. Alors que la Turquie se pose comme le principal allié des insurgés syriens, le mouvement séparatiste kurde, son ennemi juré, devient ainsi son allié objectif en Syrie. Un partenaire pour le moins encombrant pour Ankara qui veut absolument éviter qu’après l’Irak, la Syrie abrite une autre entité autonome kurde, qui plus est en partie contigüe avec le Kurdistan irakien, susceptible d’encourager les velléités indépendantistes des Kurdes de l’Anatolie orientale turque.
Les relations turco-syriennes n’ont jamais été bonnes. Les Syriens ont participé à la révolte arabe contre l’Empire Ottoman durant la Première Guerre mondiale. Sous le protectorat français, la troisième République a rétrocédé le Sandjak d’Alexandrette, ou Hatay, à la Turquie kémaliste en 1939. Les habitants arméniens et arabes de cette province ont alors rejoint la Syrie et le Liban. A la frontière syro-turque, dans le haut Djézireh (ou Djazira), les tribus kurdes ont combattu les troupes françaises de 1919 à 1926. Sous le mandat, les élites kurdes se sont rapprochées des nationalistes syriens. C’est en 1927 que le premier parti kurde syrien voit le jour, le Hoybun.
En 1941, les Français libres et les Britanniques chassent les vichystes du Liban-Syrie. En 1946, la Syrie accède officiellement à l’indépendance. De 1946 à 1961, la pratique de la langue kurde et la publication d’ouvrages dans cette langue sont admises, mais pourtant dès 1954, les officiers d’origine kurde sont purgés de l’armée. Les Kurdes commencent alors à s’organiser en 1957 avec la création du PDKS (Parti démocratique kurde de Syrie).

L’IDENDITE KURDE SYRIENNE


Le nombre de Kurdes en Syrie n’est pas réellement connu. Il serait entre 800.000 et plus d’un million, répartis dans trois régions du nord et du nord-est : Kurd Dagh (chef-lieu Efrin), Djarablous (chef-lieu Kobani ou Aynh al Arab) et le Djézireh, ainsi qu’à Alep et Damas. Dans ces régions, ils cohabitent avec les Syriens chrétiens. En 1961-62, la relative bienveillance de Damas envers les Kurdes fait place à une politique d’arabisation. Le PDKS est interdit et ses cadres emprisonnés. La langue, la musique et les publications sont interdites, comme dans la Turquie voisine. 120.000 Kurdes du Djézireh sont déplacés dans le sud du pays. Les prénoms kurdes sont arabisés dans l’état civil. Mais encore plus grave, 300.000 Kurdes sont privés de leur nationalité-citoyenneté ainsi que de leurs droits sociaux. Ils deviennent alors des apatrides dans leur propre pays, et sans papiers ne peuvent quitter le pays.
En 1963, le parti Ba’as prend le pouvoir à Damas. Quatre ans plus tard, il poursuit sa politique d’arabisation à l’encontre des Kurdes. Ces derniers choisissent une politique de dissimulation et/ou de résistance silencieuse. Mais Afez Al Assad reprend en main la carte kurde. A la fin des années 70, il réintègre les officiers kurdes dans l’armée. Ces derniers vont activement participer à la répression des Frères musulmans à Alep en 1980 et à Hama en 1982. Par ailleurs, le dirigeant syrien soutient les Kurdes irakiens dans leur combat contre Saddam Hussein, le frère ennemi du parti Ba’as.
En 1984, les choses changent au niveau des revendications kurdes. Jusqu’à présent, c’étaient les Kurdes irakiens, mais aussi iraniens, qui étaient en pointe dans la lutte armée pour un grand Kurdistan indépendant. Or en 1984, Abdullah Öçalan, dit Apo, lance son parti marxiste-stalinien, le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), dans la lutte armée en Anatolie orientale avec des bases arrière militaires en Irak et au Liban (plaine de la Bekaa) et politiques en Syrie et en URSS. Le PKK aurait eu plus de 20.000 combattants sur le terrain dans les années 90. A cette époque, il est capable d’ouvrir (sans succès) un deuxième front chez les Lazes et les crypto arméniens sur les bords de la mer Noire et de faire des attentats aveugles à Izmir, Antalya et Istanbul. Le PKK est aussi bien implanté dans la diaspora en Allemagne, dans les pays scandinaves, dans l’Est de la France et dans l’Est parisien.
L’ASALA (Armée secrète arménienne pour la libération de l’Arménie), qui a commencé des assassinats ciblés de diplomates turcs de par le monde à la fin des années 70, entre en contact avec les Kurdes du PKK qui ont deux camps d’entraînement dans la Bekaa libanaise. Ces deux groupes sont largement manipulés par le KGB soviétique et leurs agents syriens. L’ASALA implose à la fin des années 80 entre les fidèles d’Hagop Hagopian et ceux de Monte Melkonian. Hagopian réfugié en Yougoslavie et en Grèce sera assassiné près du Pirée. Quant à Melkonian (Arménien de Californie), après plusieurs années de prison en France, il sera tué sur le front du Haut Karabagh durant la guerre arméno-azérie. Les partisans de Monte trouveront refuge dans les deux camps du PKK de la Bekaa. En revanche, les autres partis arméniens, avec leurs branches armées, refusent de frayer avec les Kurdes qui ont largement participé au génocide en 1915-1918. Le CJGA (Commandos des justiciers du génocide arménien), branche armée de la FRA dachnaktsioutsioun, bien implanté en Europe, au Liban, en Australie, aux Etats unis et au Canada, n’a pas de contact avec les Kurdes. Idem pour la NRA (Nouvelle résistance arménienne) qui a fait scission avec la branche politique de l’ASALA France (le MNA : Mouvement national arménien). L’ASALA-France est démantelée par la DST à l’été 1982 avec des arrestations à Paris, Gagny et Londres, suite à l’explosion accidentelle de l’artificier de l’ASALA-France, un Arménien libanais francophone fiancé à une jeune corso-arménienne. Les non Arméniens soutenant le MNA ou la NRA n’ont pas été inquiétés par la police française.
Hafez Al Assad et Abdullah Öçalan se rapprochent au point que des Kurdes syriens proches du PKK se font élire députés, mais sur les listes du Ba’as, contrairement aux autres minorités ethnico-religieuses qui avaient leurs propres listes ethniques : un député pour 50.000 inscrits, comme le seul député arménien d’Alep.

RENOUVEAU ET CHANGEMENT D’ALLIANCES


En 1992, les Kurdes syriens fondent le parti Yékiti (« Unité ») qui n’adhère pas au rapprochement entre Damas et le PKK. Plus tard sera formé le petit parti Azadi (« Liberté »). La Turquie qui régulièrement intervient militairement dans le nord de l’Irak pour détruire les bases arrière du PKK avec l’aval de Saddam Hussein, fait aussi pression sur la Syrie pour qu’elle arrête son soutien à Öçalan en menaçant de couper les vannes de ses barrages en amont du Tigre et de l’Euphrate.
Le 9 octobre 1998, la Syrie expulse le leader du PKK. Ce dernier rejoint Rome où il demande l’asile politique à l’Union européenne. Mais les Italiens ne veulent pas garder cet encombrant visiteur. Öçalan rejoint alors clandestinement la Grèce où il est aidé par l’amiral à la retraite Navxakis et une poignée de députés nationalistes grecs de droite comme de gauche. Devant ce fait accompli, le gouvernement grec embarrassé confie le dossier à son service secret l’EYP dont nombre de cadres sont très favorables à la lutte armée des Kurdes. Öçalan est alors exfiltré de Grèce avec deux femmes, et installé à l’ambassade de Grèce au Kenya. Mais le leader kurde refuse d’obéir aux consignes de sécurité des agents grecs en passant son temps à téléphoner sur son portable dans la cour de l’ambassade. C’est ainsi qu’il est localisé par la NSA américaine (service de renseignement électronique), les grandes oreilles de Washington. La CIA, avec le MIT (service de renseignement turc) et sans doute avec l’aide du Mossad israélien et de la police kenyane décide de s’emparer d’Öçalan. Ce qui a lieu le 15 février 1999, officiellement sur la route de l’ambassade grecque à l’aéroport de Nairobi. Mais il semblerait que l’équipe de kidnappeurs soit bel et bien entrée dans la cour de l’ambassade grecque. Athènes ne voulant avouer qu’elle avait exfiltré et caché Öçalan, a préféré se taire sur cet incident diplomatique. Le leader kurde est condamné à mort le 29 juin 1999. Mais après les pressions européennes, sa peine sera commuée en prison à vie qu’il purge comme seul embastillé dans une vieille prison dans les Îles aux princes. Le PKK avait un bureau quasi officiel à Athènes derrière l’hôtel Hilton. Les journalistes ayant des contacts avec les officiels grecs soutenant le PKK pouvaient facilement obtenir un rendez-vous. Il y avait, dans ce bureau, le porte parole du PKK-Grèce, un jeune homme rondouillard maniant la langue de bois, mais aussi parfois une des secrétaires d’Apo, ainsi qu’un de ses plus anciens gardes du corps parlant assez bien le grec, facilement reconnaissable car il lui manquait l’index et le majeur de la main droite.
Le 10 décembre 2002, 200 militants de Yékiti manifestent devant le parlement de Damas avec comme mots d’ordre « Citoyenneté pour les Kurdes », en référence aux 300.000 qui ont été déchus de leur nationalité et « Fin de l’interdiction de la langue et la culture kurdes ». Un an plus tard, le 10 décembre 2003, ils seront près de 1.000 avec les mêmes revendications. Mais entre-temps la donne a changé dans la région. Le régime de Saddam Hussein a été renversé et les Kurdes irakiens ont pris une large autonomie. Ces derniers, l’Union patriotique du Kurdistan (UPK) de Jalal Talabani, aujourd’hui président de l’Irak, et le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) de Massoud Barzani, commencent à s’intéresser à leurs frères de Syrie dans l’optique de créer une vaste région autonome kurde de la frontière iranienne aux abords de la Méditerranée orientale.
Le PDK irakien va relancer le vieux PDKS de 1957. Actuellement 2.000 militants du PDKS sont entraînés militairement dans la zone du PDK à la frontière irako-turque. Sachant que Barzani a conclu une alliance avec la Turquie, il ne veut pas que le PDKS s’en prenne à Ankara et pousse ses alliés Kurdes syriens à s’opposer au PYD (Parti de l’union démocratique) qui est la filiale du PKK en Syrie. Lors de la rupture Al Assad-Öçalan, nombre de Kurdes syriens ont rompu avec le régime de Damas et fondé le PYD, fort aujourd’hui de 20.000 membres, dirigé par Saleh Muhammad Muslim, né en 1951, et totalement aligné sur le PKK. A noter que 25% des peshmergas du PKK combattant encore en Anatolie orientale sont des membres du PYD.
C’est en 2004 que la révolte des Kurdes de Syrie commence réellement avec les manifestations de Kameshli ou Quamichli les 12, 13 et 14 mars 2004. Les manifestants réclament comme en 2002 et 2003 le droit à la langue et à la culture kurde et le retour à la citoyenneté. La répression fera 43 morts, 160 blessés et 2.000 arrestations dans le plus grand silence médiatique. En mai 2005, l’un des nombreux services de renseignements syriens va enlever, torturer et tuer l’influent cheikh kurde Muhammad Machouk Khaznaoui. Sa mort entraînera de nombreuses manifestations en zone kurde.

LE DILEMME ACTUEL


Le journaliste arménien, Garo Ulubeyan, résume bien cette nouvelle complexité : « En apportant leur soutien à leurs frères kurdes de Syrie pour y jeter les fondations d’un Etat kurde, les rebelles séparatistes de Turquie, toujours officiellement en guerre avec l’armée turque, sont donc devenus les alliés objectifs d’Ankara sur le théâtre des opérations syriennes, une alliance dont la Turquie se serait volontiers passée ». (in Nouvelles d’Arménie magazine, sept. 2012).
Dès les premiers jours de l’insurrection syrienne, les populations kurde et arabe syrienne se sont révoltées en mars 2011 à Deraa. Sortant de sa réserve, Ankara s’est engagée toujours plus activement dans la guerre civile syrienne depuis plus d’un an. Dès le 31 mai 2011, elle a accueilli à Antalya la première réunion d’une opposition syrienne embryonnaire et divisée. Mais la Turquie cherchait encore à ménager le régime de Bachar Al Assad. Puis, elle a offert son territoire comme sanctuaire à l’opposition syrienne et même à l’ASL (Armée syrienne libre). Mais la Turquie, tirant les leçons du précédent irakien avec la formation d’un Kurdistan autonome, ne s’est pas laissé surprendre par la crise syrienne. Elle s’est employée à désamorcer les velléités d’indépendance des Kurdes de Syrie qui se voient dévolu un rôle mineur au sein de l’opposition. D’ailleurs, les leaders du Conseil national syrien, majoritairement arabes sunnites, soucieux de préserver l’intégrité territoriale de leur pays en cas de victoire sur les troupes loyalistes, se méfient eux-mêmes de la volonté d’émancipation de la minorité kurde. Ainsi, en octobre 2011, un accord a été signé entre Ankara et le Conseil national syrien contre le PYD.
Bachar a tenté de faire comme son père en jouant la carte kurde. Il a commencé à rendre la nationalité-citoyenneté syrienne aux 300.000 Kurdes qui en avaient été privés, autorisé le retour d’exil Saleh Muhammad Muslim, le chef du PYD et libéré plusieurs centaines de ses militants. Par ailleurs les peshmergas du PKK traqués par l’armée turque et parfois par les hommes du PDK dans le nord de l’Irak ont été autorisés à se replier en Syrie. La stratégie de Damas aurait pu aboutir, mais le fossé était trop grand après l’expulsion d’Öçalan et les différentes manifestations citées ci-dessus. Par ailleurs Massoud Barzani, proche d’Ankara, a pris soin de casser cette stratégie « assadienne ». Début juillet 2012, il convoque dans son fief d’Erbil tous les partis kurdes de Syrie. Le PDKS, aux ordres de Barzani, est d’accord pour se battre contre le régime de Damas. Le PYD se rallie, non sans arrière-pensées. Au début de l’été 2012, l’armée de Damas évacue les trois zones kurdes pour laisser les combattants du PYD-PKK s’emparer de la région, contrer la diplomatie turque et s’opposer à l’ASL. Dès le 19 juillet les hommes du PYD-PKK entrent dans Efrin et Kobani, hissent le drapeau kurde (rouge, blanc, vert, frappé d’un soleil jaune) sur les bâtiments officiels, avec comme mot d’ordre « Pour la liberté du Kurdistan de Syrie », et installent des maires qui leur sont très proches. Enfin, fin octobre, les hommes du PYD-PKK ont occupé le quartier kurde d’Alep (Achrafieh) et se sont violemment affrontés aux hommes de l’ASL, dans un combat qui fera une trentaine de morts. Aujourd’hui la majorité des Kurdes de Syrie refuse toute allégeance à Ankara et à Damas et est prête à combattre tant l’armée de Damas que l’ASL. Mais le très fragile Kurdistan syrien autonome dépendra de plusieurs facteurs : la réaction de la Turquie qui pourrait envahir le nord syrien, comme elle l’a fait souvent au nord de l’Irak ; le rôle de Barzani qui peut fermer la partie septentrionale de la frontière irako-syrienne et donc asphyxier les zones PYD-PKK pour le plus grand plaisir d’Ankara ; le choix de l’ASL et du Conseil national syrien quant au statut des minorités du pays et enfin l’unification de toutes les tendances syro-kurdes.
Quoi qu’il en soit fin 2012, les Arméniens et les Kurdes de Syrie sont désormais ouvertement contre l’ASL, politiquement et militairement, sans pour autant rallier le régime de Damas. Par ailleurs, à la veille de Noël, la brigade Al Ansar de l’ASL a menacé les populations arabes chrétiennes, liées au patriarcat grec orthodoxe, de deux villages du centre du pays, Mharda et Al Skilbiya, de représailles si elles n’aidaient pas ses hommes.
Christophe Chiclet