Suivez nous!

Dernier Numéro

design by Studio4u
And Patrick Habis

« Les Arabes parlent aux arabes : la révolution de l’information dans le monde arabe »

Yves Gonzalez-Quijano, Tourya Guaaybess, « Les Arabes parlent aux arabes : la révolution de l’information dans le monde arabe », Actes Sud, 2009.


Le collectif co-dirigé par Yves Gonzalez- Quijano et Tourya Guaaybes est d’une grande actualité. Partagé en trois grandes parties, outre l’introduction écrite à quatre mains, il traite d’abord de l’émergence d’un ‘espace public’ arabe, ensuite des télévisions satellitaires et enfin de l’Internet arabe. A cet égard, il regroupe 17 contributions qui tentent d’aborder la problématique de l’impact des nouvelles formes d’information dans le monde arabe.

Les contributions offrent au moins un point commun ; à savoir que les chaînes satellitaires et Internet auraient crée des bouleversements de différents ordres. Une interrogation implicite est le fil d’Ariane des textes : « Sont-ce les télévisions satellitaires et l’internet qui créent un espace public arabe ou l’espace public arabe, en train de se construire, qui en est à l’origine ?

La plus emblématique des chaînes arabes, lancée dans les années 90, est sans aucun doute Al Jazira de par ses grandes ressources logistiques. Elle représente le point d’orgue, de ce qui allait constituer, dans le monde arabe, une révolution de l’information sans précédent. Elle a ainsi suscité émulation et convoitises aussi, avec une concurrence accrue, auprès de ses voisins notamment (Arabie Saoudite et Emirats Arabes Unis) qui cherchent de plus en plus à lui disputer son audimat ; d’où l’éclosion de chaînes telles que la saoudienne Al Arabiyya ou Al Hurra, pour ne citer que ces exemples ; quoique cette dernière soit la plus artificielle d’entre toutes car, paraît-il, stipendiée par la CIA et très peu écoutée par ailleurs. Al Jazira a créé aussi un retentissement en Occident et des inquiétudes nourries de la part de ses chancelleries : celles des mandats Bush en particulier.

Ces nouvelles chaînes, dont au premier chef donc, Al Jazira, essayent d’apporter aux arabophones, une information prétendument alternative aux médias occidentaux soupçonnés d’offrir une interprétation des événements qui touchent la région, de façon partielle et partiale.

Par ailleurs, l’apparition progressive de médias privés, blogs et sites électroniques compris, dans le cadre de la globalisation, vient concurrencer de plus en plus le monopole d’Etat ainsi que le poids grandissant du satellite. Ses concepteurs et ses utilisateurs cherchent clairement à s’affranchir de la mainmise de l’Etat et de ses agences sur l’information. En effet, le pouvoir central en Tunisie ou encore le pouvoir algérien par exemple, tentent souvent de contrôler les messages à connotation politique, en privatisant, certes, les supports pour de juteux bénéfices économiques, mais en en surveillant étroitement le contenu, précisément de type contestataire, soit en en censurant les aspects subversifs (avec représailles), soit en participant directement aux forums de discussion en vue d’y riposter.

En marge des programmes à contenu informatif se développe également un phénomène « d’extraversion culturelle » avec des émissions de téléréalité aux couleurs « arabes » suivant en cela le modèle occidental, tout en s’efforçant de l’adapter aux cultures nationales. La Star Academy arabe en est une bonne illustration. Celle-ci tend apparemment à briser les tabous séculaires autour de la sexualité dus à la religion, à la culture, aux coutumes etc.

Par conséquent, l’éclosion des sites Internet dans la région, en à peine dix ans, a enregistré une progression fulgurante si l’on situe la création des premiers outils électroniques en arabe à 2006. La révolution de l’Internet a crée de profonds changements, presque aussi importants sinon plus, sur la scène sociale arabe. La multiplication des blogs, l’explosion de la blogosphère, en lien avec le politique entre autres, a permis de publiciser la contestation et l’opposition aux régimes.

A quoi s’ajoute l’éclosion de sites, à visée éminemment prosélyte, où la concurrence entre prêcheurs de différentes obédiences et sensibilités est acérée. On y note une multiplicité de forums de discussion, des modérés au plus rigoristes avec une même finalité : mobiliser. L’Internet est devenu de la sorte un espace de diffusion prisé de doctrines religieuses, surtout en provenance d’une Arabie Saoudite pourvoyeuse en prêcheurs littéralistes.

Cet ouvrage collectif aborde, de façon transversale, les questions centrales qui gravitent autour de l’Internet et des chaînes satellitaires. Néanmoins, on fera trois remarques : d’une part, l’usage des vocables « communication » et « information » est indifférencié ; or si l’information a besoin des outils de la communication comme cadres généraux des pratiques du discours, la communication, en revanche, n’offre pas nécessairement un contenu informatif. Ainsi, dans le monde arabe, n’assiste-t-on pas, moins à une révolution de l’information que de la communication ? Ainsi, sans cette distinction préalable, on ne comprend pas en quoi la téléphonie mobile constituerait une révolution de l’information alors qu’elle est principalement un outil de communication…

D’autre part, on ne sait toujours pas à la fin de l’ouvrage si c’est « l’espace public arabe », en train de s’organiser qui a permis l’érection d’une société « médiatique » ou alors, a contrario, si c’est l’éclosion de cette nouvelle société d’information qui a contribué à l’émergence « d’un espace public arabe ».

Enfin, l’ouvrage donne parfois dans des digressions sur la téléphonie mobile alors même, comme dit en amont, qu’information et communication ne sont pas forcément consubstantielles. Le titre est trompeur car les contributions traitent moins de l’arabité, de la diversité culturelle qui la caractérise que de l’islam. On a ainsi le sentiment irrépressible que le monde arabe est exclusivement islamo-islamique. C’est pourquoi nous regrettons qu’aucune place ne soit cédée aux sites des Chrétiens orientaux par exemple, à leur mobilisation ou protestation.