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Le rendez-vous des civilisations

Youssef Courbage, Emmanuel Todd, Le rendez-vous des civilisations, La République des idées, Seuil, septembre 2007, 159 p., 12,50 €

A l’heure où nombre de raccourcis sont opérés sur l’Islam, y compris dans les milieux intellectuels, les auteurs déconstruisent avec rigueur et force détails le discours dominant sur les retards de la transition démographique en terres d’Islam. Disons-le tout de suite : ces retards ne participent en rien d’un certain essentialisme islamique.

Nombre d’éléments expliquent la transition démographique. A l’évidence, l’alphabétisation est la cause majeure de ce phénomène, particulièrement chez les filles. La survenue du seuil d’alphabétisation de 50% chez les filles est ainsi fortement corrélée avec le début de la baisse de la fécondité.

Cependant des éléments peuvent interférer avec ce passage, parfois en l’accélérant, parfois en le ralentissant. Et parmi ces facteurs de ralentissement force est d’admettre que, dans bien des cas, l’Islam est présenté comme la religion du retard démographique. En fait, le corpus coranique n’explique pas cela, car si l’Islam a bien une influence sur la natalité, il n’en a pas plus que les autres systèmes de croyance. Plus qu’une spécificité du corpus islamique, ce sont plutôt des soubassements anthropologiques, souvent antéislamiques, qui expliqueraient ces délais supplémentaires dans la transition démographique.

En effet, le monde arabe, mais aussi perse et pakistanais, est davantage patrilinéaire – il accorde des avantages aux garçons, le mâle étant privilégié -, patrilocal – les jeunes couples vivent proches des parents de l’époux – et endogame. Tout ceci explique sans doute pour partie les retards en matière de promotion féminine. En particulier, le principe patrilinéaire repose sur le privilège accordé aux garçons, ce qui en creux disqualifie les filles. Cette perpétuation du principe patrilinéaire contribue donc à réduire l’accès des filles à l’alphabétisation et surtout pousse les familles à avoir des enfants, au moins tant qu’elles n’ont pas de garçon. A contrario, en Asie du Sud-Est, on trouve des familles de type matrilocal et parfois matrilinéaire, ce qui tend à promouvoir les filles. Aussi n’est-il pas curieux de constater que la transition démographique y est souvent avancée, particulièrement en Indonésie. Cependant, alors qu’elle a une structure anthropologique voisine, la Malaisie semble contredire cette tendance, mais si ses indices de fécondité sont encore élevés, c’est pour des raisons plus géopolitiques : la présence de fortes minorités chinoise et indienne ont poussé les Malais à accorder une place importante à la natalité.

D’autres éléments peuvent expliquer le ralentissement de la transition. A côté de cette guerre des berceaux (on la voit aussi avec les chiites du Liban ou avec les Palestiniens et les colons des territoires occupés), les auteurs évoquent notamment la rente pétrolière qui peut soutenir la natalité. De même certains facteurs peuvent expliquer la survenue plus rapide de la modernisation démographique : par exemple, dans le cas du Maghreb, le lien avec les émigrés d’Europe aux comportements démographiques différents a contribué à cette accélération de la transition.

Cette analyse passionnante, les auteurs la déploient sur toutes les aires de peuplement de l’Islam. Et le caractère spécifique de cette religion sur les comportements démographiques est à chaque fois mis en doute. Mais ce livre va plus loin. Il souligne aussi que les éléments anthropologiques tendent à voler en éclat avec la modernisation démographique et la propagation de l’éducation. Pour les auteurs, l’explosion de ces modèles familiaux, avec le recul des modèles endogame, patrilinéaire et patrilocal, est la source des convulsions politiques qui se manifestent en terre d’Islam. Ainsi la radicalisation islamiste serait en grande partie consécutive à l’abandon de la norme familiale où la jeune fille n’est pas l’égale du jeune garçon. Et les auteurs d’écrire : « Il n’est donc nullement nécessaire, pour expliquer les violences qui agitent aujourd’hui le monde musulman, de spéculer sur une essence particulière de l’Islam. Cet univers est désorienté parce qu’il subit le choc de la révolution des mentalités associée à la montée de l’alphabétisation et à la généralisation du contrôle des naissances ». Comme d’autres sociétés ont connu des emballements politiques au moment de leur transition démographique, les pays musulmans connaissent ces moments de crispation dans un contexte anthropologique spécifique.

Passé ce moment difficile, les sociétés islamiques devraient s’apaiser, quoique certaines devraient encore connaître des convulsions particulièrement violentes (le Pakistan par exemple). Cette analyse est bienvenue dans un contexte où les hérauts du funeste choc des civilisations sont plus nombreux que ceux qui annoncent leur rendez-vous. Mais au-delà de cette annonce fort encourageante, cet ouvrage mérite un accueil important parce que les arguments qu’il déploie sont avancés avec un grand souci de rigueur et d’intelligibilité. Une démonstration rigoureuse pour un message de confiance.