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Le miracle syrien

Burhan Ghalioun:
23 avril 2011
Le soulèvement du peuple syrien pour la liberté et la dignité, devenu révolution, est entré dans sa cinquième semaine. Rien dans le second discours du président syrien, qui reprend les promesses faites dans le premier, ne laisse présager une sortie de cette crise que son incapacité à entendre les revendications du peuple syrien a ouverte. Limité lors du 15 mars à des dizaines de personnes sorties manifester, ce soulèvement s’est transformé, après l’affaire des 15 enfants de Deraa (arrêtés et torturés pour avoir écrit des slogans appelant à la chute du régime), en une véritable révolution qui s’étend aujourd’hui sur l’ensemble du territoire syrien. Le nombre des manifestants a explosé pour atteindre des centaines de milliers de personnes lors des manifestations du vendredi 15 avril 2011, baptisé le « vendredi de la détermination », entraînant la Syrie sur le chemin des autres révolutions arabes. Il est difficile d’imaginer aujourd’hui que ce volcan puisse s’éteindre avant que ne soit réalisé les objectifs de cette révolution, qui sont en substance les mêmes que ceux des autres révolutions arabes pour la liberté et la dignité.

Ce qui vient de se produire aujourd’hui en Syrie est à la fois extraordinaire et inquiétant, dépassant ce qui s’est produit dans les autres pays arabes. Le régime syrien se distingue, en effet, des autres régimes arabes qui ont connu des révolutions, par l’absence de toute vie politique. Les régimes tunisien, égyptien, yéménite et bahreïni avaient en effet permis, bien que de façon très marginale, l’existence d’une certaine vie politique. En Syrie, il n’y a pas véritablement de direction politique : le pays est en réalité dirigé par les services de sécurité qui s’appuient sur un équilibre des forces reposant essentiellement sur la toute puissance de l’armée. Le parti Baath au pouvoir n’a d’autres raisons d’être que de faire croire à l’existence d’une vie politique, de fournir aux services de sécurité un semblant de cadre idéologique et moral qui leur permette d’exercer leur mainmise sur toute la vie de la nation : sur l’armée, l’administration et même le gouvernement. Aucune décision ne peut être prise, aucune action entreprise, ni aucun avis donné, sans l’accord d’au moins une partie des services de sécurité. Ces derniers ont leur mot à dire sur tout : sur le choix du président de la république mais aussi sur toutes les nominations depuis celle du Premier ministre jusqu’à celle du moindre petit fonctionnaire dans les grandes villes mais aussi dans les villages les plus reculés. De plus, depuis 1963, et jusqu’à ces derniers jours les Syriens étaient soumis à l’état d’urgence qui permettait aux services de sécurité de porter atteinte aux droits les plus élémentaires des personnes, punissant tout propos, tout comportement ou toute activité qui ne sert pas leurs intérêts.

Le pouvoir syrien est devenu un véritable cauchemar pour une population soumise au silence et à l’obéissance depuis près d’un demi-siècle. Les Syriens ne bénéficient ni de la liberté d’expression, même au sein du parti Baath et des cercles du pouvoir, ni du droit de se réunir ou de s’organiser, même à des fins civiles. Ils se voient infligés une peine de mort politique. Les agents de sécurité, qui sont en réalité des milices organisées en vue de terroriser la population au lieu de la rassurer, sont chargés d’instiller chez chacun le sentiment qu’il ne peut être en sécurité que s’il collabore avec les moukhabarat, leur obéit, voire accepte de partager avec certains d’entre eux les bénéfices de son commerce. L’un des objectifs de ces agents est de normaliser les pratiques d’humiliation des citoyens, ou plutôt des sujets, parfois sans motif, pour susciter en eux un sentiment d’impuissance et de résignation. Les agressions physiques et verbales qu’ils font subir, à n’importe quelle occasion, aux gens sont une pratique courante qui se transforme en une culture du pouvoir, et qui ne se limite plus aujourd’hui aux services de sécurité mais touche aussi les agents de l’administration. Ces humiliations généralisées se sont transformées en fait en véritable technique du pouvoir au service d’un système autoritaire, dont l’objectif est d’instaurer entre les gouvernants et les gouvernés un rapport de maître à esclave. Tous les Syriens y sont soumis, et ce quels que soient leur origine, leur religion, leur position sociale ou leur niveau intellectuel. Les Syriens sont ainsi devenus les esclaves d’un pouvoir qui les écrase, en semant la méfiance entre eux, en les dénigrant et en brisant leur moral.

Ce n’est pas un hasard si l’événement qui a déclenché la révolution est lié à ces traitements humiliants que les hommes du régime ont pris l’habitude de faire subir à tout un peuple. Le premier fait qui a attiré l’attention des Syriens et des observateurs étrangers fut la petite manifestation qui a eu lieu dans ce petit souk de Damas, le souk Harîqa, à la suite des coups violents qu’un jeune commerçant avait alors reçus publiquement d’un policier. Les commerçants s’étaient aussitôt réunis et mis à crier, sans en avoir alors conscience, les premiers slogans de la révolution : « on n’humilie pas le Peuple syrien ! » Les manifestants ne s’étaient dispersés qu’après que le Ministre de l’intérieur se fut alors déplacé en personne pour s’excuser auprès d’eux et eut donné l’ordre de sanctionner ce policier pour calmer les esprits.

Mais l’événement le plus important qui est à l’origine du « Soulèvement de la dignité et de la liberté » comme on va le baptiser a eu lieu à Deraa, dans la région du Hauran, au Sud de la Syrie, région qui s’est aujourd’hui totalement libérée du pouvoir du parti Baath et de ses symboles. Il s’agit de l’arrestation par les agents de sécurité de quinze enfants âgés de dix à quatorze ans, au motif qu’ils ont tagué des slogans appelant à la chute du régime. Ces enfants ont alors été torturés et l’un d’entre eux s’est fait arracher les ongles. Leurs familles ne furent pas autorisées à leur rendre visite. Lorsque ces dernières se rendirent en délégation pour rencontrer le gouverneur de Deraa, celui-ci les insulta toutes, demandant aux pères de famille d’oublier leurs enfants et de rentrer chez elles pour coucher avec leur femme afin d’avoir d’autres enfants pour remplacer leurs enfants qu’ils ne reverraient plus jamais.

Que les Syriens sortent dans les rues pour défier un tel régime, c’est un miracle au vrai sens du terme. En décidant de braver ce pouvoir, ils n’ont pas dû seulement affronter la peur ou plutôt la terreur qui les a habitées si longtemps, ou la présence massive et permanente des forces de sécurité, des tirs à balles réelles, des enlèvements et des assassinats et des arrestations collectives, surtout dans les principales villes du pays. Ils ont dû surtout vaincre ce profond sentiment d’impuissance et de résignation face à ce pouvoir tout-puissant, qu’ont réussi à ancrer en eux ces forces de sécurité et ces hommes du régime qui ne reculent devant rien pour faire perdre à la population sa dignité, sa confiance en elle, la faire douter de ses capacités intellectuelles, de ses compétences voire de sa propre humanité. Force est de reconnaître, et l’Histoire devra s’en souvenir, que ceux qui sont sortis les premiers jours du soulèvement et qui n’étaient que quelques centaines, se sont véritablement sacrifiés : la population les considère, tels qu’ils se considèrent eux-mêmes, comme des martyrs et non comme de simples manifestants. C’est un sentiment qui est fortement ancré chez les jeunes avec lesquels j’ai eu l’occasion d’être en contact.

Puis vint ce formidable « vendredi de la détermination », le 15 avril, puis le « Grand vendredi de Pâque », une semaine après, au cours duquel les manifestations se sont transformées en une longue marche de plusieurs centaines de milliers de personnes. Ce mouvement a pu ainsi, dans son évolution, dépasser cette étape critique où le régime était encore en mesure d’y mettre fin sans faire trop couler de sang. Après le 15 avril, l’endiguement des manifestations n’était possible qu’au prix d’un terrible massacre dont le régime ne pouvait assumer les conséquences.

Aux premières heures de ce vendredi 15 avril, un jeune Syrien m’a écrit de Deir Ez-Zor, via Facebook : « nous allons faire aujourd’hui la plus grande manifestation que notre ville a connue ». Les autorités avaient depuis trois jours complètement isolé la ville de Banyas du reste de pays, coupant eau et électricité, et commettant des massacres. Elles avaient lancé une campagne d’arrestations qu’on pourrait qualifier d’« épuration politique », pratiquant, comme à leur habitude mais à une échelle plus large, toutes sortes d’agressions et de brimades, comme l’ont montré les images à la télévision où l’on pouvait voir des hommes arrêtés, à terre, les mains liées, piétinés par ces miliciens, les « shabîha », que le pouvoir utilise pour réprimer les manifestants tout en prétendant qu’il n’a aucun contrôle sur eux. L’objectif est clair : semer la panique au sein de la population et montrer à cette dernière jusqu’où le pouvoir est prêt à aller pour se maintenir. Lorsque j’ai voulu rassurer ce jeune homme qui était déterminé à manifester en lui écrivant de ne pas avoir peur car ce discours de terreur n’avait plus aucun effet, il m’a alors aussitôt répondu : « Professeur, je vous informe seulement, je n’ai pas du tout peur. Je manifeste comme martyr vivant. Je suis déterminé comme jamais ».

Ce qui a vraiment déclenché cette révolution ce ne sont ni la faim, ni la violation des droits de l’homme où la population a été déshumanisée, ni l’arrogance des hommes du régime, ni même leur corruption qui a atteint un niveau jamais égalé. Le soulèvement pour la dignité et la liberté est né, dans ce beau pays à l’Est de la Méditerranée, de l’usage excessif que fait le pouvoir de l’humiliation et du mépris contre les gens du peuple qu’il a écrasés. Il s’agit là de l’essence même de la politique, voire l’unique action politique, de ce régime syrien qui a accaparé le pouvoir durant près d’un demi-siècle.

C’est pour cette raison que je suis convaincu que la révolution pour la dignité et la liberté ne s’arrêtera pas avant qu’il ne soit mis fin à toutes ces exactions, toutes ces humiliations qu’a subies ce peuple pacifique, c’est-à-dire le démantèlement des multiples services de sécurité, des milices et des prisons que contrôlent ces services qui en réalité ont pour seule fonction de priver la population de toute sécurité, en l’exposant totalement démunie, sans aucune protection juridique ou politique, à la barbarie de cette collusion terrifiante de des armes, du pouvoir et de l’argent.