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Le mensonge

Sylviane de Wangen: Membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée
3 novembre 2012
A l’occasion de l’invitation en France du Premier ministre d’Israël par le Président de la République, la conférence de presse donnée par les deux chefs d’Etat à l’Elysée [2] a annoncé une bonne nouvelle : La « reprise » possible de négociations bilatérales sans conditions entre Palestiniens et Israéliens. La preuve ? Monsieur Netanyahou, Premier ministre de l’Etat d’Israël ne met aucune condition à une reprise immédiate de négociations bilatérales avec les Palestiniens et Monsieur Abbas serait également prêt à accepter des négociations bilatérales sans préalable. C’est magnifique. Tout va bien. Ils vont enfin pouvoir se parler. Ce serait la seule voie vers une solution du conflit qui oppose Israël et Palestiniens depuis des décennies...

Ce soudain désir pressant du gouvernement israélien de parler avec les Palestiniens, ce qu’il ne voulait pas depuis des années, peut sembler bien curieux. Juste quand ceux-ci sont sur le point d’aller devant l’Assemblée générale de l’ONU demander l’admission en son sein de l’Etat de Palestine ?

En réalité, Benjamin Netanyahou, en refusant catégoriquement toute condition préalable de la part de Mahmoud Abbas, impose, lui, deux conditions à la reprise voulue par les Européens de négociations avec les Palestiniens : 1/ Pouvoir continuer à coloniser et à annexer impunément le territoire palestinien comme il l’entend et à son rythme, ce qui vise à rendre la situation sur le terrain de plus en plus inextricable et à rayer le territoire palestinien de la carte si l’on appliquait et étendait à l’ensemble de la Cisjordanie ce que l’on appelle les « paramètres Clinton » pour Jérusalem (territoire peuplé majoritairement de juifs devant revenir à Israël et territoire peuplé majoritairement de Palestiniens devant revenir à la future Palestine). 2/ que ces négociations « sans aucune condition préalable » remplacent la démarche palestinienne de s’adresser à l’ONU de quelque façon que ce soit.

Or, la colonisation de la Cisjordanie et de Jérusalem Est par Israël est illégale en droit international et condamnée mondialement. Et les frontières internationalement reconnues (Résolution 242 du Conseil de sécurité et Cour internationale de Justice de 2004 notamment) sont celles issues des accords d’armistices de 1949 (qui agrandissaient substantiellement le territoire de l’Etat d’Israël par rapport au plan de partage), à savoir la Cisjordanie dont Jérusalem-Est et la bande de Gaza. Faire pression uniquement sur les Palestiniens pour qu’ils acceptent de revenir à la table des négociations sans mettre en cause la poursuite et l’accélération de cette colonisation revient aujourd’hui à légitimer cette colonisation, au mépris du droit international, des résolutions de l’ONU, des droits collectifs et individuels des Palestiniens, et de l’intérêt régional.

Et depuis quand s’adresser à l’ONU est-il un acte si gênant ?
C’est un acte unilatéral préjudiciable (pour qui ?) à un règlement du conflit, est la réponse classique. Mais toutes les violations par Israël des accords signés à Oslo dont les transformations constantes opérées sur le territoire palestinien ou la décision de n’en respecter aucune date n’étaient-elles pas des actes unilatéraux ? La méthode de la négociation bilatérale prévue dans ces accords, appelée « le processus de paix » que l’on tente de mener depuis près de 20 ans a eu pour résultat une Palestine divisée, un territoire morcelé, une population séparée, paupérisée et parfois découragée. Que doivent faire les dirigeants palestiniens qui, sous la pression de leurs « amis » européens, de renoncements en humiliations, ont accepté de bonne foi cette méthode quand ils aboutissent au constat impitoyable de son échec sinon en prendre acte et retourner devant l’ONU ?

Peut-on encore dire que la négociation bilatérale entre deux parties aussi inégales est la seule voie possible vers un règlement ? En tout cas, le président de la République française l’a fait. En s’alignant sur la politique américaine, il se fait le porte-parole européen du gouvernement israélien. Il avait aussi déclaré qu’il souhaitait la reconnaissance internationale de l’Etat de Palestine, sans trop préciser ... Sans doute quand les « négociations bilatérales » auront abouti, c’est-à-dire quand les Israéliens le décideront.

Dans le cas du conflit israélo-palestinien, il est maintenant avéré que la « négociation bilatérale » entre deux parties si inégales et qui ne sont pas sur le même plan – d’une part un Etat membre de l’ONU et puissance militaire de premier ordre qui colonise l’autre, et d’autre part une entité sans statut international occupée militairement par le premier – n’est pas une vraie négociation et ne relève pas d’une démarche de paix. Et ceux qui défendent ce type de « négociation » sans exiger le cadre de référence clair que fournit le droit international ne font que contribuer au pourrissement du conflit et à l’aggravation des tensions régionales. Quelles que soient les raisons de cette attitude, de défense d’intérêts notamment économiques ou de calculs géostratégiques, elle constitue un énorme mensonge.

Heureusement, il y a l’ONU. Elle a des défauts dans son fonctionnement et ses moyens d’action. Elle est néanmoins le seul recours pour éviter le pire et, en admettant l’Etat de Palestine en son sein, elle créera des conditions juridiques, un peu plus équilibrées, à la reprise de négociations bilatérales indispensables au règlement des questions en suspens comme celles du statut de Jérusalem, du sort des colonies, de l’avenir des réfugiés, de la répartition des ressources naturelles... et, à terme, les conditions de la réconciliation voulue par la majorité des peuples israélien et palestinien.